Mai 67 (Laffont, 3 avril)
Chapitre 11
On se demande qui couche avec qui sur le tournage. J'ai promis à mes amis de la Cinémathèque un rapport détaillé à mon retour.
« Mauro, le costumier en chef, il drague l'assistant de Louis ?
— L'assistant l'a allumé, non ?
— Et la maquilleuse d'Alain, avec qui elle couche, tu crois ? »
Ce que tu souhaites vraiment savoir sans oser poser de questions à Alain, c'est pourquoi cela n'a pas marché avec Romy.
Tu es fascinée par Romy, sa beauté, son talent. Une vraie petite fan. Tu as vu tous les Sissi.
Tu regrettes qu'Alain ne l'ait pas épousée.
Tu aimes que les gens s'aiment.
On parle aussi des films de Romy, de sa carrière américaine.
« Elle a bien fait de revenir en France, tu sais que moi aussi la Columbia m'a proposé une énorme somme d'argent, j'ai dit oui, et puis j'ai pleuré pendant une semaine à l'idée de quitter la France, alors ils ont accepté de déchirer le contrat. »
Sur le plateau, on te regarde tous. On tente de t'apprendre par cœur, chacun de tes gestes est parfait. Tu bouges peu, tu te balances légèrement, tu tournes ta tête à droite, à gauche, en bas, en haut. Ta pose est toujours la même, ta bouche entrouverte dans un léger sourire étonné, le haut de tes dents très visible.
Quand on s'arrête et que tu peux te reposer, tu es assise ou allongée, tu gardes une jambe repliée, l'autre en pointe en danseuse, te tenant très droite, le buste comme soulevé par un fil qui aimerait te retenir. Tu es idéale.
Même dans la dernière scène, si violente, où William Wilson-Delon te fouette, ton dos nu zébré de rouge, tu te tiens droite, la nuque haute.
En es-tu consciente ? Est-ce naturel d'être ainsi ? Est-ce un travail d'être parfaite ou tu le fais exprès ?
Il fait très chaud, personne n'a vraiment envie de se concentrer.
Tu me demandes de t'aider à répéter tes répliques.
Tu t'adresses à William Wilson-Delon, qui se vante d'être un amant réputé.
« Vous n'êtes pas l'amant dont rêvent les femmes, ce sont les hommes qui ont fait votre réputation. »
« Vous êtes un tricheur. »
« Vous n'êtes que de l'esbroufe, de la poudre aux yeux. »
« Le joueur ressemble à l'amant, il se fatigue vite. »
Et tu ajoutes « tu vois, toi, je le sais, tu es tout le contraire ».
Je te crois. Personne ne m'a jamais dit cela avant.
Coucher avec toi, je n'y pensais pas. En 67, coucher avec une fille, c'est un truc énorme, en 67, n'importe quelle fille est inaccessible.
Pendant un an, j'ai été obsédé par une fille qui se nommait Dominique et avec laquelle je travaillais sans oser lui offrir un café. Je rêvais d'un moment en tête à tête avec elle. J'imaginais que je touchais sa main et cela me paraissait déjà beaucoup, alors coucher...
À part avec Martine, parce qu'elle est étudiante en philosophie et qu'elle a lu Jean-Paul Sartre et Simone de Beauvoir.
Et Nicole, qui pense que parce qu'elle accepte de coucher avec moi, je vais finir par l'épouser. Elle ne sait pas qu'on ne tombe pas amoureux d'une fille parce qu'elle est obéissante.
J'étais bien content qu'une fille comme Nicole accepte de coucher avec moi, même si je le payais de discussions dont je ne savais me sortir sur « notre avenir ».
Devant ses parents, les propriétaires du magasin de chaussures de la rue de la Pompe, je jouais au bon garçon un peu timide, qui avait du mal à se décider « pour le mariage », mais qu'on n'aurait pas de peine à convaincre de sauter le pas.
Je voyais bien que le métier que j'avais choisi, le cinéma, ce n'était pas non plus leur tasse de thé, ils espéraient que cela ne durerait pas tout en se disant eux aussi que sinon ils sauraient me convaincre, avec le temps, de prendre mes responsabilités.
C'est un rôle facile, le type prêt à changer d'avis, à faire ce qu'on prévoit pour lui car je ne joue pas.
Je suis vraiment ce garçon-là qui souhaite être convaincu et qui a calculé qu'avant d'être en prison pour de bon, il faut profiter de ce qu'il aime : le cinéma, les corps des filles qui sentent bon.
Je ne réfléchis pas, je finirai par me marier avec Nicole, son odeur sucrée, ses talons hauts, ses dents si blanches et qui accepte de coucher avec moi.
Il faut bien en passer par là, les corps qui s'emmêlent. Nicole s'applique, elle m'embrasse avec la langue, avec sérieux, mais pouffe quand je lui dégrafe son soutien-gorge, je la chatouille.
Tu es la première fille pour qui coucher avec un garçon est naturel et bon. Tu en as envie, tu le demandes, tu proposes, tu fais l'amour avec des garçons dont tu n'es pas amoureuse, mais que tu trouves mignons, et puis tu les oublies.
C'est la meilleure chose au monde, celle qui te maintient en vie, celle où tu es entièrement à ta place, sans retenue.
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