Mai 67 (Laffont, 3 avril)

Colombe Schneck · Chapitre 17 sur 40

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Mai 67 (Laffont, 3 avril)

Chapitre 16

Tu es amoureuse, je suis amoureux. Tout est si simple. Nous sommes dans un monde merveilleux et nous sommes les seuls à le savoir.

Est-ce que sur le tournage les autres parlaient de nous ? Est-ce que nous étions les nouveaux objets de la rumeur ?

Personne n'en parlait. Seul le concierge de l'hôtel m'avait regardé et avait mis son doigt sur la bouche en souriant et un photographe français m'avait grommelé « petit salaud ». Louis, qui pourtant était amoureux de toi, restait professionnel.

Je croyais le voir souffrir, très pâle, mangeant à peine, avec un air qui signifiait « de toute façon, avec moi, cela ne marcherait pas ». Les autres devaient savoir que je n'étais qu'un minuscule épisode dans ta vie amoureuse et qu'un jour je souffrirais à mon tour.

Un soir Olga m'a pris à part.

« Elle a besoin de vous. » Olga a compris que je suis le nouveau garçon sur ta liste et que je pourrais l'aider, qu'on aurait une sorte de contrat tacite. Elle me soutiendrait pour que je reste le plus longtemps possible sur la liste et, en échange, je t'encouragerais à travailler.

J'ai cru qu'elle me confiait la mission de ma vie. J'allais te sauver. Le premier à te comprendre, à être là pour toi.

J'avais trente et un ans, j'étais mignon, brun, mince, les yeux verts, 1 mètre 72, un visage carré, une petit fente au bout du nez, un foulard en soie indienne autour du cou.

Pourquoi m'as-tu aimé ?

Je cherche encore des raisons, n'en trouve aucune de valable.

Tu es une déesse, mais il y a un truc qui cloche. Tu me le dis le troisième soir, tu es triste, ton mari ne t'aime pas. Tu es seule.

Tu es triste et en colère contre « ce connard », blessée par ce mari qui se sert de toi comme d'une agence de publicité, te traque, te surveille. Tu as été très amoureuse, tu le croyais l'homme le plus loyal du monde, et puis rien.

« Mais tu sais, rien de rien. Il n'en a vraiment rien à foutre de moi. »

Je te prenais dans mes bras, j'étais à peine plus grand que toi, dans ce sens, nous étions bien assortis. Ce serait plus juste de me souvenir que c'est toi qui m'enlaçais. Qu'en penses-tu ? Nous étions bien dans les bras l'un de l'autre.

Dans ta suite du Parco dei Principi, dans ma petite voiture à Rome, au Vert-Galant, devant un étalage de fruits rue Mouffetard, dans ta salle de bains (tu es nue). Je me souviens précisément, nous étions enlacés et j'étais heureux, j'espère que tu l'étais aussi ?

Il est si difficile de mesurer la détresse de l'autre, de faire comme si elle était vôtre. J'observais, tes yeux, le pli de tes lèvres, ton nez, tentant de dénicher où se cachait la blessure qui nécessitait d'être soignée. Je ne voyais rien. Je touchais ton corps, je te serrais contre moi, je caressais ton cou, ton dos, tes fesses, je ne ressentais aucun vide ou s'il y en avait un, il était de ne pas t'avoir entièrement collée à moi. Je ne peux pas m'empêcher de te toucher quand je te vois, d'attraper un peu de peau, de ta douceur, tu te laisses faire, tu es seule. Tu le répètes, « je suis seule ».

Gunter te voulait, il a toujours eu tout ce qu'il voulait. Encore une fois tu restes seule.

Gunter a treize ans, en 45, quand son père est arrêté par l'armée américaine. C'est un nazi, membre du Parti national-socialiste depuis 32, un des piliers du régime hitlérien. Il sera libéré trois ans plus tard. Tout est effacé. On a besoin de lui pour la reconstruction de l'Allemagne.

Il ne t'en parle jamais. Le passé n'existe pas. Cela ne va pas avec le décor.

Tu t'en fiches de ton beau-père nazi. La belle affaire. Il est mort. Tout cela, c'était il y a si longtemps. Tu es très amoureuse.

Gunter hérite de beaucoup d'argent. Il photographie des jolies filles et des forêts de sapins. Il ne croit ni dans la politique ni en Dieu, mais dans l'astrologie. Les deux plus belles étoiles, la sienne, la tienne, sont faites « pour illuminer le ciel entier ».

Il s'en persuade, les étoiles le démontrent, vous êtes faits l'un pour l'autre.

Il faut l'immortaliser, le montrer. Il ne fait rien sans une caméra, un appareil photo.

Dans l'avion qui vous emmène aux États-Unis pour votre mariage, tu dors la tête sur son épaule, il regarde l'objectif l'air surpris, comme s'il ne savait pas. Il a exigé qu'un photographe et un cameraman vous accompagnent. Cette image est tendre, mais cette tendresse est un mensonge. Tu étais très amoureuse, il ne t'aimait pas.

Pour les autres, votre histoire est vraie puisqu'elle est si bien photographiée.

Il existe des centaines d'images de vous deux, main dans la main. Elles sont magnifiques. Mais toi, tu es seule.

Sur l'une d'elles, chemise et pantalon blancs, Gunter tient un tigre en laisse, de l'autre, il te tient la main. Les cheveux lâchés, tu portes une sorte de djellaba, tu es pieds nus. Et tu es seule.

Pourtant, vous avez l'air de dieux heureux. Tu crois que tout cela est vrai.

Deux jours après votre mariage si bien photographié à Las Vegas, la réalité débarque.

Quelques moustiques à Tahiti, où il a choisi de t'emmener en voyage de noces. Il est de mauvaise humeur. Insupportables, ces moustiques. L'hôtel est inconfortable. Il enrage, d'être là comme un pékin à se gratter les cuisses, le ventre, les bras, le dos, couverts de piqûres de moustique. Cela le rend dingue.

Lui, Gunter, il ne peut pas être le genre de type à se gratter comme n'importe quel type.

Lui, il envoie des centaines de roses par hélicoptère et la presse internationale est au courant. Il pose avec un tigre ou peut-être était-ce un guépard ? Je ne sais pas faire la différence, lui le sait certainement.

Il est au-dessus des autres (et moi bien en dessous, enfin, c'est ce que je croyais avant mai 67).

Et toi, tu es seule.

Vous n'êtes jamais tous les deux seuls, toujours les amis, les photographes. Tu rêves d'un dîner en tête à tête. En trois semaines de voyage de noces, il n'y en aura pas un. Ta chambre est ton unique refuge, Gunter se couche de plus en plus tard, 2 heures, 3, 5. Il a bu. Il boit de plus en plus. Vos deux corps magnifiques, l'un à côté de l'autre, inertes. Celui de Gunter exhale l'acétone. Tu t'es longuement préparée. De la crème parfumée à la rose, un nœud dans les cheveux, des dessous noirs. Il t'a avoué aimer les dessous noirs.

Tu ne sais rien de lui ou si peu.

Il aime les dessous noirs, il est allemand, il est milliardaire, il est entouré d'une cour, il est beau. Tu l'apprendras un peu plus tard, il aime ce qui brille, il aime se voir en photo dans les magazines, les murs de son appartement de l'avenue Foch, noir et doré, couverts de photos de lui enlaçant des filles blondes. Dans les placards, des dessous noirs qui ne t'appartiennent pas.

Tu es seule.

Trois ans de mariage, aucune minute d'intimité, des centaines de photos.

Il t'offre un diamant, deux diamants, trois diamants. Il récite des phrases, « tu es divinement belle », « notre amour est sublime ».

Tu es espionnée par les amis de ton mari. Tu détestes son appartement de l'avenue Foch avec ces photos de filles blondes sur les murs, les dessous noirs d'une autre sous le lit.

Il te maintient en laisse et c'est à ce moment-là que le « petit con de Français », comme il me surnommait, est arrivé dans ta vie.

Renée Lichtig m'avait expliqué qu'il y a deux sortes de comédies sentimentales.

Les comédies chrétiennes, où l'obstacle qui empêche les amoureux de se retrouver est extérieur. Cela peut être la guerre, un voyage lointain, la méchanceté d'un troisième personnage, par exemple un mari jaloux.

Et les comédies juives, où l'obstacle qui interdit aux amants de s'aimer est à l'intérieur même de leur âme.

Je voulais réduire Gunter en miettes, il était notre ennemi.

Mais était-il un ennemi à l'intérieur de nous ou à l'extérieur de nous ?

Notre ennemi était-il juif ou chrétien ?

Quand tu me disais que nous étions faits l'un pour l'autre, que les autres, avant, étaient nuls, que nos corps l'un dans l'autre, c'était un miracle, mais que tu voyais en même temps l'abîme, tu connaissais le nom de notre ennemi ? Était-il à l'intérieur de toi, un ennemi juif ? Ou à l'extérieur de toi, un ennemi chrétien, Gunter ou un autre obstacle qui nous interdirait de nous aimer longtemps ?

Le tournage se terminait, j'avais dû repartir quelques jours à Paris, Louis me téléphone « viens vite, elle t'attend chez moi ». Ton mari voulait que vous posiez ensemble afin de montrer à la presse allemande qu'il avait été présent pendant tout le tournage, que vous étiez toujours le « couple du siècle ». Peut-être qu'il y avait des rumeurs sur le « petit con de Français » et il fallait les tuer dans l'œuf. Tu avais accepté de poser à nouveau avec lui, puis tu avais changé d'avis. Gunter avait exigé que tu rejoignes le palais qu'il avait loué pour toi. Tu t'étais enfuie et réfugiée chez Louis.

J'ai roulé toute la nuit et encore une journée dans ma Mini Cooper jaune, je n'étais pas fatigué, je tenais le rôle de ma vie.

Sur mon autoradio, j'entends pour la première fois « All You Need is Love », je suis d'accord, c'est évident, l'amour, c'est la seule nécessité dans ce monde nouveau.

Cela peut paraître aujourd'hui un peu ridicule, tout ce feuilleton, le mari milliardaire qui embarque de force sa femme et son amant qui vient la sauver à la demande d'un troisième qui l'aime en secret.

Moi-même, je dois me pincer pour y croire.

Je ne suis pas le seul à le penser, le monde entier chante « All you need is love » et « If you're going to San Francisco, be sure to wear some flowers in your hair... If you're going to San Francisco, Summertime will be a love-in there... ».

Mai 67, c'est le début du summer of love, on est des centaines de milliers à penser que l'amour et la paix vont triompher, qu'il n'y a plus de barrières.

J'arrive à 9 heures du soir, Louis m'ouvre la porte. « Il faut rester très discret, ramène-la à Paris, Samir rôde. »

Je te retrouve dans une chambre.

Tu m'annonces « d'abord, l'amour ».

Après l'amour, nous préparons un plan.

Nous sommes tous les trois très sérieux.

Il faut nous échapper. Gunter a un pouvoir énorme. Il a, peut-être, payé les policiers, les gens du bureau d'Air France et d'Alitalia, le syndicat des chauffeurs de taxi, soudoyé les hôtesses et le commandant, les douaniers, il a des espions partout, il possède des armes à feu. Nous allons remonter en voiture, trois mille kilomètres. Nous jouons dans un film d'espionnage.

Le lendemain, très tôt, nous partons dans ma Mini Cooper jaune.

Nous nous sommes levés à 6 heures, tu ressembles à un chat, tu n'es pas coiffée, tu portes un pull mousseux blanc, une minijupe en coton blanc, tu t'assois dans la voiture, tu glisses tes jambes sous toi et tu poses ta tête sur mes genoux. Tu te rendors.

C'est ainsi que je conduis les premiers cinquante kilomètres.

Tu te réveilles, tu gardes ta tête sur mes genoux, je sors de l'autostrade. Nous sommes à Viterbe. Je suis obligé de m'arrêter sur le côté de la route. Je n'en reviens pas que la vie puisse être ainsi.

Nous décidons de passer la frontière par un petit poste de montagne.

Je tends mon passeport au douanier italien. Je suis si nerveux que je ne peux pas m'empêcher de parler. Tu ne trouves pas ton passeport dans ton sac, puis tu le trouves. Tu me le confies pour que je le donne au fonctionnaire. Il regarde ton nom, la photo, il a une moustache blonde, il feuillette les pages, inspecte les nombreux visas, Espagne, Brésil, Mexique, États-Unis, il scrute à nouveau la photo et le nom, tu lui rappelles quelqu'un.

Mais qui ?

J'ai peur qu'il rameute du monde, je vois déjà la catastrophe, les photographes, les policiers payés par Gunter, moi menotté et toi ramenée de force à Rome dans le palais de ton mari.

Le douanier s'exclame. Il a trouvé. C'en est terminé pour nous.

« Ah, il cantante ! »

Il te prend pour une petite chanteuse de variétés.

On reste imperturbables, on approuve en même temps.

« Oui, je suis/elle est la chanteuse. »

Arrivés à Paris, je te dépose chez toi, avenue Paul-Doumer.

Nous sommes le vendredi 27 mai 67. Tu me dis :

« Je t'attends. »

Je te réponds :

« Ne t'impatiente pas, j'arrive. »

Je pensais aller chez moi chercher une valise, je me dis que c'est trop long.

Je fais cent mètres en voiture, je trouve une place, je me gare.

Je sonne chez toi. Tu m'attendais.

Tu me proposes de te faire couler un bain « pas trop chaud », je me déshabille. Toi aussi et tu te glisses contre moi. Tu me laves, tu joues. La baignoire est étroite et immense, tu as toute la place pour plonger, nager, t'amuser avec mon corps, tu es une sirène.

Ensuite, tu enroules une serviette autour de toi, une autre en turban sur ta tête, tu me tiens la main pour sortir du bain, tu me sèches, puis tu me fais visiter « ma nouvelle maison ». Je suis nu. Je suis épaté. Dans un vase de ta chambre, tu t'empares d'une marguerite, tu déchires la tige avec tes dents, tu retires la serviette de tes cheveux, tu secoues la tête et tu glisses la fleur derrière ton oreille.

Chaque jour avec toi, j'entre dans un monde inconnu et enchanté.

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