Mai 67 (Laffont, 3 avril)

Colombe Schneck · Chapitre 29 sur 40

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Mai 67 (Laffont, 3 avril)

Chapitre 28

Quand j'ai débuté dans le Sentier au tout début des années 70, le quartier des grossistes était tenu par de vieux Juifs d'Europe de l'Est, des Polonais, des Roumains. Ils nous regardaient avec méfiance, parfois aussi avec mépris. Ils étaient gantiers, chapeliers, casquettiers, tricoteurs, tailleurs pour hommes ou femmes, ils faisaient tout dans leurs ateliers.

Nous, ceux d'Afrique du Nord, ils nous appelaient les schwartz, les noirs.

On était nombreux du Maroc, de Tunisie à avoir débarqué dans la confection à Paris dans ces années-là, avec nos idées modernes sur le prêt-à-porter. Les Ashkénazes résistaient, ils voyaient en nous des usurpateurs qui ne savaient pas distinguer un satin d'une toile, un super 100 d'une étoffe banale.

On arrivait avec de nouvelles méthodes, on voulait simplifier la fabrication, utiliser des machines industrielles, mettre au rancart leurs machines et leurs procédés vieillots.

Un homme m'a accueilli.

Il s'appelait Eugène Rosenfeld, il était tailleur pour hommes, il fournissait Lanvin en costumes grandes mesures.

Je savais acheter et vendre, mais je ne savais pas encore fabriquer, un costume pour hommes, ces centaines de pièces de tissu, ces boutons cousus en corozo, qui se chevauchent légèrement, la doublure de viscose, tous les détails qui font un bon veston. Une coupe nerveuse, un drap sec. Il m'a appris à toucher l'armure d'un tissu, sa construction, où s'entrecroisent les fils horizontaux et verticaux, à aimer la sécheresse de l'armure en serge, son tombé droit, le duveteux d'une flanelle grattée, le plombé d'un super 150 tissé d'une fibre de moins de 17 microns.

Il avait toujours sur lui un mètre, un fil. Il ne parlait pas de son passé. Il me transmettait son métier à moi, le fils d'Oujda.

Il l'avait appris chez un des meilleurs tailleurs de Varsovie, rue Niska.

Rue Niska, le chef d'atelier était un homme méticuleux, qui dirigeait ses apprentis ou plutôt leur aboyait dessus pour une couture un peu lâche, un fil qui dépassait d'un millimètre invisible d'un bouton.

Eugène Rosenfeld vénérait ce chef d'atelier, un mensch, cela veut dire un homme en yiddish. C'est la seule chose sur son passé qu'il a bien voulu me confier.

Ce mensch qui lui avait appris son métier.

Eugène Rosenfeld se maintenait de manière miraculeuse avec ses cheveux gris ramenés derrière les oreilles, ses grosses lunettes qui cachaient ses yeux, ses costumes trois-pièces et son nœud papillon.

Il m'a présenté sa fille.

Je ne l'ai pas tout de suite vue. Elle a les yeux gris, la peau très blanche, elle est discrète, pas très grande.

Enfin, non, on ne peut pas dire qu'il me l'a présentée. Il ne me parlait jamais de sa vie privée, de ce qu'il lui était arrivé pendant la guerre.

Je savais juste qu'il était remarié. Il avait épousé une veuve dont il avait adopté la fille unique. Un après-midi, en rentrant de déjeuner, je vois cette jeune femme qui vient livrer un nouveau modèle de veste dont j'avais commandé le prototype à Eugène Rosenfeld. Elle me cherchait. Elle parlait avec douceur, de manière très précise.

Elle devait me transmettre quelques spécifications sur le bâti des épaules. Elle connaissait le métier. Je l'ai écoutée en observant la veste.

La fois suivante, je me suis rendu à l'atelier de son père, je ne l'ai pas reconnue. Elle m'a tendu la main. J'ai remarqué ses yeux gris tendre, ses bras pâles.

Je suis ce type qui sait vendre et acheter des costumes, qui a passé dix semaines avec la plus belle fille du monde et qui a eu une seconde chance dans sa vie quand il a rencontré à l'hiver 72 la fille d'Eugène Rosenfeld.

Je m'en sors bien.

Et toi ? Pourquoi n'es-tu pas devenue ce que tu étais ?

Tu étais dans la vie, tu jouais et tu ne jouais plus, tu t'achetais des sandales neuves, tu dansais seule et je te regardais, tu chantais des comptines, tu riais, tu ne voulais pas que je chasse les mouches, tu aimais tout le monde sans a priori, tu me reprochais de ne pas m'occuper assez de ma mère, de ne pas caresser ton gros chien. Tu avais assez d'amour pour tout le monde. J'ai compris ton amour des animaux des années plus tard, en lisant le végétarien Isaac Bashevis Singer. Un amour n'en chasse pas un autre. Il s'agit du même respect, celui pour la vie et les vivants.

Tu es terrifiée à l'idée que je t'aime moins. Je ne comprends pas comment tu peux avoir une pensée aussi absurde alors que j'ai, il me semble, encore plus peur que toi.

Comment un type comme moi, disons, sympathique, né à Oujda, un père dans le commerce, des parents divorcés, une vie sentimentale fuyante, une carrière incertaine, un type mignon, serviable, facile, prêt à agir, mais il ne sait pas encore dans quel sens, pourrait-il « moins aimer » la fille dont le monde entier est amoureux ?

Je n'avais pas encore compris que cet amour que tu avais en toi me concernait finalement peu. Il était une force en toi, constamment renouvelée, dont l'objet était indifférent. Cette force me parait de vertus que je n'avais pas, mais auxquelles j'ai cru et qui m'ont permis de me construire.

Tu m'interroges sans te lasser.

« Tu m'aimes ? »

« Tu m'aimes vraiment ? »

« Tu m'aimes pourquoi ? »

« Tu m'aimeras toujours ? »

« Il y aura bien un moment où tu m'aimeras moins ? »

« Tu me l'avoueras ? »

« Tu ne me laisseras pas dans l'incertitude ? »

« Qu'est-ce que je vais devenir quand tu m'aimeras moins ? »

« Si tu devais moins m'aimer, je n'aurais plus qu'à mourir. »

Je réponds à toutes tes questions, tu te justifies.

« C'est parce que j'ai si peu confiance en moi et dans les autres. »

En mai 67, tu es la fille la plus belle et la plus célèbre du monde et tu m'avertis. « J'ai si peu confiance en moi et dans les autres. »

Je ne sais pas quoi faire à part me coller à toi, il n'y a pas un centimètre de ta peau qui ne soit pas recouvert par la mienne.

Tu répètes « je me sens seule ».

Tu me racontais tous ces types méchants qui t'avaient trahie.

Tu voulais me persuader que toutes tes histoires d'amour avant « nous » étaient ratées, que j'étais l'homme qui te protégerait de la méchanceté et de la solitude.

Avec moi – comme cela me paraît prétentieux aujourd'hui –, c'en était terminé de ces souvenirs horribles.

On est tous les deux nus allongés sur ton lit.

Je fume une cigarette, le cendrier est posé sur mon ventre.

Tu te moques de Warren Beatty qui te drague. « Mais il se prend pour qui, ce connard ? »

Tu détestes les types qui se vantent d'avoir couché avec toi.

Tu es très pudique, tu détestes l'érotisme, la pornographie, le vice, tu aimes simplement l'amour physique comme un don naturel de la vie dont il faut profiter.

Octobre 58, une soirée à Genève pour rejoindre Gilbert.

Tu voyages seule, déguisée, des lunettes noires, une perruque brune, inscrite sous un faux nom à l'Hôtel du Rhône. Tu attends dans sa chambre, tu l'attends au bar de l'hôtel, on te reconnaît, tu parles à un inconnu. Tu le sais d'avance, il y a des chances que cet inconnu répète tout.

« J'ai parlé à Bri. Oui, elle est bonne. »

Il le dira de manière encore plus vulgaire, il inventera que vous avez flirté, couché ensemble. Tu préfères tous ces futurs mensonges que de retourner dans ta chambre où tu n'as rien à faire. Peut-être que c'est vrai, vous avez couché ensemble. Tu peux coucher avec un type par gentillesse, parce que tu ne supportes pas d'être seule, parce que cela te fait plaisir.

Gilbert arrive enfin, il t'embrasse, il est pressé, il doit repartir. Vous vous retrouverez après le spectacle. Tu ne peux pas y assister, on risque de te reconnaître, mais tu peux l'attendre dans sa loge.

Tu l'attends donc dans sa loge, il arrive, suivi d'une nuée de fans, de photographes, de filles. Vite, on t'enferme dans un placard. Tu y restes une heure. Il est déjà reparti au restaurant avec son équipe, des filles, d'autres admirateurs. On le prévient que tu es toujours dans sa loge. Il fait répondre que tu n'as qu'à l'attendre dans sa voiture. Il fait froid. Tu aimerais rentrer à l'hôtel, tu ne sais pas conduire, tu ne trouves pas de taxi. Il est 2 heures du matin. Tu es ivre de colère, tu n'as ni déjeuné ni dîné. Tu montes le son de la radio de la voiture très fort. Les policiers arrivent, te verbalisent, te ramènent à son hôtel.

Tu prends le premier train le lendemain matin pour Paris.

Tu as failli mourir pour lui et tu ne le reverras jamais.

Gilbert te trouvait « adorable ». « Elle est chiante, mais adorable », rétorquait-il à son manager qui lui reprochait cette liaison.

Il était fier de t'avoir eue dans son lit. « Elle était dingue de moi », répétait-il pour s'excuser.

Il t'a fait des déclarations d'amour – « Je t'aime, tu es ma plus belle histoire d'amour, tu seras ma dernière histoire d'amour, je veux que jamais on ne se sépare » –, mais il ne t'aimait pas.

Sur le moment, il était sincère et après coup, il avait des regrets. « C'est sa faute. Elle m'aimait tellement, je me suis laissé emporter. Si je l'avais vraiment aimée, j'aurais quitté ma femme. Des moments très agréables, rien de plus. Impossible de lui résister, vous avez vu ce physique ? Vous n'avez pas envie de coucher avec elle, vous ? Elle s'est fait un film. Après tout, c'est son métier. Actrice. J'aurais dû dire non, mais elle insistait. »

Depuis que tu m'as raconté ça, chaque fois que je vois Gilbert à la télévision, j'ai envie de lui casser la gueule. C'est ridicule, je le vois roucouler et je m'énerve.

Pourquoi n'a-t-il pas quitté sa femme pour toi ?

 

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