Mai 67 (Laffont, 3 avril)

Colombe Schneck · Chapitre 33 sur 40

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Mai 67 (Laffont, 3 avril)

Chapitre 32

Nous sommes à la fin du mois de juin 67, un samedi.

Tu portes une robe en liberty bleu, tu as les pieds nus, tu feuillettes Paris Match, je ne sais pas trop quoi faire, j'aimerais sortir, je te regarde, tu lèves les yeux, tu souris et tu lis à nouveau. Je t'embrasse, je tente de regarder ce que tu lis. C'est l'appel d'une mère, une femme politique qui se présente aux élections législatives. Son fils, un jeune philosophe, nommé Régis Debray, est emprisonné en Bolivie. Il y a une photo du garçon, il est blond et mignon, courageux certainement, un aventurier, un héros, cela m'énerve et je suis admiratif à la fois.

Si je lui ressemblais, est-ce que notre histoire aurait duré plus longtemps ?

Si j'avais une mère comme celle de Régis Debray, une femme politique, avocate, sénatrice, grande, blonde, élégante, bourgeoise, cultivée, spécialiste de Marcel Proust, engagée, est-ce que tu te serais moins ennuyée avec moi ?

Je me fais un film avec les dialogues où je suis un jeune révolutionnaire blond et agrégé de philosophie.

J'assiste à des réunions, je reprends à mon compte les grandes phrases de Martine, celles de ses copains, je fume beaucoup, ma vie dépasse mon petit sort personnel, je suis un grand homme, je vais me battre contre la misère, la dictature, l'impérialisme américain, la CIA. Je rabats ma mèche blonde et je t'annonce que je pars faire la révolution, et toi tu me supplies de rester avec toi. Je pars, je crée des foyers de lutte, je défends les paysans, des Indiens exploités par de grandes firmes occidentales.

Je suis arrêté, accusé d'être un assassin, un tueur à gages, un mercenaire vendu à Cuba par un procureur acheté par les Américains, condamné à trente ans de prison.

Mais alors je te reverrai quand ?

Si je ne peux plus te voir pendant trente ans, à quoi cela aura servi le courage, le dépassement de soi, les grandes idées, les moustiques, les conversations trop longues ?

Et puis je me souviens que tu t'en fous de tout ça, l'impérialisme américain, Che Guevera, Fidel Castro, que tu es plutôt de droite, que tu admires le général de Gaulle.

Autant rester moi-même, renoncer à cette agrégation de philosophie, ces mèches blondes, la lutte contre l'injustice.

Peut-être que tu m'aimes comme je suis.

Tu as fini de lire ton magazine. Tu te lèves, tu me dis « ce serait chouette si on allait à Saint-Tropez, on peut descendre en voiture, on roule cette nuit et demain matin on se baigne tous les deux ? ».

C'est un peu trop pour moi, tout d'un coup.

Trop neuf, vivant, rigolo, coloré, les révolutionnaires sont des garçons blonds et séduisants, les chaussures ne sont plus marron et noires comme avant, mais orange, jaunes, vert pomme, je ne reconnais plus rien, je suis un peu perdu.

Tu vas trop vite pour moi. J'aimerais ralentir.

Tu es une révolutionnaire, pas dans la jungle mais ici, dans notre monde.

Les relations entre les hommes et les femmes, les relations sexuelles puisqu'il faut les nommer, le désir, regarder, toucher, tout change grâce à toi.

L'air de rien, comme si cela n'avait aucune importance, toi qui adores tricoter, faire la cuisine, les rideaux en vichy, les robes en macramé, les chapeaux de paille, Albert Cohen, tout cela sans ordre ni hiérarchie, toi qui ne manges plus de viande, puis oublies que tu n'en manges plus, qui portes des casquettes de marin et des pantalons de corsaire, qui restes fidèle à tes amis Fred et Jo, à tes chiens, toi si bien élevée, qui te tiens bien à table, connais les règles que tu fais semblant de respecter, tu es une insoumise qui propose aux garçons de venir lui raconter une histoire, de la border pour qu'elle dorme bien sans oublier de lui faire un câlin.

Tu m'entraînes avec toi, peu à peu je suis prêt à essayer des trucs nouveaux, à toucher, lécher, sucer chaque centimètre de ta peau, à me laisser pousser les cheveux, à porter des pantalons larges, à écouter Jimi Hendrix, à aller voir tous les films.

Mais pas à rouler toute une nuit pour être à Saint-Tropez au petit matin.

Je veux bien un peu, mais pas trop.

Je ne suis pas aussi libre que toi.

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