Mai 67 (Laffont, 3 avril)
Chapitre 21
Je suis né le 3 mars 1938 à Oujda, ville à la frontière algérienne, proche du Maroc espagnol où vivaient des Français, des musulmans, des Européens, des juifs. La plage de Saïdia, les montagnes, l'école Sidi Ziane, l'oasis de Sidi Yahia, le mimosa, les eucalyptus et les magasins de mon père.
Il possédait deux grandes boutiques réputées où il vendait les plus grandes marques parisiennes.
Les chemises Van Laack en popeline, en fil à fil, en oxford, bleues, blanches, à fines rayures violettes ou vert anglais, à carreaux bleus, roses, jaune paille, vert tendre. Les costumes de chez Bayard et de chez Balmain, en flanelle feutrée, en tweed à carreaux fenêtres olive, en seersucker pastel, en lin crème.
À Oujda, à la fin des années 40, il y avait une clientèle pour ce type de vêtements.
La ville était un carrefour commercial entre l'Espagne, l'Algérie et la France.
Il y avait dans la ville de grands hôtels chic comme le Transatlantique, des banques à chaque coin de rue, quatre cinémas.
Je passais devant les magasins de mon père, rue de Maghnia, la rue commerçante d'Oujda, l'autre était dans le quartier des expatriés, Bab el-Khemis, j'admirais les vitrines comme si j'étais un client, les mannequins de cire, habillés à l'anglaise, leurs costumes d'alpaga blanc cassé, j'étais fier, je trouvais cela beau, j'étais curieux, y avait-il, quelque part dans ce monde, d'autres beautés ?
J'avais seize ans quand il m'a envoyé pour la première fois à Casablanca prendre des commandes chez des représentants. J'avais peur, mais tout de suite, j'ai su ce qu'il fallait acheter. Dans quelles quantités. Dans quelles couleurs.
Je suis parti seul à Paris à dix-huit ans en rêvant de travailler dans le cinéma.
À Oujda, au Gaumont et au Triomphe, les deux salles que je fréquentais, on projetait le meilleur du cinéma américain, on projetait tout Howard Hawks.
Le monde meilleur que je cherchais était-il là ?
C'est cela que je voulais faire. Pas vendre des costumes même s'ils sont en alpaga blanc cassé.
Tu te souviens du tailleur de Lauren Bacall dans Le Port de l'angoisse, le pied-de-poule noir et blanc ?
J'avais à peine dix ans quand j'ai eu le droit de le voir.
Pour moi, on n'a jamais fait plus élégante que Lauren Bacall dans ce film, le cran dans ses cheveux châtains, son tailleur qui soulignait sa taille, ses hanches, ses seins.
J'ai trouvé un tailleur équivalent chez Franck & fils, je te l'ai offert. Tu t'es exclamée « oh merci, tu es si gentil ». J'ai vu que ce tailleur ne te plaisait pas. Un truc de vieille dame. On était en 67, l'année des combinaisons en tissu-éponge mandarine et je t'offrais un tailleur qui avait été à la mode en 44.
En arrivant à Paris en 56, j'ai commencé par vendre des meubles en porte-à-porte pour gagner des sous. J'étais bon, je savais écouter les clients, je comprenais vite, s'ils étaient prêts à acheter ou s'il fallait les laisser tranquilles, revenir dans six mois.
J'étais bon, mais j'étais obsédé par le cinéma, par Lauren Bacall et Humphrey Bogart, par l'idée de ne pas suivre mon père, d'appartenir à ce monde où une femme pouvait porter un tailleur pied-de-poule et apostropher un homme : « You know you don't have to act with me, Steve. You don't have to say anything, and you don't have to do anything. Not a thing. Oh, maybe just whistle. You know how to whistle, don't you, Steve ? You just put your lips together and... blow. »
J'avais quitté Oujda pour rencontrer une femme comme celle-là, pas pour vendre des meubles en porte-à-porte.
J'étais arrivé là par hasard, sans vraiment le choisir.
Et je gagnais de l'argent avec cette histoire de meubles.
À vingt-deux ans, je dirigeais une équipe de trente vendeurs sur Paris.
Cela me changeait des costumes de mon père, mais j'étais ramené à ce talent, vendre, qui me collait à la peau et dont j'aurais aimé me défaire.
Ce qui me gênait aussi, c'est que je n'aimais pas ces meubles.
Je jugeais qu'on aurait pu faire aussi peu cher et plus coquet.
Avec ce que je gagnais, je flambais en boîte, je payais des coups à boire, il y avait les filles. J'ai appris à draguer, à trouver les bons mots. C'est comme ça que cela a marché avec Nicole.
Un jour, quand je serais prêt, je l'épouserais.
En attendant, ce que j'aimais, c'était rendre service, avec ma voiture je ramenais des filles et parfois des garçons chez eux, au milieu de la nuit.
Sans rien demander de plus, juste pour le plaisir de conduire la nuit ma Mini jaune d'or.
Et puis aller au cinéma.
Je passe une semaine de vacances à Nice, en juin 63.
Avec l'argent gagné dans le meuble, j'ai invité ma mère au La Pérouse, un hôtel du vieux Nice.
Elle avait quitté Oujda, vivait seule à Neuilly-sur-Seine dans un petit appartement, recroquevillée sur elle-même, refusant de fréquenter les anciens du Maroc, ses amies du Club des sports d'Oujda.
Mon père lui envoyait une pension, son unique refuge était la lecture.
Du Barbara Cartland.
Boulevard du Roule, un libraire où elle se fournissait en romans sucrés l'avait repérée.
L'assurant que Barbara Cartland avait réduit son rythme de parutions et qu'il n'avait rien de nouveau à lui vendre, il lui faisait découvrir de nouveaux auteurs.
À Nice, allongée sur son transat, elle lit Rebecca de Daphné du Maurier.
Le soir, nous prenons nos habitudes au restaurant La Camargue1.
C'est là que je rencontre Renée Lichtig.
Elle est en vacances avec sa jeune sœur.
Cela doit l'amuser, un jeune type qui dîne tous les soirs avec sa mère. Elle aussi a ses habitudes à La Camargue.
Elle parle à tout le monde. Sa sœur est toujours silencieuse.
Nous faisons connaissance. Je lui raconte les salles de cinéma d'Oujda, Lauren Bacall et Humphrey Bogart, Le Port de l'angoisse. Elle me raconte son travail de monteuse, elle a remonté La Grande Illusion avec Jean Renoir, elle me parle de la Cinémathèque, me cite des milliers de films que je n'ai pas vus. Je me lance, je cherche du boulot dans le cinéma, n'importe lequel.
« Tu connais quoi ? C'est quoi, ton secteur ?
— Le vêtement. »
Elle propose de me présenter un producteur, Gilbert de Goldschmidt. Il fréquente lui aussi la Cinémathèque. Il paraît qu'il cherche un assistant costumier.
En rentrant à Paris, je prends rendez-vous avec lui et je deviens un habitué de la rue d'Ulm, des soirées cinéphiles chez Renée dans son appartement de cette rue en coude, derrière Le Select à Montparnasse et dont le nom m'échappe.
Mon salaire sera divisé par trois, mais je vais travailler dans le cinéma.
Je l'annonce à mon père, il est furieux.
« Tu gâches ta vie, tu as vingt-cinq ans, tu n'es pas marié et tu n'as plus de vrai boulot ! »
Ma mère ne dit rien, comme d'habitude. Elle lit, de Daphné du Maurier, grâce au libraire de l'avenue du Roule, elle est passée à Jane Austen.
Le premier film sur lequel je travaille, grâce à Renée, a un drôle de titre, Coplan FX 18 casse tout, une histoire d'espionnage et de philosophes réfugiés politiques.
Puis Gilbert de Goldschmidt m'engage sur Les Demoiselles de Rochefort. En mai 67, tout est simple.
Sur le tournage des Demoiselles, je travaille comme assistant d'une des costumières, Jacqueline Moreau. C'est un travail merveilleux, un des premiers films tournés en couleurs et en cinémascope. Jacqueline Moreau m'apprend à assortir les couleurs, les roses, les jaunes, à chercher partout la gaieté. Elle m'envoie au Mouton à cinq pattes, la solderie de la rue Saint-Placide, chez les couturiers, au marché Saint-Pierre. Elle adore, comme Jacques Demy, la robe en paillettes rouges de Marilyn Monroe dans Certains l'aiment chaud. Elle la fait reproduire pour Françoise Dorléac et Catherine Deneuve.
Mes premiers pas dans le monde nouveau datent de là, 66, un an avant notre rencontre. Je suis encore timide, je m'amuse bien mais de loin, c'est là que je rencontre Dominique. Elle est la secrétaire de Gilbert de Goldschmidt.
Je suis amoureux de Nicole, enfin je me convaincs que je suis amoureux de Nicole, mais chaque fois que je croise Dominique par hasard, j'ai le cœur qui bat et j'ai un nœud dans le ventre.
C'est la première fois que je ressens cela et je ne sais pas encore le nommer.
Dominique sait exactement qui elle est. Dominique ne fait pas semblant.
Je le sens et je trouve ça formidable.
Dominique entre dans le bureau de Gilbert de Goldschmidt. Elle a frappé avant, mais n'attend pas qu'on lui propose d'entrer. Elle sait qu'elle est attendue. Je ne sais pas si elle est jolie, elle a une mousse de cheveux châtains sur la tête, des robes un peu trop courtes comme celles des Demoiselles, toutes les filles sur ce tournage étaient sous influence. Dominique a les pommettes hautes, les yeux bleu clair, elle est minuscule, elle a l'air d'avoir dix-huit ans, elle a beaucoup d'humour et de sa démarche se dégage une assurance dans laquelle n'entre aucune arrogance.
Elle parle vite, rigole pour rien, montre ses jambes.
Goldschmidt lui demande de réserver une table pour le déjeuner au Berkeley. Elle répond « je le fais parce que je vous aime bien, monsieur. Je le ferai aussi parce que je suis payée pour cela mais je vaux davantage, je veux faire plus que cela. Alors ? ». Elle sort du bureau sans attendre la réponse, voir si sa sortie a eu de l'effet, si on la trouve gonflée.
Dominique fait battre mon cœur. Une fois, deux fois, trois fois, je ne tente rien. Je ne suis pas prêt. Pourtant, je vois bien qu'autour de moi, les choses changent. Les murs colorés de La Rochelle peints exprès pour le film, le café aux murs de verre, les minirobes de Catherine Deneuve et de Françoise Dorléac.
Quand, de temps en temps, je pense à Martine, à la gare de Dijon, moi seul sur le quai avec ma cigarette, je me déteste, je ne veux plus être ce type dans la fuite.
Je veux être et je suis un garçon bien.
Je suis avec Nicole, je tente d'oublier Dominique et sa jupe rose.
Elle resurgit, trente ans plus tard. C'est à la télévision, une retransmission de la cérémonie des César, cela doit être en 85 ou 86. J'entends son nom glissé dans la liste des remerciements d'un réalisateur, peut-être Pierre Granier-Deferre ?
Elle est devenue productrice.
J'ai le cœur qui bat. Je suis de nouveau en 66. Je reconnais sur un plan de coupe, de dos, ses cheveux mousseux. J'en ai alors la certitude, Dominique est une fille qui se donne entièrement.
1. Un restaurant du vieux Nice qui a appartenu à Alain Delon dans les années 60. (N.d.A.)
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