Mai 67 (Laffont, 3 avril)
Chapitre 23
Le soir, on se promène dans des quartiers que tu ne connais pas, rue Mouffetard, boulevard Saint-Michel, rue Saint-Jacques.
Notre premier soir à Paris, nous allons dîner dans un petit restaurant de la rue de la Montagne-Sainte-Geneviève. Tu manges de bon appétit, deux verres de vin, un dessert. Je suis épaté de voir une fille qui ne chipote pas.
Tu continues de me poser plein de questions. Je réponds Martine, Nicole, Dominique.
« Tu étais très amoureux de Dominique ? »
« Comment vous êtes-vous rencontrés ? »
« Tu l'as aimée tout de suite ? »
« C'était un coup de foudre ? »
« Pourquoi tu ne le lui as pas dit ? »
« Pourquoi tu ne l'as pas épousée ? »
« Tu crois qu'elle t'aimait aussi ? »
« Tu as des nouvelles ? »
« Elle doit être adorable, non ? »
« Mais enfin, pourquoi tu ne le lui as pas dit ?
— Parce que nous ne serions pas ensemble ou parce que je l'aurais quittée pour toi. »
J'insiste pour que nous allions jusqu'au Vert-Galant, ce bout de terre en face du Pont-Neuf. Tu sais, comme on fait quand on est amoureux, on a envie de tout partager, montrer ses lieux préférés.
Toi, c'est ta maison à Saint-Tropez, tu me promets qu'on ira ensemble bientôt.
Moi, c'est le Vert-Galant.
On s'assied dans le square face à la Seine. Tu connais le nom de tous les arbres, les marronniers, les saules pleureurs, bien sûr, mais aussi les noyers, les érables et un catalpa.
Tu t'approches doucement des cygnes et des canards.
Je n'ai jamais regardé un canard de ma vie et voilà, comme toi je me mets à les observer.
Je suis prêt à les trouver merveilleux moi aussi, à être aimant avec tout ce qui est vivant.
Après, tu me disais souvent « et si on retournait au Vert-Galant ? »
Comme s'il suffisait d'un décor pour retrouver l'infini d'un premier soir.
Après, ce n'était déjà plus pareil. Nous avions presque des habitudes. Les bains ensemble, les dîners que tu prépares remuant une cuillère en bois dans la casserole, toi de dos, moi te regardant, « Dim Dam Dom » à la télévision, les sorties au cinéma, les coups de téléphone d'Odette, ta maquilleuse, de ta mère, d'Olga, j'écoute vos conversations et tu poses ton doigt sur ma bouche pour que je me taise, je glisse ton doigt dans ma bouche et tu me fais les gros yeux.
On invente nos habitudes, notre vocabulaire. Enfin, j'adopte le tien, tes mots, tes expressions.
« On s'emmerde pas ! », « ne parlons pas de ce qui est moche », « bijou, bijou, bijou, j'aime les bijoux ».
Je m'étonne.
« Mais non, mon bêta, c'est comme cela que les Brésiliens nomment des biscuits secs qui ressemblent à des crêpes. »
J'aime ces habitudes. Notre univers commence à être défini et il me plaît.
Nous avons de bons jours devant nous.
Quand nous ne nous promenons pas, le soir, nous sortons. Je t'emmène danser dans une petite boîte, La Cabane de Don Carlos. Un type joue de la guitare, personne ne nous regarde.
Puis on marche dans les rues de Paris jusqu'à 2, 3 heures du matin, main dans la main.
On s'embrasse sur la bouche. On est pressés de rentrer. Je dors à peine, sans être jamais fatigué.
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