Mai 67 (Laffont, 3 avril)
Chapitre 34
Nous sommes dans le salon de ton appartement avenue Paul-Doumer, dans le canapé recouvert de coussins à petits carreaux bleus et blancs, les volets sont fermés pour nous protéger du soleil et, du reste, tu es assise sur mes genoux. Tu portes une culotte haute, tu m'as emprunté une chemise que tu as nouée à la taille, tes cheveux sont relevés en un chignon retenu par un crayon à papier.
Je joue à Gunter.
« Mon astrologue a vu en moi une grandeur que je ne soupçonnais pas. Il me l'a affirmé. Gunter, votre nom va briller dans le monde entier, grâce à votre intelligence, votre volonté, votre puissance, vous épouserez une femme, une étoile aussi brillante que la vôtre ! »
Je prends pour exemple Le Dictateur de Chaplin.
Tu corriges mon accent. Ce n'est pas ainsi que parle ton mari de pacotille.
Sa voix à lui est traînante, une sorte de faux accent anglais pour cacher son allemand, un ton snob parsemé d'expressions apprises dans un collège suisse, « my dear », « goodness ».
Alors je reprends mon imitation. « My dear, j'ai compris aussi grâce à mon astrologue, le docteur Gundolf, qu'il y a en moi une part inexplorée infinie, un don artistique. Il n'est pas étonnant que je sois attiré par une femme artiste, actrice mondialement connue, car je possède des qualités équivalentes.
« Tout cela est inscrit dans les étoiles, le jour de ma naissance la constellation était d'une grande magnificence. »
Tu ris et tu te mets à ton tour à l'imiter. Il t'a tellement bassinée avec ses bonnes étoiles, tu connais le sujet par cœur.
« Soleil en Sagittaire, Lune en Taureau, la force, la puissance, la lumière, tout cela est en moi. Un véritable plan de bataille, ce mariage. Le 14 juillet 66 possède une constellation exceptionnelle, gloire, grâce au Soleil en Lion, triomphe, Lune en Vierge. Mais la mariée n'arrêtait pas de couiner. Typiquement français, ces couinements. Je ne supporte pas cette faiblesse si féminine.
« J'ai préféré écourter ce voyage, de toute façon, les domestiques tahitiens étaient incapables de servir à table correctement et de chasser les moustiques.
« Pour le bonheur de mon épouse, j'ai utilisé les subterfuges habituels, déclaration d'amour renouvelée, fleurs et bijoux. Nous nous aimons toujours.
« Un an après, ce petit con de Français vient tout gâcher. »
On rit tous les deux en répétant « ce petit con de Français vient tout gâcher ».
Tu as été très amoureuse de cet homme, tu pensais avoir rencontré un prince, il t'a rendue encore plus seule.
Est-ce que le sort s'acharne contre toi ?
Est-ce qu'il t'a donné toutes les cartes pour mieux te les reprendre ?
Le destin voulait te donner une leçon ?
Mais laquelle ?
Que tu seras toujours seule, jamais tu ne pourras faire confiance, tu saboteras consciencieusement toutes tes chances et tout espoir, pour toi, est une erreur ?
Ce printemps 67, ce n'est pas cela que je vois.
Tu es dans la vie.
Tu ne passes à côté de rien.
Puisque j'ai refusé d'aller à Saint-Tropez en voiture, tu me proposes de prendre le train. Tu me décris le voyage en Train bleu jusqu'à Saint-Raphaël, la cabine-couchette de première classe, la voiture-restaurant, les couverts en argent, les lourdes assiettes de faïence, les bons petits plats, la nuit dans nos couchettes, l'arrivée dans le Midi, les odeurs, la chaleur, le chant des grillons, nous irons dans ta petite maison dans la campagne, tout est si beau là-bas, avec les ânes, les chiens, les chats, nous serons seuls au monde, nous ferons la sieste, nous pourrons disparaître. En fin d'après-midi, on ira se baigner, on plongera du ponton de La Madrague, nous sommes toujours miraculeux et chanceux. Pourris gâtés, même.
Le lendemain, tu téléphones à Odette pour qu'elle s'occupe des billets de train, de faire ouvrir la maison.
Tu raccroches, le téléphone sonne aussitôt.
C'est Gunter.
Je l'entends crier ; pourquoi le combiné est-il constamment occupé ?
Trois jours après, tu dois sortir. Une soirée officielle.
Tu ne me proposes pas de t'accompagner.
Notre histoire est secrète, tu es toujours la femme de Gunter.
Ce soir-là, tu étrennes une nouvelle robe. Elle est longue à rayures vertes, rouges et bleues, tu laisses tes cheveux détachés, tes pieds nus. Tu es éblouissante.
Devant la porte de l'immeuble, Gunter t'attend dans sa Rolls (jamais de ma vie, je n'aurais pensé vivre, puis avoir à écrire un tel cliché).
J'ai découvert les photos dans Match une semaine après.
La robe est de chez Mic Mac que Gunter vient de racheter. Tu l'as accompagné chez Maxim's, il donnait une fête pour l'inauguration de la boutique Mic Mac qu'il ouvrait rue Royale.
Je lis dans le magazine qu'il a chanté pour l'assistance « I'm Just a Gigolo ».
Sur les photos, vous dansez enlacés.
La veille, tu m'as pourtant écrit « j'aime le monde entier parce que tu en fais partie ».
Tu ne mens pas, tu te heurtes à la réalité, un mur invisible qui est en toi et contre lequel je ne peux rien.
Ces premiers jours de juillet sont ceux du retour de Gunter.
Tu espères qu'il te téléphone à nouveau. Je le devine à la façon dont tu regardes l'appareil.
Tu le sais, Gunter ne t'aime pas, mais tu espères quand même. Tu te répètes les mots qu'il te disait au début, il avait hâte que tu sois sa femme, tu te souviens des roses lâchées par hélicoptère sur La Madrague, tu cherches des excuses à ses absences.
Tu ne me parles plus de Saint-Tropez et des billets de train.
Je ne connais même pas la date de nos vacances.
C'est à ce moment-là – le retour de Gunter et ses coups de fil intermittents – que tu as commencé à m'écrire des lettres au ton de plus en plus inquiet sur des cartes bleu clair.
J'ai si peur que tout s'arrête, je ne peux pas supporter l'idée de « nous » séparés.
Je ne pourrais pas vivre sans toi.
Je préfère mourir que de ne plus te voir.
Profitons de nous avant qu'il soit trop tard.
Je préfère ne rien avoir de toi plutôt que des miettes d'amour.
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