Mai 67 (Laffont, 3 avril)

Colombe Schneck · Chapitre 19 sur 40

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Mai 67 (Laffont, 3 avril)

Chapitre 18

Tu caresses mes pieds, mes cuisses, mes hanches, mes fesses, ma poitrine, tu serres mes mains, tu lèches mes oreilles. Avant toi, je ne savais pas que tout cela existait.

Chaque partie de ton corps a sa propre sensualité, tu me montres que le mien aussi.

Après l'amour, tu ne contiens plus aucune de tes poses parfaites ; bouche entrouverte, yeux baissés, cou-de-pied allongé, hanche tendue d'un côté, genoux à peine pliés. Tu es ébouriffée, le mascara coulant sur tes joues rougies, les lèvres meurtries. Tu es encore plus belle.

Assise dans le lit, tu m'avertis avec un air sérieux « je ne suis plus seule, je t'ai trouvé ».

Tu tiens dans tes bras ton ours Murdoch habillé d'un tissu écossais.

Tu me cites Ronsard – Puisqu'une telle fleur ne dure / Que du matin jusques au soir ! – et je comprends enfin ce que voulait dire mon professeur de français de troisième au lycée d'Oujda.

Quand tu n'es pas en couple, tu pars rarement d'un dîner ou d'une soirée seule.

Il y a toujours quelqu'un pour dormir avec toi, pour te caresser et pour que tu rendes ces caresses. Tu cherches à retrouver cette illusion, ne pas être seule.

Ces hommes qui te ramenaient chez toi, est-ce que tu les draguais comme tu m'as dragué ?

Est-ce que tu leur demandais comme tu me l'as demandé, avec cette douceur de petite fille, « ce soir, tu me racontes une histoire dans ma chambre ? ».

Est-ce qu'ils répondaient avec autant d'enchantement que moi ?

Est-ce que tu arrivais à retrouver cette plénitude que cette fois-ci personne ne trahirait et que tu ne trahirais personne par peur d'être à nouveau rejetée ?

Dans le prolongement du salon, ta chambre et ta salle de bains. Partout sur les murs, sur les commodes, des photos de tes parents, de tes chiens et de ton âne et surtout des portraits de toi.

J'aime beaucoup celle dans un cadre argenté où tu as une dizaine d'années et deux nattes brunes.

Ton lit en fer forgé blanc est recouvert de coussins, de peluches.

Il faut faire attention avant de se coucher, retirer et ranger coussins et peluches de ce lit de jeune fille.

C'est dans ce lit blanc et rose que nous faisons l'amour.

Avant toi, avec Nicole et Martine, cela avait été chaque fois une bataille, les embrasser sur la bouche, toucher le soutien-gorge, puis les seins, les cuisses.

Même Martine et ses théories sur l'amour libre négociait chaque centimètre de sa peau. Sa liberté était surtout théorique.

Sous sa robe chasuble, elle portait une grande culotte de coton.

Elle l'enlevait rapidement, je soulevais sa robe aspirant accéder à une fente que j'espérais tiède et douce, je sentais ses cuisses se raidir.

« Ce n'est pas la peine de toucher avant », m'expliquait-elle.

Tu es dans l'innocence comme si tu étais née avant la découverte du péché. Tu te donnes entièrement sans négociation.

Tu sais toucher un corps sans aucune impudeur. Tu me dis « nous, tout est beau ».

Tu me racontes la première fois avec Vadim. Cela a mis des jours, tu montais dans sa petite chambre, sachant exactement ce que tu voulais.

En 49, à l'âge de quinze ans, fille de famille bourgeoise, tu as un amant.

« Tu te rends compte, j'avais un amant à quinze ans », et tu ris, tu ris.

Tu ris encore plus quand je t'avoue que dix ans plus tard, en 59, j'avais vingt et un ans et j'étais toujours puceau. En 59, on ne couchait pas, à moins d'être marié. On pouvait coucher avec une prostituée, avec une fille de famille, non. Cela n'existait pas.

L'idée même de toucher un sein, cela me mettait à l'époque dans un état de transe. Je rêvais d'être fille pour avoir des seins, imaginant alors ma vie. Je passerais mon temps à me caresser et je ne comprenais pas comment les filles qui avaient cette chance inouïe, avoir en permanence avec elles deux seins, faisaient pour mener une vie normale sans être obsédées par l'idée de se caresser en permanence. Alors, quand j'ai rencontré Martine et ses idées sur l'amour libre, j'ai cru que j'étais le plus chanceux du monde, et je l'ai payé le jour où je me suis retrouvé, idiot, coupable, soulagé, sur le quai de la gare de Dijon et elle, seule, dans le wagon de l'autorail. Et puis Nicole, et puis toi qui m'apprends tout.

Tu ne sortais jamais seule dans la rue, on t'accompagnait pour aller à ton école, le cours Hattemer, et à ton retour.

Alors tu séchais les cours pour rejoindre Vadim avec ton cartable, tes nattes brunes dans une petite chambre du 15, rue de Bassano, prêtée par le meilleur ami de Vadim, Christian Marquand. C'est son père qui lui louait le studio, en échange les deux garçons payaient leur loyer en collant des timbres sur des enveloppes. Des milliers d'enveloppes. Mais cela valait le coup. Un grand sommier et un matelas en toile à rayures bleues, une petite table en formica jaune et sa chaîne assortie, un lavabo d'eau froide. Tu étais amoureuse de Vadim et je te comprends. Un grand jeune homme enthousiaste, prêt à tout, aimant la bonne vie et les jolies filles. Tu savais ce que tu voulais, être une vraie femme. Tu es montée toute contente la première fois au sixième étage. Vadim a imité la signature de ta mère, tu étais excusée pour le cours d'algèbre. Vous n'aviez qu'une heure devant vous. Vadim prenait son temps. Et toi tu lui demandais, impatiemment, « alors, c'est bon, je suis une vraie femme maintenant ? ».

Après, tu es rentrée dîner chez tes parents, les yeux baissés à table, dînant en silence, crème de légumes, carottes Vichy et rosbif, tu mangeais de bon appétit et tu ne pensais qu'à ça, jusqu'où vous étiez allés avec Vadim, ce qu'il avait touché et toi ce que tu avais osé faire. Tu regardais ta mère, les ongles peints en rouge, le chignon parfait, l'air déçu par ceux qui l'entouraient, son mari, ses deux filles. Tes parents font chambre à part.

Et toi, dans ce lit trop étroit pour deux personnes, tu découvres la liberté, tu as toute la place.

Avenue Paul-Doumer, ton lit de jeune fille est recouvert d'un édredon en toile de Jouy rose pâle, assorti aux rideaux. Une commode ancienne qui vient de tes parents, tu as posé dessus un vase toujours fleuri, des roses, des tulipes, des pivoines. Nous, c'était la saison des pivoines, le début de l'été.

Tu m'expliquais « tu vois ces fleurs, plus elles vieillissent, plus elles s'épanouissent et elles sont belles ».

Au sol, un parquet. C'était la mode des tapis à grosses fleurs, mais tu y avais renoncé, car ils étaient si peu pratiques pour ton vieux chien. Il dormait sur ton lit, à tes pieds. Parfois, je me plaignais de sa présence. Tu étais furieuse.

« Comment oses-tu te plaindre d'un si gentil chien ? »

 

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