Mai 67 (Laffont, 3 avril)

Colombe Schneck · Chapitre 3 sur 40

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Mai 67 (Laffont, 3 avril)

Chapitre 2

J'ai peu de preuves de ce que j'avance sur toi, sur notre histoire. Il y a ce que je suis, dans lequel subsiste une part de toi, mes souvenirs et ces lettres que j'ai gardées.

La première date du 8 mai 67, elle est rédigée sur un papier à en-tête de l'hôtel Parco dei Principi à Rome. Ton écriture est très ronde, les caractères sont agrandis, comme ceux d'un enfant qui veut bien faire. Tu utilises un feutre violet et tu signes Bri.

Ces lettres je les connais par cœur. Elles sont rangées dans un tiroir de mon bureau.

Je les relis, une fois par an. Pas plus. Une sorte de rituel, au début de chaque printemps. Je les lis dans l'ordre. Cela me rend joyeux et puis triste quand j'approche de la fin.

Parfois, quand j'ai du chagrin, je m'autorise à reprendre celles du début.

Cela m'est arrivé il y a huit ans, en 1988. Eugène, le père de Bonté, venait de mourir, elle était inconsolable, j'avais perdu un contrat avec un gros magasin de Londres, j'ai ouvert le tiroir du bureau, j'ai lu tes premières lettres. Aucun chagrin ne résiste à cela.

J'étais assis devant ce même bureau. Je l'ai acheté à La Boutique scandinave, boulevard Saint-Germain. Tu ne l'aimerais pas, pas ton genre, trop raide.

Tu aimais ce qui était confortable, rond, doux, fleuri.

Sauve-moi.

Viens me retrouver le plus vite possible, je ne respire pas sans toi.

Dans tes bras, je suis enfin moi-même.

Tu es toute ma famille.

Tu fais de moi une femme meilleure.

Avec toi, tout est si facile, si gai. Je n'ai jamais connu cela avant toi.

Cela fait une heure que tu es sur le plateau, et moi sans toi, dans ma chambre enfermée, je ne suis plus rien.

Reviens vite. Je t'attends.

Je n'osais pas te répondre. Je ne savais pas ce qui m'arrivait. Je lisais, relisais. Tu t'adressais vraiment à moi ?

En mai 67, je n'ai aucune expérience sentimentale à part mon histoire avec Nicole.

Avec Martine, on couchait, mais il n'était pas question de sentiments.

Je n'avais lu aucun roman d'amour jusqu'au bout, je ne connaissais que des bribes, reliquats des cours de français du lycée d'Oujda.

Est-ce que tu me proposais de vivre ce que j'y avais appris, ce qu'on nomme le romantisme ?

Je tentais de comprendre. Je n'avais aucune piste.

Mon professeur de français du lycée d'Oujda nous avait fait une leçon sur l'amour courtois dans la poésie des troubadours.

Je n'étais pas un élève très attentif.

Étais-tu une incarnation vivante d'un poème de Ronsard ?

Étais-tu la mignonne à qui je pourrais proposer d'aller voir la rose ?

Comment faisait-on déjà avec la carte du Tendre ?

Je confondais tout, mes cours, la poésie du Moyen Âge, la princesse de Clèves, le Lagarde et Michard du XVIIIe dans lequel j'avais lu des textes « osés », le romantisme du XIXe.

Tu étais si naturelle que j'ai fini par oublier les leçons auxquelles je m'accrochais car je ne savais pas à quoi, dans ma courte vie ni dans celle de mes parents, je pouvais te comparer.

Les lettres du début, mes préférées, ont été écrites à Rome sur le papier vergé crème à en-tête de l'hôtel, gravé en doré, celles du milieu de notre histoire sur tes cartes de correspondance personnelles, bleu clair, gravées de tes initiales d'un bleu plus foncé, celles de la fin arrachées à un bloc-notes qui te servait à établir des listes de courses.

Dans huit jours, le tournage se termine, nous serons séparés, comment vais-je faire ? il m'est impossible de ne pas m'endormir tous les soirs dans tes bras. Il faut que tu me sauves.

Je suis ta femme. Tu comprends cela, je suis toute à toi, tu peux me demander tout ce que tu veux, je t'appartiens entièrement. Je t'attends. Je déteste que tu sois si loin.

Je nous imagine très âgés tous les deux, main dans la main, nous promenant place Dauphine comme nous l'avons fait hier. Ma vie commence avec toi.

Des lettres de toi, j'en possède des dizaines.

Je pourrais m'en vanter.

Je peux te l'avouer, à une époque, j'aurais bien aimé crâner, et puis cela m'est passé.

Quand nous nous sommes rencontrés, j'étais incertain, je ne savais pas qui j'étais, je rêvais de travailler dans le cinéma, je pensais que ma vie à Oujda, ce que j'avais appris de mon père, les valeurs que l'on m'avait enseignées, tout cela, il fallait que je l'oublie.

Je travaillais comme costumier parce que cela ressemblait à ce que je connaissais. Je ne lisais pas, j'allais voir des films américains, je ne connaissais rien à la Nouvelle Vague.

J'avais refusé d'aller voir La Peau douce de François Truffaut au moment de sa sortie. J'avais accompagné ma mère et, arrivé à la caisse, j'avais trouvé un prétexte pour ne pas entrer dans la salle.

L'idée de voir un couple s'embrasser sur la bouche devant ma mère me tétanisait.

Et surtout, j'avais peur d'apprendre un truc sur les femmes et l'amour que je devinais et que je ne voulais pas savoir. C'était si dangereux que l'on pouvait en mourir.

J'aimais le cinéma américain de mon enfance, les films de Hawks, Capra, Walsh.

J'étais cadenassé, mais prêt à ouvrir une porte.

Le changement m'inquiétait et m'attirait, je voulais toucher du doigt la modernité. J'étais curieux. Je ne savais pas comment m'y prendre.

J'allais à la Cinémathèque de la rue d'Ulm. On y projetait des films de série B, des grands westerns mais aussi Rossellini. C'est une femme, elle s'appelait Renée Lichtig, qui m'en avait ouvert les portes. Elle était monteuse et assistante d'Henri Langlois.

Tu l'as peut-être rencontrée ? Une femme à chats, à la tête carrée. Elle était souvent accompagnée de sa sœur, qui était scripte. Elles étaient nées à Hong Kong où leur père était propriétaire d'un cinéma. C'était une figure. Et dans ce grand brassage de la fin des années 60, elle faisait partie de ceux qui agissaient pour qu'on soit le plus nombreux possible à y participer.

 

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