Mai 67 (Laffont, 3 avril)
Chapitre 27
À la Paul-Doumer, ta salle de bains est presque plus grande que ta chambre.
Une baignoire, une coiffeuse à volants recouverte de fards, crèmes, brosses à cheveux, une bouteille géante de ton parfum, L'Heure bleue de chez Guerlain.
Tu prends deux bains par jour. Tu ajoutes dans l'eau quelques gouttes d'huile d'amande douce. Tu expérimentes toutes les recettes des magazines féminins. Des rondelles de concombre sur les yeux. De l'eau minérale pour te rincer les cheveux.
Tu ajoutes de la mousse dans ton bain, cela déborde.
Tu chantes « Maman les p'tits bateaux » en dessinant d'un doigt des voiles dans la mousse.
Tu m'appelles : « Regarde, regarde, j'y suis presque arrivée ! »
Tu passes de longues minutes à te coiffer, une brosse dans chaque main. Dix minutes le matin, dix minutes le soir.
Tu es toujours maquillée même pour dormir. Tu te démaquilles et te remaquilles aussitôt.
Après l'amour, ton mascara a coulé sur tes joues, tu as des traces de poudre colorée sur les tempes, je te trouve encore plus ravissante ainsi.
Tu te regardes dans la glace, tu nettoies ces traces de poudre colorée, ce mascara qui a coulé sur tes joues. Tu te trouves belle, tu me demandes « je suis belle, non ? ». Et puis tu changes d'avis, « je suis belle, je suis laide, je suis belle, je suis laide ».
Tu en viens à te détester car tu aperçois un bouton d'acné sur ton menton. Tu le regardes fixement dans un petit miroir grossissant. Je fais semblant de ne pas t'observer, mais je vois bien que tu ne penses plus qu'à cela. Le monde entier va voir ce bouton. Tu tentes de le cacher avec un fond de teint épais. Mais on le devine toujours.
Cela n'a aucune importance pour moi. Le lendemain, tu me décris une scène de reproche de Jacques, ton deuxième mari. Il te culpabilisait – « tu gâches ma vie, ma carrière, j'ai tout sacrifié pour toi, tu es égoïste » – parce que tu avais refusé de l'accompagner à l'avant-première d'un film à cause d'un minuscule bouton.
Tu l'imites très bien. Tu imites très bien les hommes que tu n'aimes plus. Pour Jacques, tu prends une voix amère. « C'est important. On doit se montrer ensemble amoureux, taire les vilaines rumeurs sur notre séparation. Tu es ridicule, une idiote, tout cela pour un bouton, ma pauvre fille. Pense un peu à moi et à ma carrière, il faut que l'on me voie avec toi, comment veux-tu que les producteurs ne m'oublient pas, sinon ? »
Et c'est comme s'il était à nouveau dans la pièce avec ses reproches.
Tu n'arrives pas à te calmer. Le khôl noir coule sur tes joues, mélangé au fond de teint. Tu te roules en boule sur le tapis de la salle de bains. Tu dis que tu veux mourir.
La peur prend toute la place, plus rien d'autre n'existe.
Je suis impuissant. Je ne comprends pas.
Que s'est-il passé, on était si heureux il y a quelques heures et maintenant tu ne peux plus arrêter de pleurer. Tu es engloutie par une vague noire dont j'ignore tout.
À Oujda, il arrivait que mère s'enferme des jours dans sa chambre, sans sortir, sans se lever, on n'entendait aucun bruit.
On me disait « ta maman est fatiguée, elle se repose ».
Quand elle ressortait, elle restait silencieuse, ne donnant aucune explication à son retranchement.
Je connaissais aussi les larmes de Nicole, elles étaient faciles à traduire. L'engagement, le mariage, ces désirs qui n'étaient pas satisfaits.
Mais toi ?
Cela ressemblait à une douleur d'enfant jamais consolée.
J'ai lu dans ton autobiographie ce passage qui m'a glacé pour la petite fille que tu étais. Tu casses, en jouant avec ta petite sœur, une potiche de prix. Vous êtes de toutes petites filles.
Ta mère vous assène « à partir de maintenant, vous n'êtes plus nos filles, vous êtes des étrangères et comme les étrangers, vous nous direz vous. Dites-vous bien que vous n'êtes plus chez vous ici mais chez nous. Que cette maison n'est plus la vôtre ».
Est-ce pour cette raison que tu pleures ?
À l'époque, tes larmes sont, pour le jeune homme que je suis, indéchiffrables.
Je me dis cela ne peut pas durer tous les deux. Je pense à ce que tu m'écris, tu utilises désormais dans tes lettres des mots comme « abîme », « mort ».
Tu me proposes qu'on meure ensemble.
On va prendre des médicaments, s'allonger tous les deux et on va mourir ensemble.
Cela dure vingt-quatre heures, tu répètes « on va mourir ensemble ».
Je ne sais pas si tu le penses vraiment, je n'ose pas te dire que moi, je ne veux pas mourir.
Je t'écoute m'expliquer comment on fait, quels médicaments il faut prendre, qu'il faut avoir mangé pour ne pas vomir les pilules avant qu'elles ne fassent leur effet. Tu as l'habitude.
Cela dure une journée et une nuit.
Nous ne dormons pas. Tu finis par t'endormir.
Moi pas. Je te crois quand tu précises le nom des médicaments, où et comment les acheter, tu me montres la petite armoire de ta salle de bains remplie de ces pilules, mais pas en quantité suffisante pour nous deux. Je ne veux pas que tu avales ces médicaments.
Le lendemain, tu sembles avoir tout oublié, les médicaments, les larmes, la mort.
Tu m'annonces il est 10 h 40, le 23 juin 67, nous sommes là, nous nous aimons, nous en avons de la chance. Nous nous levons enfin pour prendre un petit déjeuner, nous avons à peine dormi.
Tu es appliquée, tu étales de la confiture d'abricots sur une tranche de pain beurré, tu la portes à ma bouche, tu me regardes ravie. À cet instant, je sais déjà que ce regard, l'odeur de la confiture d'abricots, le craquement de la tartine forment un souvenir.
Comme sont déjà des souvenirs toi dans ton bain, la porte est ouverte, je te lave les pieds, tes pieds délicats, roses, doux, le savon parfumé glisse entre mes mains.
Toi, dans la rue, je ralentis pour te laisser marcher devant moi, ainsi je peux regarder tes fesses sans gêne.
La vie avec toi est une somme de détails fastueux.
Le creux dans ton cou, ta bouche qui s'ouvre, le disque du Modern Jazz Quartet, ton appétit, ton inquiétude, ta désinvolture, ton besoin de merveilleux, toi nue.
5 mai 67, à Rome, nous sommes en voiture. Il ne s'est encore rien passé entre nous. Sagone, le directeur de production, te demande « vous aimez les Romains ? ».
Tu fais semblant de ne pas comprendre la question. « Les Romains, les Romains, vous voulez dire, les gladiateurs ? »
C'est idiot. Nous sommes collés l'un à l'autre. On se regarde. On sait exactement pourquoi tous les deux. On est très heureux.
Mais toi tu sais que cela ne durera pas.
Tu reçois trois lettres d'admirateurs et dix lettres d'insultes par jour. Tu n'ouvres pas ton courrier. Il s'accumule chez le concierge de l'hôtel, chez toi sur une petite table en bois dans l'entrée. Une fois par semaine, à Rome comme à Paris, une jeune femme vient l'ouvrir, te laisse lire ce qui est lisible et te demande de dédicacer des photos. Les lettres d'injures, les dessins avec des potences, des croix, tout cela est jeté, tu n'es pas censée savoir que tu les reçois.
La nuit, je t'entends crier, tu te débats, tu fais des cauchemars, tu te réveilles, tu as comme une brique dans le ventre qui t'empêche de respirer. Je te prends dans mes bras, tu me fais croire que cela va mieux.
OceanofPDF.com