Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)
Qui a ramené Doruntine ?
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
- Tout le monde y croit, lui répondit son second.
- Les autres, eux, ont le droit d'y croire, mais pas nous.
Une rafale de vent fit subitement vibrer les vitres sur lesquelles vinrent s'écraser quelques gouttes de pluie.
- Nous voici en plein automne, dit Stres, songeur. J'ai déjà remarqué que les événements les plus étranges se produisent toujours en automne.
Le silence s'installa dans la pièce. Stres cala son front dans sa main droite et resta un moment à regarder tomber la pluie fine. Mais il ne pouvait naturellement rester longtemps ainsi. A travers le vide de son cerveau revint à la charge, persistante, pressante, la question : qui pouvait bien être le cavalier inconnu ? En l'espace de quelques minutes, une multitude d'hypothèses se bousculèrent. A l'évidence, l'inconnu était informé, sinon des moindres détails, du moins de la profondeur du drame qu'avait connu la famille Vranaj. Il était au courant de la mort des frères, et aussi de la bessa donnée par Konstantin. En outre, il connaissait la route conduisant de ce comté d'Europe centrale en Albanie. Mais pourquoi ? fut sur le point de hurler Stres. Pourquoi a-t-il fait ça ? Dans l'espoir de quelque récompense ? Stres ouvrit grand ses mâchoires avec l'impression que ce mouvement le défatiguerait. L'idée d'une récompense escomptée, tenant lieu de mobile, était grossière, mais pas tout à fait à rejeter. En vérité, tous savaient que Madame Mère, après la mort de ses fils, avaittour à tour envoyé trois lettres à sa fille, l'exhortant à venir la voir, mais deux des messagers avaient rebroussé chemin, prétendant qu'il leur avait été impossible d'atteindre le but de leur mission. La route était trop longue, elle traversait en partie des pays en guerre. Aux termes de l'accord qu'ils avaient conclu avec elle, ils restituèrent à la vieille dame la moitié du prix convenu. Quant au troisième messager, lui, il avait disparu. Ou bien il était mort, ou bien il avait rejoint Doruntine, mais celle-ci ne l'avait pas cru. Plus de deux ans s'étaient écoulés depuis lors et l'éventualité qu'il l'eût ramenée avec un si grand retard était à exclure. Peut-être le voyageur mystérieux entendait-il extorquer une récompense à Doruntine, mais il n'avait pas pu se présenter à elle comme étant Konstantin. Non, pensa Stres, l'hypothèse de la récompense ne tient pas. Mais alors, pour quelle raison cet inconnu s'était-il présenté à Doruntine ? Serait-ce une banale mystification en vue de l'enlever et de la vendre ensuite comme esclave, quelque part dans un pays perdu ? Cela non plus ne tenait pas, puisqu'il l'avait effectivement ramenée. Qu'il fût parti avec l'intention de l'enlever et qu'il eût changé d'avis en cours de route paraissait à Stres bien peu crédible : il connaissait la mentalité des bandits de grand chemin. A moins qu'il ne se fût agi d'une inimitié familiale, de quelque vengeance à prendre sur sa maison ou celle de son époux ? Mais cela non plus n'était pas vraisemblable. La famille de Doruntine avait été frappée si cruellement par le sort que la violence humaine ne pouvait rien ajouter à sa détresse. Néanmoins, il convenait de consulter attentivement les archives de la grande famille, les testaments, les actes de succession, les anciens procès. Peut-être trouverait-on là quelque chose qui jetterait ne fût-ce qu'un rai de lumière sur les événements ? Et s'il s'agissait tout bonnement d'une imposture de la part d'un aventurier chevauchant avec une jeune femme de vingt-trois ans à travers lesplaines d'Europe ? soupira Stres. Il revit en esprit cette immense étendue telle qu'il l'avait contemplée l'unique fois qu'il l'avait sillonnée, quand les sabots de son cheval, en s'enfonçant dans les flaques, froissaient l'image du ciel qui s'y reflétait en même temps que les nuages et les croix des églises, et cette façon de les fouler lui avait paru si dévastatrice, si apocalyptique qu'il en avait été conduit à implorer : Pardon, mon Dieu !
Il roulait mille et une idées dans sa tête, mais en revenait toujours à la même question : qui était ce cavalier nocturne ? Doruntine avait prétendu ne l'avoir pas bien distingué au début, elle avait cru reconnaître en lui Konstantin, mais il était trop couvert de poussière, quasi méconnaissable. Il n'avait pas mis pied à terre, n'avait voulu rencontrer personne de la famille de son beau-frère (ils s'étaient pourtant connus, ils s'étaient vus à la noce) et il n'avait voulu voyager que de nuit. Il tenait donc à se cacher. Stres avait omis de demander à Doruntine si elle avait entraperçu ne fût-ce qu'une fois le visage de l'inconnu. Il fallait absolument qu'il la questionne là-dessus. De toute façon, on ne pouvait raisonnablement douter que le voyageur eût le souci de dissimuler son identité. Il était vraiment insensé de penser que ce pût être Konstantin, encore que la question ne se résumât pas à cela... De toute évidence, ce n'était pas Konstantin., mais, à présent, Stres en arrivait à douter qu'elle-même fût... Doruntine !
Il repoussa brutalement la table pour se lever, sortit en hâte et, dans le même élan, marcha. à grandes enjambées à travers la plaine. La pluie avait cessé. Par endroits, les arbres larmoyants secouaient leurs dernières gouttes brillantes. Stres avançait tête baissée. Il atteignit la porte de la demeure des Vranaj plus vite qu'il ne l'aurait pensé. Il parcourut le long vestibule où les femmes venues servir les deux malheureuses étaient désormais plus nombreuses, et pénétra dans la pièce où celles-ci languissaient. Depuisle seuil, il aperçut le visage blême de Doruntine, ses yeux fixes entourés de cernes mauves. Comment avait-il pu en douter ? C'était bien elle, avec ce regard et ces traits que le lointain mariage n'avait point altérés, sauf pour les couvrir de la poussière de la distance.
Il l'avait vue en rêve, mais il ne se rappelait pas quand. Peut-être tout récemment, quelques jours auparavant. A moins qu'un rêve qu'il avait déjà fait ne lui fût revenu ? Elle était à moitié nue, allongée sur une balancelle, et lui-même, brûlant de désir, était empêché de s'approcher d'elle. Tantôt par le mouvement de la balancelle, tantôt par la position de son sexe à elle, qui, bizarrement, s'était déplacé vers sa hanche droite.
- Comment te sens-tu ? lui dit-il doucement en s'asseyant à son chevet, se repentant déjà des doutes qu'il avait conçus.
Les yeux de Doruntine se rivèrent sur lui. Il y avait quelque chose d'insoutenable dans cette fixité de glace surplombant un abîme, et Stres détourna le premier le regard.
- Je m'excuse de devoir te poser cette question, dit-il, mais c'est très important, comprends-moi, Doruntine, c'est important pour toi, pour ta mère, pour nous tous. Je voudrais te demander si tu as vu les traits de l'homme qui t'a ramenée ?
Doruntine continuait de le dévisager avec la même fixité.
- Non, répondit-elle enfin d'une voix très faible.
Stres sentit comme une fêlure traverser de part en part ce délicat rapport qui s'était instauré entre eux deux. Il éprouva un désir insensé de la saisir par les épaules et de lui hurler : pourquoi ne dis-tu pas la vérité ? Comment as-tu pu voyager des jours et des nuits durant avec un homme que tu croyais être ton frère, sans jamais regarder son visage ? N'avais-tu pas envie de le revoir ? De l'embrasser ?
- Comment est-ce possible ? demanda-t-il.
- J'étais si troublée dès qu'il m'eut dit qu'il étaitKonstantin et qu'il était venu me chercher, que j'ai été prise d'une horrible angoisse.
- Tu as pensé à mal ?
- Bien sûr. Au pire : à la mort.
- D'abord à la mort de ta mère, puis à celle d'un de tes frères ?
- Oui, de chacun d'eux tour à tour, y compris Konstantin.
- C'est pour cela que tu lui as demandé pourquoi il avait de la boue sur les cheveux et sentait la terre mouillée ?
- Oui, bien sûr.
Malheureuse, pensa Stres. Il imaginait l'horreur qu'elle avait dû éprouver en pensant, ne fût-ce qu'un instant, qu'elle chevauchait derrière un mort, car elle avait apparemment couvert une bonne partie du chemin, hantée par ce doute.
- Par moments, reprit-elle, je chassais cette idée de mon esprit. C'est mon frère, me disais-je, mon frère vivant. Mais...
Elle s'interrompit.
- Mais... répéta Stres, que voulais-tu dire ?
- Quelque chose m'empêchait de l'embrasser, fit-elle d'une voix presque inaudible. Je ne saurais dire quoi.
Stres contempla la courbe de ses cils, qui retombaient sur le haut de ses pommettes.
- J'avais une immense envie de le serrer dans mes bras, et pourtant je n'ai pas eu le courage de le faire même une seule fois.
- Pas même une seule fois, répéta Stres.
- Il m'en est resté un terrible remords, surtout maintenant que j'ai appris qu'il n'est plus de ce monde.
Sa voix se fit plus vive, son halètement s'accentua.
- Ah, si je pouvais refaire ce voyage, soupira-t-elle, si je pouvais le revoir !
Elle était absolument convaincue qu'elle avait voyagé en compagnie de son frère mort. Stres se demanda s'il devait la laisser sur cette conviction ou lui exprimer ses propres doutes.
- Ainsi, tu n'as jamais vu son visage, dit-il. Pas même au moment où vous vous êtes quittés et qu'il t'a dit : « Va à la maison, car j'ai à faire à l'église » ?
- Non, pas même alors. Il faisait très noir et je n'y voyais goutte. Et, durant le voyage, j'étais constamment derrière lui.
- Mais vous ne vous êtes pas arrêtés, vous ne vous êtes reposés nulle part ?
Elle secoua la tête.
- Je ne m'en souviens pas.
Stres attendit que ses yeux, sous son regard à lui, eussent recouvré leur fixité.
- Mais tu ne t'es pas dit qu'il pouvait te cacher quelque chose ? demanda Stres. Il n'a pas voulu mettre pied à terre, même quand il est venu te chercher, il n'a même pas tourné la tête de tout le voyage et, d'après ce que tu me racontes, il ne voulait voyager que de nuit. Ne dissimulait-il pas quelque chose ?
- J'y ai pensé, répondit-elle. Mais, du moment qu'il était mort, il était naturel qu'il me dérobât son visage.
- Ou alors ce n'était pas Konstantin, fit brusquement Stres.
Doruntine le dévisagea longuement.
- Ça revient au même, dit-elle d'une voix placide.
- Comment ça, au même ?
- S'il n'était pas en vie, c'est comme si ce n'était pas lui.
- Ce n'est pas ce que je voulais dire. Ne t'est-il jamais venu à l'esprit que cet homme pouvait ne pas être ton frère, ni vivant ni mort, mais un imposteur, un faux Konstantin ?
Doruntine fit un signe de dénégation.
- Jamais, dit-elle.
- Jamais ? répéta Stres. Cherche à bien te souvenir.
- Je puis le penser aujourd'hui, dit-elle, mais, cette nuit-là, à aucun moment je n'ai nourri un pareil doute.
- Et maintenant, tu peux l'éprouver ?
A nouveau elle le regarda longuement dans les yeux et il chercha à déceler ce qui dominait dans son regard : le chagrin, l'épouvante, le doute ou quelque douloureuse nostalgie. Tout cela s'y trouvait à la, fois, mais ne suffisait pourtant pas à le remplir ; il y restait place pour quelque chose d'autre, un sentiment inconnu ou qui paraissait tel, peut-être, parce qu'il était un mélange de tous les autres.
- Ce n'était peut-être pas lui, répéta Stres en rapprochant encore sa tête de la sienne pour sonder ses yeux comme le fond d'un puits. Il en émanait une humidité de larmes. Stres tâchait d'y discerner une image. Parfois, il avait l'impression que là, tout au fond, allait s'ébaucher, pareil à un spectre, le visage de l'inconnu. Mais son impatience à le capter s'accompagnait d'une épouvante tout aussi vive.
- Je ne sais plus quoi faire, lâcha-t-elle entre deux sanglots.
Il la laissa pleurer un moment en silence, puis lui prit la main, la serra doucement et, après avoir jeté un regard à la mère qui semblait sommeiller dans l'autre lit, il sortit sans bruit.
Les premiers rapports des aubergistes ne tardèrent pas à arriver. Se fondant sur son expérience, Stres était certain que vers la fin de la semaine, ces comptes rendus verraient leur nombre doubler. Et cela, non pas seulement à cause des soupçons accrus des aubergistes, mais du fait que les voyageurs, se sachant épiés, se seraient mis malgré eux à se déplacer de manière effectivement suspecte.
On évoquait toutes sortes de façons de se mouvoir,depuis les plus banales, comme les allées et venues des samedinois, ainsi qu'on surnommait les paysans qui, à la différence des autres, se rendaient au marché le samedi, jusqu'à la démarche sinueuse des simples d'esprit, les seuls à arracher un sourire à Stres, même quand il broyait du noir.
Dans deux ou trois relations, il crut reconnaître la description de ses propres mouvements au cours de son dernier voyage de retour : « Le sept octobre au soir, sur la route du Comte, à un mille environ du monastère des Franciscains, chevauchait un homme difficile à reconnaître dans la pénombre du crépuscule. On distinguait seulement à grand-peine qu'il portait dans ses bras une grosse charge, un être vivant ou une croix. »
Stres secoua la tête en signe de dénégation. Dans la soirée du sept octobre, lui-même était bien passé à cheval sur le Pont du Comte, à un mille de l'abbaye des Franciscains. Mais il ne serrait contre lui ni être vivant ni croix. Au haut de la page de chaque rapport, il griffonna la mention « non ». Non, nulle part on n'avait aperçu un homme et une femme montés sur le même cheval ou sur deux chevaux différents, non plus qu'une femme voyageant seule, à cheval ou en voiture. Bien que les rapports en provenance des auberges les plus éloignées ne fussent pas encore parvenus, Stres en fut contrarié. Il avait cru fermement qu'il retrouverait d'emblée leurs traces. Est-ce possible ? se demandait-il en lisant les rapports. Se peut-il qu'aucun oeil humain ne les ait aperçus ? Est-ce que tout le monde dormait tandis qu'ils chevauchaient dans la nuit ? Non, impossible, se répétait-il pour se donner courage. Demain, il se trouvera sûrement quelqu'un pour dire qu'il les a vus. Et si ce n'est demain, ce sera après-demain. Il se sera sûrement trouvé un aeil...
Entre-temps, sur son ordre, son adjoint avait minutieusement consulté les archives de la maison afin d'y retrouver un fil qui conduisît à la solution de l'énigme. Au termede la première journée, les yeux gonflés d'avoir feuilleté une masse de documents, il déclara à son chef que c'était là une tâche maudite et qu'il aurait: préféré être expédié en mission sur les routes, d'auberge en auberge, pour repérer les traces des fuyards, plutôt que de se torturer sur ces archives. C'était une des maisons les plus anciennes d'Albanie et elle avait conservé des documents vieux de deux cents et parfois trois cents ans. Ils étaient écrits en toutes sortes de langues et d'alphabets, du latin à l'albanais, des caractères cyrilliques aux gothiques. C'étaient d'anciens titres de propriété, des testaments, des jugements, des notes sur la chaîne du sang, comme on appelait la généalogie de la famille, qui remontait à 881, des citations et des décorations. Certaines de ces archives renfermaient des échanges de correspondance sur les mariages conclus. Il y avait là des dizaines de lettres, et l'adjoint de Stres mit de côté, pour les examiner à tête reposée, celles qui concernaient le mariage de Doruntine. Une fraction d'entre elles étaient rédigées en caractères gothiques, apparemment en allemand, et avaient été envoyées de Bohême ; les autres, qui lui parurent encore plus dignes d'intérêt, étaient des copies des lettres de madame-mère envoyées à son vieil ami le comte Thopia, seigneur de la principauté voisine à qui, semblait-il, elle demandait conseil pour certaines affaires de famille. Y figuraient également les réponses de ce dernier. Dans deux ou trois missives, sur lesquelles l'adjoint de Stres jeta un rapide coup d'oeil, madame-mère confiait précisément au comte ses hésitations au sujet du mariage de Doruntine dans un pays si éloigné, en sollicitant son avis. Dans l'une - ce devait être une des dernières - , d'une écriture à peine lisible (on devinait qu'elle avait été écrite d'une main tremblante, à un â.ge avancé), elle se plaignait de son immense solitude. Tour à tour, les épouses de ses fils étaient parties, emmenant leurs enfants, la laissant seule sur terre. Elles lui avaient promis de revenir la voir,mais aucune n'était réapparue et, d'une certaine manière, elle ne leur en voulait pas : quelle jeune femme eût aimé s'en retourner dans une maison qui tenait plus de la ruine et sur laquelle pesait, disait-on, le sceau de la mort ?
Stres écoutait attentivement son adjoint, bien que celui-ci eût l'impression que l'esprit de son chef vagabondait parfois ailleurs.
- Et ici, demanda finalement Stres, que dit-on, ici ?
L'autre lui lança un regard interrogateur.
- Ici, reprit Stres, pas dans les archives, mais parmi les gens, que dit-on de tout ça ?
Son second écarta les bras :
- Évidemment, tout le monde en parle.
Stres laissa passer un moment avant d'ajouter :
- Bien sûr, cela va de soi, il ne pouvait en être autrement.
Il referma le tiroir de son bureau, endossa sa pèlerine et, ayant souhaité bonne nuit à son adjoint, sortit.
Pour arriver jusque chez lui, il devait longer les portails et les clôtures des maisons à un étage qui s'étaient multipliées depuis que le bourg, naguère minuscule et paisible comme tous les villages environnants, était devenu le centre de la région. Les vérandas où les gens avaient coutume de rester, les soirs d'été, étaient désormais vides, et seules quelques rares chaises et balancelles avaient été laissées dehors dans l'espoir, semblait-il, que reviendrait encore quelques journées clémentes avant les rigueurs de l'hiver.
Mais si les vérandas étaient désertes, on voyait devant les portails et le long des clôtures des jeunes filles, parfois en compagnie de quelque garçon, qui chuchotaient. A l'approche de Stres, elles interrompaient leurs messes basses et le suivaient des yeux avec curiosité. L'événement de la nuit du 11 octobre avait excité l'imagination de tous, surtout des jeunes filles et des jeunes mariées. Stres se dit quechacune rêvait sûrement que quelqu'un - qui que ce fût, frère, ami lointain, homme ou ombre - en vînt à traverser pour elle un continent entier.
- Alors, lui dit sa femme quand il fut rentré, vous avez finalement découvert avec qui elle est revenue ?
En ôtant sa pèlerine, Stres lui lança un regard à la dérobée pour constater qu'il n'y avait pas un brin d'ironie dans ses propos. Grande, blonde, elle le contemplait avec une amorce de sourire, et Stres, l'espace d'un instant, bien qu'il fût sensible au charme de sa femme, se dit qu'il ne pouvait s'imaginer en train de chevaucher avec elle en croupe, accrochée à lui. Doruntine, en revanche, semblait avoir été créée pour chevaucher ainsi, cheveux au vent, enlaçant son cavalier de ses bras.
- Non, dit-il sèchement.
- Tu as l'air fatigué.
- Je le suis. Où sont les enfants ?
- Ils jouent en haut. Tu veux dîner ?
Il fit signe que oui et se laissa tomber, harassé, sur un siège recouvert d'un tissu de laine à longs poils. Dans la grande cheminée, quelques flammes tièdes léchaient deux grosses bûches de chêne sans parvenir à les embraser. Stres suivait des yeux les va-et-vient de sa femme.
- Comme si toutes les autres histoires ne suffisaient pas, voilà maintenant qu'il te faut retrouver un vagabond, dit-elle au milieu d'un tintement de vaisselle.
Elle ne fit aucune allusion à Domntine, mais n'en laissa pas moins percer son antipathie pour elle.
- On n'y peut rien, dit Stres.
Le bruit de vaisselle s'accentua.
- Et puis, au bout du compte, pourquoi la question de savoir avec qui cette ingrate est revenue chez elle a-t-elle tant d'importance ? reprit sa femme. Cette fois, le reproche lui était en partie destiné.
- Et en quoi est-elle ingrate ? fit-il posément.
- Comment, tu n'es pas de cet avis ? Tu ne trouves pas ingrate une fille qui, trois années durant, se prélasse dans son propre bonheur sans penser à sa mère, frappée par le deuil le plus atroce ?
Stres l'écoutait, tête basse.
- Elle ne le savait peut-être pas.
- Ah, elle ne savait pas ? Et comment s'en est-elle brusquement souvenue au bout de trois ans ?
Stres haussa les épaules. L'hostilité de sa femme envers Doruntine ne datait pas de la veille. Elle l'avait manifestée à maintes reprises ; une fois, ils s'étaient même querellés à son sujet. Cela s'était produit deux jours après les noces. Elle lui avait dit : « Pourquoi restes-tu là comme ça, à broyer du noir ? Êtes-vous donc tous si chagrinés de la voir partir ? » C'était la première fois qu'elle lui faisait une pareille scène.
- Elle a laissé sa pauvre mère seule dans cette détresse, poursuivit-elle, et brusquement il lui a pris de revenir juste pour lui arracher ce petit peu de vie qui lui restait. Pauvre femme, quel sort affreux !
- C'est vrai, fit Stres. Un tel désert...
- Dis plutôt une solitude d'enfer, acheva-t-elle. Voir s'en aller tour à tour ses belles-filles, la plupart avec des petits enfants dans les bras, et sa maison s'assombrir soudain comme un puits. Mais ses brus, en fin de compte, n'étaient que des pièces rapportées, et même si elles ont mal fait d'abandonner leur belle-mère dans le malheur, comment leur jeter la pierre quand la première à avoir laissé tomber cette pauvre femme a été sa fille unique ?
Stres contemplait le chandelier en cuivre, étonnamment semblable à ceux qu'il avait vus par ce matin mémorable, dans la pièce où languissaient Doruntine et sa mère. Il se disait que tout un chacun, à sa façon, allait prendre position sur l'événement qui venait de se produire, et que son avis dépendrait de la place qu'il s'était faite dans la vie, de sa chance en amour ou dans le mariage, de son aspectextérieur, de la mesure de bonheur ou de malheur qui lui était échue, des faits qui avaient marqué le cours de son existence, ou de ses motivations les plus secrètes, celles que l'on se cache parfois à soi-même. Tel serait dans l'ensemble l'écho que l'événement éveillerait chez ces gens qui, croyant émettre un jugement sur le drame d'autrui, ne feraient en réalité qu'évoquer le leur.
Au matin, un messager de la chancellerie du prince apporta un pli à l'intention de Stres. C'était une note stipulant que le prince, ayant pris connaissance des événements du 11 octobre, ordonnait que rien ne fût épargné pour faire la lumière sur toute cette histoire, de manière à prévenir, comme le redoutait Stres lui-même, tout trouble ou malentendu parmi la population.
La chancellerie priait Stres de la tenir informée dès qu'il estimerait la question résolue.
Hum, se dit Stres après avoir parcouru pour la seconde fois cette note succincte... La question considérée comme résolue... facile à dire ! Je voudrais bien vous voir à ma place !
Il avait mal dormi et, au matin, il avait retrouvé l'inexplicable animosité de sa femme qui, bien qu'il se fût gardé de la contredire, ne lui pardonnait pas de n'avoir pas partagé avec flamme son jugement sur Doruntine. Il avait remarqué que ce genre de frictions, qui n'engendraient pas d'éclats, étaient en réalité plus pernicieuses que les franches disputes, généralement suivies d'une réconciliation.
Stres avait encore en main la lettre de la chancellerie du prince quand son adjoint fit son entrée pour lui dire que le gardien du cimetière avait une communication à lui faire.
- Le gardien du cimetière ? s'étonna Stres en toisant son second d'un air de reproche. Il fut tenté de lui dire :« Tu vas encore chercher à me faire croire que quelqu'un est sorti de sa tombe ? », mais, à ce moment-là, par la porte entrouverte apparut effectivement un homme qui était, semblait-il, l'individu annoncé.
- Qu'il entre, dit froidement Stres.
Le gardien entra et s'inclina avec déférence.
- Alors ? fit Stres, voyant l'autre planté comme un pieu devant lui.
Le gardien avala sa salive.
- Je suis le gardien du cimetière de l'église, monsieur Stres, et je voulais vous dire que...
- Que la tombe a été violée ? l'interrompit Stres. Je le sais déjà.
Le gardien le fixa, décontenancé.
- Je... je..., balbutia-t-il, je voulais dire...
- S'il s'agit du déplacement de la pierre tombale, je suis au courant, le coupa de nouveau Stres sans pouvoir dissimuler son irritation. Si tu as autre chose à déclarer, je t'écoute.
Stres s'attendait à ce que le gardien dise : non, je n'ai rien à ajouter, et il avait repenché la tête vers sa table de travail quand, à son vif étonnement, il entendit la voix de l'autre :
- C'est autre chose que j'ai à vous dire.
Stres releva la tête et le considéra d'un oeil sévère, comme pour lui donner à entendre que ce n'était pas l'endroit indiqué pour plaisanter.
- Alors, tu as autre chose à me dire ? fit-il sur un ton de scepticisme teinté d'ironie. Voyons donc.
Le gardien, encore perturbé par la froideur avec laquelle il avait été reçu, vit Stres relever ses mains des papiers déployés devant lui comme pour lui dire : « Eh bien, voilà, tu m'as arraché à mon travail, tu es satisfait ? Écoutons ce que tu vas nous dégoiser. »
- Nous sommes des gens incultes, monsieur Stres, fit-ild'une voix timide. Nous ne savons peut-être pas ce que nous disons, excusez-nous, mais j'ai pensé que, qui sait...
Stres eut brusquement pitié de lui :
- Parle, je t'écoute, lui dit-il d'une voix radoucie.
Qu'est-ce qui me prend ? songea-t-il. Pourquoi devrais-je décharger sur les autres l'énervement où me met toute cette histoire ?
- Parle, répéta-t-il. De quoi s'ag;it-il ?
Le gardien, quelque peu rassuré, inspira profondément :
- Tout le monde prétend que l'un des fils de Madame Mère est sorti de sa tombe, dit-il sans quitter Stres des yeux. Vous êtes mieux au courant que moi de cette affaire. Il y a même des gens qui ont commencé à venir au cimetière pour voir si l'on avait déplacé les pierres, mais c'est là une autre histoire. Ce que je voulais vous dire, c'est encore autre chose...
- Continue, lâcha Stres.
- Un dimanche, pas dimanche dernier, ni celui d'avant, mais le précédent, Madame Mère, à son habitude, est venue au cimetière allumer un cierge sur la tombe de chacun de ses fils.
- Il y a deux dimanches de cela ?
- Oui, monsieur Stres. Elle a allumé un cierge sur chaque tombe, mais sur celle de Konstantin, elle en a allumé deux. Je me trouvais alors tout près de là, et j'ai entendu ce qu'elle a dit en s'inclinant vers la niche du tombeau.
Le gardien fit de nouveau une courte pause, les yeux toujours fixés sur Stres. Deux dimanches auparavant, se répéta celui-ci. Autrement dit, il y a un peu plus de quinze jours, traduisit-il sans trop savoir lui-même pourquoi.
- J'avais entendu beaucoup de lamentations de mères, et les siennes aussi, reprit le gardien, mais jamais je n'avais frémi comme je l'ai fait en l'entendant, elle, ce jour-là.
Stres, qui avait porté la main à son menton, écoutait à présent le gardien avec une extrême attention.
- Ce n'étaient pas des lamentations ni des pleurs habituels, précisa le gardien. C'était une malédiction.
- Une malédiction ?!
Le gardien inspira de nouveau à fond, sans dissimuler sa satisfaction d'avoir pu finalement capter toute l'attention du capitaine.
- Oui, monsieur, une malédiction, et effrayante !
- De quel genre ? Dis-m'en davantage ! fit Stres avec impatience.
- Il m'est difficile de rapporter textuellement ses propos, j'étais trop troublé, mais elle, disait à peu près ceci : « Konstantin, as-tu oublié la promesse que tu m'as faite de me ramener Doruntine chaque fois que je m'ennuierais d'elle ? » Car, vous le savez sans doute comme tout le monde, monsieur Stres, Konstantin avait donné à sa mère sa bessa de...
- Je sais, je sais. Continue.
- Eh bien, elle disait : « Maintenant que me voici restée complètement seule sur cette terre, puisque tu as toi-même ravalé ta promesse, puisse la terre ne jamais t'absorber ! » Tels furent plus ou moins ses propres mots.
Le gardien, tout en parlant, scrutait le visage de Stres, mais, à la fin, alors qu'il s'attendait que l'autre restât médusé par son effrayant récit, il nota que les yeux du capitaine s'étaient comme abîmés dans d'autres réflexions... Il en perdit son assurance.
- J'ai pensé venir vous le raconter, des fois que cela puisse vous être utile, dit-il. J'espère ne pas vous avoir dérangé.
- Non, nullement, se hâta de répondre Stres. Au contraire, tu as très bien fait. Je te remercie.
Le gardien s'inclina avec déférence et sortit en se demandant une dernière fois s'il avait bien ou mal fait de s'être donné la peine de venir jusque-là.
Stres semblait toujours plongé dans ses pensées. Un moment plus tard, il sentit une autre présence dans lapièce. Il releva la tête et aperçut son adjoint, mais ce fut pour l'oublier aussitôt. Il se disait : « Comment avons-nous pu être aussi étourdis ? Comment n'avons-nous pas parlé à la mère ? » Les deux fois qu'il s'était rendu chez elles, il n'avait interrogé que Doruntine. La mère pouvait avoir elle aussi son explication de l'événement. C'était vraiment une impardonnable étourderie que de ne point l'avoir questionnée.
Stres leva la tête. Son second était là devant lui, attendant.
- Nous avons commis une inexcusable bêtise, fit Stres.
- A propos de la tombe ? A vrai dire, j'y ai bien pensé, mais...
- Qu'est-ce que tu me serines là ? l'interrompit Stres. Cela n'a rien à voir avec la tombe et ces histoires de fantômes. Quand le gardien me parlait de la malédiction de la vieille dame, je me disais : comment avons-nous fait notre compte pour ne jamais nous entretenir avec elle ? Comment avons-nous pu nous montrer aussi stupides ?
- C'est vrai, fit le second d'un ton coupable. Vous avez raison.
Stres se leva brusquement.
- Allons immédiatement chez elle, dit-il. Tâchons de réparer au plus tôt cette erreur.
Un moment plus tard, ils étaient dans la rue. Son adjoint cherchait à régler son pas sur les longues enjambées de Stres.
- Il ne s'agit pas seulement de la malédiction, reprit ce dernier. Il faut savoir ce que la mère pense de tout cela. Elle pourrait jeter une certaine lumière sur toute cette énigme.
- Vous avez raison, dit l'adjoint dont les mots, scandés par son halètement, semblaient se détacher et flotter parmi le vent et le brouillard. En lisant ses lettres, il m'est venu une idée... On y devine certaines choses... mais cela, je ne vous le préciserai que plus tard... Je n'en suis pas encore assez sûr, et puis c'est quelque chose de tout à fait insolite...
- Ah oui ?
- Oui... Pour le moment, vous me permettrez de ne rien vous en dire. Je veux terminer d'éplucher sa correspondance. Je vous ferai part ensuite de mes conclusions...
- L'essentiel, pour l'heure, est de parler avec la mère, dit Stres.
- Oui, certes.
- Surtout à cause de cette malédiction dons nous a parlé le gardien du cimetière. Je ne pense pas qu'il ait inventé ça.
- Sûrement pas. C'est un homme honnête et sérieux, je le connais bien.
- Oui, surtout à cause de cette malédiction, reprit Stres. Car si l'on retient ladite malédiction, on n'a plus aucune raison de douter que, lorsque Doruntine a dit de l'extérieur : « Mère, ouvre-moi, je suis revenue avec Konstantin » (pour autant qu'elle ait vraiment proféré ces mots), la mère ait ajouté foi à ces paroles bouleversantes. Tu me suis ?
- Oui, oui.
- Seulement, ici, il y a encore autre chose, poursuivit Stres sans ralentir le pas. La mère s'est-elle réjouie de voir que son fils lui avait obéi et était sorti de sa tombe, ou bien s'est-elle repentie d'avoir dérangé le mort ? A moins qu'aucune de ces hypothèses ne soit fondée et qu'il y ait eu là quelque chose d'encore plus trouble, de plus confus ?
- C'est mon avis, fit le second.
- C'est ce que je pense également, ajouta Stres. Le fait que la vieille mère ait reçu un choc aussi fatal porte à penser qu'elle a eu alors connaissance d'un terrible malheur.
- Oui, justement, fit son adjoint. Cela va bien dans le sens des soupçons dont je vous parlais tout à l'heure...
- Sinon, le choc de la mère ne s'explique pas. Le choc de Doruntine est au fond explicable, car elle apprend alors la mort de ses neuf frères ; celui de la mère, par contre, ne l'est pas tant. Mais que se passe-t-il ?
Stres s'arrêta.
- Qu'est-ce qui se passe ? répéta-t-il. Je crois entendre des cris...
Ils n'étaient plus loin de chez les Vranaj et sondèrent du regard la vieille demeure.
- J'ai aussi cette impression, dit l'adjoint.
- Oh, mon Dieu, pourvu que la vieille ne soit pas morte ! fit Stres. Ah, nous avons commis une funeste erreur !
Allongeant le pas, il se remit en route. Ses bottes pataugeaient dans les flaques et dans la boue, en arrachant des feuilles pourries.
- Quelle folie ! marmonna-t-il. Quelle folie !
- Ce n'est peut-être pas elle, fit le second. C'est peut-être... Doruntine !
- Comment ? hurla presque Stres, et l'autre comprit que, pour son chef, l'idée de la mort de la jeune femme était inconcevable.
Ils firent sans un mot le chemin qui les séparait encore de la maison des Vranaj. De part et d'autre de la route, les hauts peupliers secouaient lugubrement leurs dernières feuilles. On distinguait maintenant clairement les pleurs des femmes.
- Elle est morte, murmura Stres, il n'y a pas de doute.
- Oui, la cour de la maison est noire de monde.
- Que s'est-il passé ? demanda Stres à la première personne qu'ils rencontrèrent.
- Chez Madame Mère, répondit l'autre, elles sont mortes toutes les deux, la mère et la fille.
- Ce n'est pas possible !
L'autre écarta les bras et passa son chemin.
- C'est incroyable ! murmura de nouveau Stres en ralentissant le pas. La salive s'était tarie dans sa bouche qu'il sentait terriblement amère.
Les grilles du portail étaient béantes. Ils se retrouvèrent dans la cour au milieu d'une foule de gens qui allaient et venaient, sans but. Stres interrogea quelqu'un d'autre etreçut la même réponse : toutes les deux étaient mortes. De l'intérieur parvenaient les plaintes des pleureuses. Toutes les deux, se répéta-t-il, abasourdi.
Il se laissa bousculer de toutes parts. Il n'avait plus la moindre volonté non seulement d'agir en tel ou tel sens, mais même de réfléchir lucidement. A la vérité, tout en marchant, l'idée que la défunte fût Doruntine l'avait bien assailli à deux ou trois reprises, mais il l'avait aussitôt écartée. A plus forte raison, il ne pouvait croire que toutes deux eussent cessé de vivre. Par moments, bien que cette idée l'horrifiât, c'était pourtant la mort de Doruntine qui lui avait paru la plus probable, car en chevauchant en croupe derrière un trépassé, comme elle-même croyait l'avoir fait, elle avait déjà, de quelque manière, tant soit peu accédé à la mort.
- Comment ? demanda-t-il à la cantonade dans ce tourbillon d'épaules et de voix de badauds. Comment sont-elles mortes ?
La réponse lui vint de deux ou trois voix à la fois.
- La fille est morte d'abord, la mère ensuite.
- Ah, Doruntine est morte la première ?
- Oui, monsieur le capitaine. Et, évidemment, il ne restait plus à la vieille mère qu'à clore le cycle des morts.
« Quel malheur, quel malheur ! disait quelqu'un près d'eux. Les Vranaj se sont éteints, éteints à jamais ! »
Stres aperçut un moment son adjoint, ballotté comme lui parmi la foule. Désormais, l'énigme est totale, pensa-t-il. Mère et fille ont emporté le secret dans leur tombe.
Il se représenta les neuf sépultures au cimetière entourant l'église et faillit s'écrier : « Vous m'avez laissé seul ! » Toutes deux s'en étaient allées, l'abandonnant à cette horreur.
La foule alentour était agitée d'un bouillonnement d'enfer. Stres était dans un tel état de tension qu'il sentit ses tempes sur le point d'éclater. Il se demanda de qui il devait avant tout se garder : de cette multitude en convulsions ou de lui-même.
« Les Vranaj se sont éteints », redit une voix. Il leva la tête pour voir qui avait proféré ces mots, mais, inconsciemment, au lieu de chercher quelqu'un parmi la foule, il porta son regard vers les avant-toits de la maison, comme si la voix était venue de là. Pendant quelques instants, il n'eut pas la force de l'en détacher. Noircies et tordues par les intempéries, les poutres des larges auvents, saillant hors des murs, évoquaient mieux que tout autre signe le lugubre destin de la lignée qui avait vécu sous ce toit.
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III
Les gens affluaient des quatre coins de la principauté pour participer aux funérailles de madame-mère et de Doruntine. Depuis des temps immémoriaux, les événements se répartissaient en deux groupes : ceux qui rassemblaient et ceux qui séparaient. Les premiers étaient vécus et appréciés sur les places de marché, aux carrefours, dans les auberges. Quant aux seconds, chacun les absorbait ou en était absorbé dans sa solitude.
On eut tôt fait de comprendre que cet enterrement relevait des deux catégories à la fois. Bien qu'à première vue il parût appartenir aux foules et à la rue, les commentaires qui l'accompagnaient faisaient affleurer tout ce qui avait été murmuré ou même médité derrière les murs, voire ce qui avait chamboulé les esprits.
Comme toute agitation intérieure qui, après avoir douloureusement couvé, finit par monter au jour, les bruits courant sur Doruntine croissaient, enflaient, déformés dans les sens les plus imprévus. Une multitude sans fin traînait l'événement derrière elle et était en même temps entraînée par lui, s'efforçait de le façonner à son goût,mais, ce faisant, était elle-même modelée, meurtrie ou assommée par lui.
Des gens de haut lignage aux armoiries peintes sur les portes de leurs carrosses, des moines errants, des vagabonds et toutes sortes d'autres individus qui tour à tour envahissaient et vidaient la grand'route se rendaient en attelage ou pour la plupart à pied vers le chef-lieu.
Les obsèques devaient avoir lieu le dimanche. Les dépouilles avaient été disposées dans la grande salle de réception désaffectée depuis la mort des fils. Dans l'éclat des chandelles, les anciens emblèmes de la maison, les armes et les icônes sur les murs, de même que les masques des défuntes paraissaient couverts d'une poudre d'argent.
Près des majestueux cercueils de bronze (la vieille mère, dans son testament, avait destiné une grosse somme à ses funérailles), quatre pleureuses assises sur de petits sièges en bois sculpté conduisaient les lamentations. Vingt heures après la mort, parmi les reflets cuivrés des cercueils, les pleurs étaient devenus plus uniformes, quoique plus graves. Par intervalles, les pleureuses entrecoupaient leurs plaintes de strophes en vers. Tour à tour ou toutes quatre ensemble, elles réévoquaie;nt certains épisodes de cet événement d'une horreur inouïe.
D'une voix frémissante, une des pleureuses rappelait le mariage de Doruntine, son départ pour un pays lointain. L'autre, d'un ton encore plus tremblant, pleurait les neuf garçons qui, au lendemain de la noce, étaient tombés au combat contre l'armée contaminée. La troisième enchaînait en discourant sur le deuil de la mère restée seule. Quant à la quatrième, évoquant la visite de la mère au cimetière pour maudire son fils qui avait violé sa bessa, son chant disait :
Konstantin, maudit sois-tu,
Te rappelles-tu ta bessa