Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)
Qui a ramené Doruntine ?
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Ou bien est-elle enterrée avec toi ?
Puis la première pleureuse chantait la résurrection du fils maudit et sa chevauchée nocturne vers le pays où s'était mariée sa sœur :
Si pour une joie tu es venu,
Je me vêtirai en fée,
Si pour un deuil tu es venu,
En robe de bure je me mettrai,
Et la troisième lui répondait avec les paroles du mort :
Viens, ma sœur, viens comme tu es.
Puis la quatrième et la première pleureuse, se donnant la réplique, chantaient ensemble la chevauchée du frère et de la sœur, et l'étonnement des oiseaux qu'ils croisaient en chemin :
Nous avons vu d'étranges choses,
Mais jamais mort et vivant
Chevaucher ainsi ensemble...
La troisième pleureuse narrait leur arrivée près de la maison et la fuite de Konstantin en direction du cimetière. Puis la quatrième concluait le pleur en chantant les coups frappés à la porte par Doruntine, ses mots pour dire à sa mère que c'était son frère qui l'avait ramenée, afin de tenir sa promesse, et la réponse de la mère, de l'intérieur de la demeure :
Konstantin est mort et enterré.
Pourquoi, depuis trois ans qu'il gît sous terre,
N'est-il pas réduit en poussière ?
Après le chœur de lamentations de toutes les femmes présentes, les pleureuses, ayant fait une courte pause, reprenaientleurs chants funèbres. Les paroles dont elles accompagnaient leurs plaintes variaient d'un chant à l'autre. Certains vers étaient répétés, d'autres modifiés ou totalement remplacés. Dans ces nouveaux chants, les pleureuses passaient rapidement sur les épisodes développés dans les précédents, ou s'étendaient au contraire sur tel passage qu'elles avaient survolé ou omis. C'est ainsi que, dans un couplet donné, il était consacré davantage de place aux préludes de l'événement, aux temps heureux de la grande famille Vranaj, aux hésitations sur le lointain mariage de Doruntine, et à la promesse de Konstantin de ramener sa sœur à sa mère chaque fois que celle-ci en exprimerait le souhait. Dans tel autre, tout cela était évoqué brièvement et les pleureuses s'attardaient davantage sur la chevauchée lugubre, rapportant les propos échangés entre le mort et la vivante. Dans un autre chant encore, tout cela était traité plus rapidement et il était fourni d'autres détails, comme la quête de Doruntine par son frère allant de bal en bal (au village de Doruntine, il y avait alors fête), et les propos du cavalier à l'adresse des jeunes filles du village : « Elles étaient très belles, mais leur beauté le laissait de glace. »
Les gens que Stres avaient envoyés à cette fin prenaient note en détail de la teneur de ces oraisons et la lui rapportaient aussitôt. Lui, près de la fenêtre par où soufflait le vent froid du nord, examinait les feuillets, l'air comme engourdi, puis prenait la plume et s'employait à y souligner des mots ou des lignes entières.
- Nous aurons beau nous creuser la tête jour et nuit pour tenter d'expliquer ce qui s'est passé, dit-il à son adjoint ; les pleureuses, elles, n'en poursuivent pas moins leur besogne.
- C'est vrai, lui répondit son second ; elles ne mettent pas même en doute sa sortie du tombeau.
- Sous nos yeux est en train de naître une légende, fit Stres en lui tendant les feuillets remplis de lignes soulignées.Regarde-moi ça. Jusqu'à il y a deux jours, les chants étaient encore dépouillés, mais, depuis hier soir, et surtout aujourd'hui, ils épousent la forme d'une légende aux contours bien précis.
Son second considéra un moment les feuillets remplis de vers et de mots soulignés, émaillés de courtes notes en marge. Par endroits, la main de Stres avait tracé des points d'interrogation ou d'exclamation.
- Ce qui n'empêche pas qu'on puisse tout de même tirer quelque chose de ces pleureuses, fit observer timidement son adjoint.
- Bien sûr, répondit Stres. Ces derniers temps, j'ai noté que l'on remettait de plus en plus en usage une antique façon de pleurer les morts, celle dite « pleurer dedans la loi ».
- En effet, confirma son second,
- Je ne sais si cette expression existe dans une autre langue, mais, pour ma part, en ma qualité de serviteur de la loi, justement, je suis frappé par cette formule employée pour désigner les pleurs féminins à l'occasion de deuils.
- De fait, fit le second.
- Cela veut peut-être dire que ce genre de pleurs représentent quelque chose de plus qu'il n'y paraît. Qu'ils tendent à s'ériger en loi.
Son adjoint, embarrassé, ne savait trop quoi répondre.
Depuis les fenêtres, on découvrait la grand'route par où ne cessaient d'affluer les gens qui allaient participer à l'enterrement. Les auberges, non pas seulement celles des environs, mais d'autres encore à plusieurs milles à la ronde, étaient bondées. Les vieux amis de la famille ainsi que ses nombreux parents par alliance étaient tous venus. On notait aussi la présence d'envoyés des deux Églises, Rome et Byzance, de la famille du prince et d'autres seigneurs des principautés et comtés voisins. Le comte Thopia, ancien ami de Madame Mère, dans l'impossibilitéde faire lui-même le voyage (pour raisons de santé ou à cause d'un froid qui s'était instauré entre le prince et lui ? nul n'aurait su le dire), avait envoyé un de ses fils pour le représenter.
L'enterrement eut lieu comme prévu dans la matinée du dimanche. La route étant trop étroite, le long cortège avançait difficilement vers l'église. Beaucoup étaient contraints de franchir les fossés et de marcher à travers champs. Un grand nombre d'entre eux avaient naguère été conviés au mariage de Doruntine, et le timbre lugubre du glas leur rappelait cet événement. C'était, de la demeure des Vranaj à l'église, la même route, la même cloche, sauf que celle-ci faisait entendre aujourd'hui des sons différents, traînants, amortis, comme obéissant aux lois d'un autre royaume. Mais, à part cela, bien des choses étaient semblables et, à l'instar du cortège nuptial trois ans auparavant, ceux qui formaient le cortège funèbre tendaient la tête pour suivre des yeux le corbillard tout comme ils avaient jadis admiré le cheval de la mariée. Et la route elle-même, incapable, eût-on dit, de contenir un tel débordement, que ce fût de liesse ou de douleur, rejetait sur ses bas-côtés une partie des gens qui couraient comme autrefois à travers les terres en friche.
Entre le mariage de Doruntine et son enterrement s'était produite la mort de ses neuf frères ; c'était comme un cauchemar dont on ne gardait qu'un souvenir confus. Il avait duré deux semaines. La chaîne des malheurs semblait ne devoir jamais finir. On eût dit que la mort ne pouvait se sentir rassasiée qu'après avoir clos définitivement la porte des Vranaj. Après les deux premières morts, le même jour, il semblait que le sort s'était assez acharné sur la famille, et nul n'imaginait ce qu'allait apporter la journée du lendemain. Nul ne pensait que les deux autres frères, amenésblessés la veille, mourraient trois jours plus tard. Leurs blessures ne paraissaient pas dangereuses et, comparées aux plaies des deux tués, elles avaient paru encore moins graves aux gens de la maison. Mais quand, au troisième matin, on les trouva morts, sur la maison déjà accablée par le premier deuil, en même temps que ce nouveau chagrin qui s'en venait alourdir l'autre s'abattit une douleur insupportable, une sorte de remords dû à la négligence manifestée à l'égard des deux blessés, à leur abandon (en fait, on ne les avait guère abandonnés, mais on avait ce sentiment à présent qu'ils étaient morts). Tous étaient comme fous de chagrin : la vieille mère, les autres frères, les jeunes épouses devenues veuves. Ils se rappelaient les blessures des deux morts qui maintenant leur semblaient béantes, ils pensaient aux soins qu'ils auraient dû prodiguer aux blessés et auxquels il leur semblait avoir manqué, et ils se sentaient tous coupables. La mort des blessés redoubla leur douleur, car ils avaient l'impression d'avoir disposé de leurs deux vies et de les avoir laissé s'échapper pour rien. Et quelques jours plus tard, quand la mort s'en fut revenue dans leur maison d'un pas encore plus pesant, pour emporter les cinq autres frères, la vieille mère et les jeunes veuves s'abîmèrent dans le désespoir. Dieu lui-même, disait-on, ne frappe pas deux fois au même endroit, alors que le malheur, lui, avait frappé la demeure des Vranaj comme jamais il n'avait fait pour aucune autre. Ce fut alors seulement qu'on apprit que les Albanais s'étaient battus contre une armée malade de la peste et que, de ce fait, les morts, les blessés et la plupart de ceux qui étaient rentrés vivants de la guerre connaîtraient probablement le même sort.
En trois mois, la grande maison des Vranaj, naguère si bruyante et joyeuse, s'était muée en une demeure d'ombres. Seule Doruntine, partie peu auparavant, ignorait tout de cet horrible deuil.
La cloche de l'église continuait de sonner le glas, mais parmi les gens venus à l'enterrement, on eût difficilement trouvé une personne qui eût gardé quelque souvenir précis de celui des neuf frères. Tout s'était alors passé comme dans un cauchemar, en pleines ténèbres : pendant plus d'une semaine, des cercueils étaient sortis de la maison des Vranaj presque chaque jour. Beaucoup même ne pouvaient se rappeler avec exactitude l'ordre des morts, et bientôt on aurait du mal à préciser qui d'entre les frères était tombé sur le champ de bataille, qui mort de maladie, qui à la fois de ses blessures et du haut mal.
Le mariage de Doruntine, en revanche, était un événement dont tout un chacun se souvenait avec netteté. C'était un de ceux que le temps a la faculté d'embellir, et cela non point parce qu'ils sont inoubliables en soi, mais parce qu'ils ont le don de coaguler tout ce qui, du passé, est beau ou jugé tel, et qui n'est plus. En outre, c,'était la première union aussi lointaine d'une jeune fille du pays. Depuis l'aube des temps, ce genre de mariages avaient prêté à controverses. Diverses opinions s'étaient opposées à ce propos, il y avait eu des heurts et des affrontements sans fin. Les premiers soutenaient mordicus que les mariages entre soi, ou tout au moins internes au même village ou à la même région, préservaient le clan des ébranlements et surtout de la pénétration du sang étranger, suspect. Ils citaient en contre-exemples les villes côtières comme Durrës ou Lezhë où la noble race des Arberèches était amenée à se mélanger à de nouveaux arrivants de tout acabit. Ils évoquaient surtout le destin de Maria Matrenga, renommée pour sa beauté, qui, quelques années auparavant, ayant pris époux dans un autre comté, s'était, précisément à cause de cet éloignement, de la différence de climat et de coutumes, et surtout de sa nostalgie pour les siens, étiolée pour finalement s'éteindre.
Les seconds, partisans des mariages lointains, affirmaient le contraire. Ils rappelaient le Canon immémorial qui prohibaitle mariage au-dessus du quatre centième degré de parenté, et effrayaient les gens en leur laissant entrevoir les séquelles de la consanguinité. A la triste histoire de Maria Matrenga, ils opposaient celle de Palok le simple d'esprit, un débile mental de dix-neuf ans dont le père et la mère étaient liés par un proche cousinage et que l'on rencontrait errant à toute heure par les chemins du village.
Les deux camps s'étaient longuement affrontés. Par moments, il semblait que l'histoire azuréenne de Maria Matrenga, couverte de poudre d'or à l'instar d'une icône, dominait l'air ambiant, surtout à l'heure crépusculaire ou lors des changements de saisons ; mais survenaient des journées de moiteur malodorante où la bave et les bredouillements du pauvre crétin épouvantaient tout un chacun.
La thèse des mariages lointains avait commencé à gagner du terrain. Mais alors que les gens, effrayés par la consanguinité, s'étaient finalement résignés à renoncer aux épousailles entre proches, ils avaient eu davantage de mal à admettre une certaine extension de la distance requise pour procéder aux unions. Au début, celle-ci fut fort timide : on accepta deux, puis quatre, puis sept montagnes de distance, et tout autant de vallées... pour en arriver à la grandiose distance du mariage de Doruntine, séparée des siens par près de la moitié du continent.
Naturellement, pendant que la foule, suivant le cortège des invités, se dirigeait lentement vers l'église, les gens parlaient, chuchotaient, rappelaient les circonstances de la conclusion du mariage de Doruntine, les hésitations de la mère et des frères qui ne voulaient pas de cette union, l'insistance de Konstantin en faveur du mariage, et la bessa qu'il avait donnée à sa mère de lui ramener Doruntine. Quant à celle-ci, on ignorait si elle avait librement consenti à ces noces. Plus belle que jamais, à cheval au milieu de ses frères et de ses proches, juchés eux aussi sur leurs montures, en larmes comme devait l'être selon l'usagetoute jeune mariée, toute vaporeuse, elle appartenait déjà à l'horizon davantage qu'à leur maison.
Tout cela était évoqué à présent que le cortège parcourait le même itinéraire qu'avait suivi alors la foule des invités. Et de même qu'un service de cristal resplendit encore plus sur un tapis de velours noir, sur ce fond de deuil, l'évocation du mariage de Doruntine gagnait en éclat dans l'esprit de tous. Désormais, les gens pouvaient difficilement penser à l'un sans penser à l'autre, d'autant plus que Doruntine, à leurs yeux, était tout aussi belle dans son cercueil que sur le cheval nuptial. Belle, mais à quoi bon ? murmuraient-ils. Nul n'a joui de sa beauté. Maintenant, c'est à. la terre d'en profiter.
D'autres, à voix encore plus basse, parlaient de son mystérieux retour, répétant ce que d'aucuns leur en avaient dit, ou bien affirmant le contraire. Il paraît que Stres s'emploie à élucider l'énigme, le prince en personne l'a chargé de mettre au jour les racines de ce mystère, disait l'un. Croyez-moi, il n'y a là aucun mystère, intervenait son compagnon ; elle est revenue fermer la boucle de la mort, c'est tout. Oui, mais comment est-ce qu'elle est revenue ? Ah, cela, on ne le saura jamais. Il paraît qu'un de ses frères est sorti nuitamment de sa tombe pour aller la chercher. C'est ce que j'ai entendu dire, c'est vraiment renversant. Mais il y a aussi des gens pour prétendre que... Je s;ais, je sais, mais ne le répète pas, c'est péché que de raconter ces choses-là, surtout aujourd'hui à son enterrement. Prions plutôt pour la pauvrette, que la terre ne pèse point sur elle !
La conversation roulait à nouveau sur la noce d'il y avait trois ans, et beaucoup avaient l'impression que cet enterrement n'en était que le prolongement, ou, mieux encore, était la noce elle-même, mais à l'envers, tête en bas. En fait, après son voyage nuptial, Doruntine avait fait une nouvelle randonnée, cette fois macabre... avec un mort, ou avec un... inconnu... Quoi qu'il en fût, ç'avait été un voyage peu ordinaire... ou plutôt non, contre-nature...,et qui plus est en compagnie d'un mort... ou pis encore, d'un... Mais passons, par un jour pareil, c'est péché que de dire de telles choses. Dieu nous pardonne à nous autres pécheurs, mais que la terre lui soit légère !
Et les gens coupaient court à leur discussion, s'accordant tacitement pour, quelques jours plus tard, peut-être même dès le lendemain, les mortes une fois enterrées et la tranquillité revenue, reparler de tout cela, peut-être avec moins de réticences, sûrement avec plus de méchanceté.
C'est précisément ce qui se produisit. Sitôt après l'enterrement, alors que toute cette histoire semblait avoir pris fin, monta une immense rumeur telle qu'on en avait rarement entendue. Elle se propagea par vagues dans les campagnes environnantes, de là poussa plus loin, jusqu'aux confins de la principauté, franchit ses frontières et se répandit dans les principautés et comtés voisins. On eût dit que les nombreuses personnes qui avaient assisté à l'enterrement en avaient emporté des fragments pour les semer dans tout le pays. C'étaient les mêmes qui, le dimanche de l'enterrement, priant pour Doruntine, avaient ressassé à des dizaines de reprises que la poussière ou la boue lui fussent hospitalières et ne lui pesassent point trop sur la poitrine. Et à présent, il ne les effleurait pas que, médisant d'elle, leurs propos à son sujet lui étaient plus écrasants que la glèbe et les pierres.
Passant de bouche à oreille, reprise d'un souffle à l'autre, la rumeur véhiculait assurément maints reproches, de ceux que tout un chacun s'abstient d'exprimer ouvertement mais qu'en de telles circonstances on est prompt à évoquer de façon oblique. A mesure qu'elle s'éloignait, elle se dilatait, changeait de forme, comme un nuage errant, quoique son essence demeurât immuable : un mort était sorti de sa tombe pour tenir la promesse qu'il avaitfaite à sa mère de lui ramener, quand elle en exprimerait le désir, sa soeur mariée dans un pays lointain.
Une semaine s'était à peine écoulée depuis l'enterrement des deux femmes que Stres fut convoqué d'urgence au monastère des Trois-Croix. Il y était attendu par l'archevêque de la principauté, venu expressément pour une affaire importante.
Expressément pour affaire importante, se répéta Stres à deux ou trois reprises en traversant la plaine à cheval. Qu'est-ce que l'archevêque pouvait bien avoir à faire avec lui ? Le prélat quittait rarement le siège archiépiscopal, a fortiori pour prendre la route par ce: temps de chien.
Un vent frisquet soufflait sur la plaine couverte d'un givre automnal. De part et d'autre de la route, vers l'horizon, les meules de foin semblaient se débander d'un air morne. Stres releva le col de sa pèlerine. Et s'il s'agissait de l'histoire de Doruntine ? se dit-il. Mais, sur-le-champ, il se répondit : folies ! Qu'est-ce que l'archevêque avait à voir dans cette affaire ? Les cas épineux ne lui manquaient pas, là-bas, à son siège, surtout depuis que la tension entre l'Église catholique romaine et l'Église orthodoxe byzantine dans les principautés albanaises avait atteint son paroxysme. Quelques années auparavant, les zones d'influence respectives du catholicisme et de l'orthodoxie ayant été plus ou moins définies et la principauté étant restée sous domination de l'Église byzantine, Stres avait pensé que cette interminable querelle touchait à sa fin. Or il n'en était rien. Les deux Églises avaient repris la lutte pour s'arracher l'une à l'autre les princes et comtes albanais. Des renseignements qui parvenaient régulièrement à Stres des auberges et des relais, il ressortait que, ces derniers temps, les missionnaires catholiques avaient à nouveau intensifié leur action dans les principautés. lPeut-être était-ce là laraison de la venue de l'archevêque, encore que cela ne concernât pas Stres ? Ce n'était pas lui qui accordait les saufs-conduits. Non, se dit-il, je n'ai rien à voir là-dedans. Il doit s'agir d'autre chose.
Il se redit qu'il n'allait pas tarder à apprendre de quoi il retournait. Il ne valait pas la peine de se creuser la cervelle. Tout cela était peut-être fort simple : l'archevêque pouvait être venu pour un autre motif, en tournée d'inspection, par exemple, et, incidemment, à propos de tel ou tel problème, il avait pensé avoir recours à ses services. La propagation des pratiques de magie avait ainsi posé problème à l'Église, et cela concernait Stres. Oui, oui, se dit-il en sentant sa pensée trouver un point d'ancrage, c'est peut-être ça. Entre les pratiques magiques et la sortie du mort de son tombeau, il n'y avait néanmoins qu'un pas. Ah non ! fut-il sur le point de s'écrier ; l'archevêque ne devait surtout rien avoir à faire avec Doruntine - et, éperonnant son cheval, il hâta sa course.
Il faisait vraiment froid. Les maisons d'un hameau apparurent quelque part sur sa droite, puis il ne vit plus que la plaine avec les meules de foin fuyant vers l'horizon. Sous les sabots du cheval, les flaques d'eau, ne reflétant rien, paraissaient hostiles. La plaine a pris le deuil..., murmura-t-il en se répétant une phrase des pleureuses. Il avait été stupéfait de lire cette formule dans les rapports de ses indicateurs. Il avait certes déjà entendu dire d'un individu qu'il avait pris froid, qu'il avait pris le deuil... Pas d'une plaine !
Le monastère des Trois-Croix était encore éloigné. Pendant ce bout de chemin, Stres roula dans sa tête les mêmes idées qu'il y avait ressassées jusqu'alors, mais dans un ordre différent. Plus d'une fois il se raisonna : sornettes, absurdités, ce n'est pas possible ! mais, bien qu'il eût résolu à deux ou trois reprises de ne plus y songer durant le reste du trajet, il ne cessa de se demander pourquoi l'archevêque l'avait fait appeler.
C'était la première fois que Stres se trouvait en sa présence. Sans sa chasuble dans laquelle Stres l'avait aperçu dans la haute nef du chef-lieu de la principauté, l'archevêque semblait plutôt grêle, fluet, sa peau était si pâle, si diaphane qu'on eût cru pouvoir, rien qu'en y concentrant son regard, découvrir ce qui se passait dans ce corps quasi translucide. Mais à peine l'archevêque eut-il commencé de parler que Stres cessa d'éprouver cette impression. Sa voix n'allait pas avec son physique, au contraire, elle semblait s'apparenter davantage à la chasuble et à la mitre dont il s'était dépouillé et qu'il eût probablement gardées si, justement, il ne les avait remplacées par cette voix étrangement puissante.
L'archevêque entra d'emblée dans le vif du sujet. Il dit à Stres qu'il avait été informé d'une prétendue résurrection qui avait eu lieu quinze jours plus tôt dans ce canton de la principauté. Stres inspira profondément. Voilà, pensa-t-il, c'est donc cela ! De toutes ses hypothèses s'était vérifiée la plus invraisemblable. Ce qui s'était produit, reprit l'archevêque, était néfaste, bien plus néfaste et grave qu'il ne pouvait sembler à première vue. Il éleva la voix. Seuls des esprits frivoles, dit-il, pouvaient passer sur des faits de ce genre. Stres se sentit rougir et s'apprêta à lui répondre que nul ne pouvait l'accuser d'avoir pris cette affaire à la légère, qu'il en avait au contraire informé sur-le-champ la chancellerie du prince, tout en faisant son possible pour élucider l'énigme, mais l'archevêque, comme s'il avait lu dans ses pensées, enchaîna :
- J'ai été informé de ces événements dès le début, et j'ai donné les instructions voulues pour que l'affaire soit étouffée. Je dois reconnaître que jamais je n'aurais cru que cette histoire allait s'ébruiter de cette manière.
- Il est vrai qu'elle s'est répandue plus que de raison, dit Stres en ouvrant la bouche pour la première fois.
Du moment que l'archevêque admettait lui-même n'avoir pas prévu tous ces développements, il jugea inutile de se justifier.
- J'ai entrepris ce voyage difficile, reprit l'archevêque, pour mesurer par moi-même l'ampleur de ces répercussions. Malheureusement, je me suis persuadé qu'elles sont catastrophiques.
Stres acquiesça d'un hochement de tête.
- Rien d'autre ne m'aurait incité à prendre la route par ce temps détestable, poursuivit le prélat, ses yeux perçants toujours rivés sur Stres. Comprenez-vous maintenant l'importance que la sainte Église attache à cet événement ?
- Oui, monseigneur, dit Stres. Dites-moi ce que je dois faire.
L'archevêque, qui avait apparemment envisagé que la question ne lui serait posée que plus tard, resta un moment immobile comme pour ravaler une démonstration qui se révélait désormais inutile. Stres eut l'impression qu'il devenait nerveux.
- Il faut enterrer cette affaire, dit-il d'une voix posée, autrement dit enterrer un aspect de ces événements dont nous n'avons que faire, qui n'est pas conforme à la vérité et porte préjudice à l'Église. Vous me comprenez, capitaine ? Nier la résurrection de cet homme, la rejeter, la démystifier, en interdire à tout prix la propagation...
- Je vous ai compris, monseigneur.
- Ce sera difficile ?
- Sûrement, dit Stres. Je puis empêcher un imposteur ou un calomniateur de parler, mais comment, monseigneur, empêcher une immense rumeur de se répandre ? C'est au-dessus de mes forces.
Les yeux de l'archevêque se mirent à briller d'une flamme froide.
- Je ne peux empêcher les pleureuses de dévider leurs chants, poursuivit Stres, et quant aux on-dit...
- Faites en sorte que les pleureuses mettent fin elles-mêmes à leurs chants, trancha le prélat. Et pour ce qui est de la rumeur, il vous faut en détourner le cours.
- Et de quelle manière ? demanda Stres d'une voix égale.
Ils se mesurèrent longuement du regard.
- Capitaine, dit enfin l'archevêque, croyez-vous vous-même que le mort se soit levé de sa tombe ?
- Non, monseigneur.
Stres eut l'impression que l'autre poussait un soupir de soulagement. Comment peut-il songer que j'ai assez de naïveté pour ajouter foi à une pareille absurdité ? se dit-il.
- Alors, vous pensez qu'il a bien fallu quelqu'un pour ramener la jeune femme dont il est question ?
- Sans aucun doute, monseigneur.
- Eh bien, essayez de le démontrer, fit l'archevêque, et vous verrez que les pleureuses s'interrompront au beau milieu de leurs chants et la rumeur changera d'elle-même de cours.
- Je me suis efforcé de le faire, monseigneur, dit Stres, j'ai tout mis en oeuvre.
- Sans résultat ?
- Ou presque. Il y a certes des gens qui ne croient pas à cette résurrection, mais ils ne constituent qu'une minorité, la plupart y croient.
- Alors, faites en sorte que la minorité devienne majorité.
- J'ai fait l'impossible, monseigneur.
- Vous devez faire encore davantage, capitaine. Et il n'y a qu'une manière d'y parvenir : il vous faut découvrir celui qui a ramené la jeune femme, l'imposteur, l'amant ou l'aventurier. Vous devez le chercher obstinément, sans répit, en tous lieux. Remuer ciel et terre jusqu'à ce que vous le trouviez ! Et si vous ne le trouvez pas, il faudra que vous le créiez !
- Le créer ?
Entre leurs deux regards passa comme un éclair glacé.
- Autrement dit, il convient d'en attester l'existence, dit l'archevêque en baissant les yeux le premier. Beaucoup de choses paraissent d'abord impossibles, puis on finit malgré tout par obtenir un résultat...
La voix de l'archevêque avait perdu son assurance du début.
- Je ferai mon possible, monseigneur, dit Stres.
Il s'installa alors un de ces silences qui portent l'embarras à son comble. Le prélat, tête basse, méditait. Lorsqu'il reprit la parole, sa voix avait changé du tout au tout, au point que Stres, intrigué, leva brusquement les yeux. Ses intonations, aussi polies, douces et persuasives que lui-même, s'identifiaient à merveille à son apparence physique.
- Écoutez, capitaine, dit l'archevêque, parlons franchement...
Il inspira profondément.
- ... Oui, parlons sans détours. Je pense que vous connaissez l'importance que l'on attache à ces questions-là au Centre. A Constantinople, on vous pardonnerait bien des choses, mais on ne fait montre d'aucune indulgence sur les questions qui ont trait aux principes fondamentaux de la sainte Église. J'ai vu des empereurs massacrés, traînés dans les hippodromes, les yeux crevés, la langue coupée, uniquement parce qu'ils avaient osé penser pouvoir amender telle ou telle thèse de l'Église. Peut-être vous souvenez-vous qu'il y a deux ans, après l'ardent débat sur le sexe des anges, la capitale faillit être le théâtre d'une guerre civile qui aurait certainement tourné au carnage.
Stres se rappelait bien certains troubles, mais il n'avait jamais attaché d'importance à ce genre d'hystéries collectives qui se déclenchaient périodiquement dans la capitale de l'Empire.
- Surtout aujourd'hui, reprit l'archevêque, alors que les rapports entre notre Église et l'Église catholique se sont exacerbés. Désormais, maintenant, pour des affaires de ce genre, on risque sa tête. Vous me suivez, capitaine ?
- Oui..., fit Stres d'une voix incertaine. Mais je voudrais savoir quel rapport il y a avec l'événement dont nous venons de parler...
- Précisément, dit l'archevêque:. Sa voix commençait à se raffermir, à recouvrer ses amples résonances. Oui, précisément.
Stres gardait les yeux rivés sur lui.
- Il est question d'une sortie du tombeau, reprit le prélat. Donc d'une résurrection. Vous comprenez ce que cela veut dire, capitaine ?
- Une sortie du tombeau..., répéta Stres. Une rumeur stupide !
- Ce n'est pas si simple, l'interrompit l'archevêque. C'est une affreuse hérésie. Une arclhi-hérésie.
- Oui, fit Stres, d'un certain point de vue, c'est bien cela.
- Non pas d'un certain point de vue, mais il en est absolument ainsi, dit l'archevêque en hurlant presque. Sa voix avait retrouvé ses pesantes inflexions du début. Il tendit la tête en avant pour l'approcher de Stres au point que celui-ci dut faire effort sur lui-même pour ne pas reculer. A ce jour, seul Jésus-Christ est sorti de son tombeau, vous me suivez, capitaine ?
- Je vous comprends, monseigneur, dit Stres.
- Eh bien, Lui est revenu d'entre les morts pour accomplir une grande mission. Mais ce mort à vous, ce Konstantin - c'est bien son nom ? - a-t-il le moindre titre pour chercher à singer Jésus ? Quelle force l'a fait sortir du monde de l'au-delà, quel message apportait-il à l'humanité ? Hein ?
Stres, interloqué, ne savait quoi répondre.
- Aucun ! s'écria l'archevêque. Absolument aucun ! Voilà pourquoi tout cela n'est qu'imposture et hérésie. C'est un défi lancé à la sainte Église et, comme tout défi de ce genre, il doit être châtié sans pitié.
Il se tut un moment comme pour donner le temps à Stres d'absorber ce flot de paroles.
- Aussi, écoutez-moi bien, capitaine. Sa voix s'était de nouveau radoucie. Si nous n'étouffons pas dans l'oeuf cette histoire, elle se propagera comme le feu, et il sera alors trop tard. Il sera trop tard, vous m'entendez ?
Il rentra du monastère des Troix-Croix dans l'après-midi. Son cheval allait au petit trot sur la grand'route et Stres, avec la même lenteur, se remémorait des bribes de la longue conversation qu'il venait d'avoir avec l'archevêque. Demain, il va falloir que je reprenne cette affaire depuis le début, se dit-il. A la vérité, il n'avait jamais cessé de s'en occuper, et il avait même déchargé son second de toute autre tâche afin qu'il pût compulser à loisir les archives de madame-mère. Mais à présent qu'au chef-lieu de la principauté on était sérieusement préoccupé par la tournure des événements, il allait lui falloir reprendre toute cette histoire à zéro. Il enverrait une nouvelle circulaire aux auberges et aux relais, promettrait peut-être même une récompense à quiconque aiderait à retrouver traces de l'imposteur, dépêcherait quelqu'un jusqu'aux pays de Bohême pour comprendre ce qu'on disait là-bas de la fuite de Doruntine. Cette dernière idée le ragaillardit un moment. Comment n'y avait-il pas pensé plus tôt ? C'était une des premières choses dont il aurait dû s'acquitter dès le lendemain des événements. Enfin, songea-t-il l'instant après, il n'est jamais trop tard pour bien faire.
Il releva la tête pour voir le temps qu'il faisait. Le ciel d'automne était entièrement couvert. Les arbustes, de partet d'autre de la route, frissonnaient dans la bise et leurs balancements semblaient accroître la désolation de la plaine. Le monde n'a qu'un Jésus-Christ, fit Stres en se répétant les paroles de l'archevêque. Dans la foulée, il se remémora que c'était justement cette longue route qu'avait parcourue Konstantin. L'archevêque avait proféré à l'adresse du mort des mots chargés de mépris. Au reste, de son vivant, Konstantin lui-même n'avait jamais témoigné beaucoup de respect à l'égard des prêtres orthodoxes. Stres ne l'avait pas connu en personne, mais de ses recherches dans les archives de la maison, son second avait tiré quelques premières indications sur le personnage. D'après les lettres de la vieille dame, Konstantin, dans l'ensemble, avait été un opposant. Attiré par les idées nouvelles, il les cultivait avec passion, les poussant parfois à l'extrême. Il en était allé ainsi sur la question des mariages proches ou lointains. Il était contre les mariages proches, et, exalté et excessif dans ses convictions, il eût même été prêt à admettre des alliances au bout du monde. A en croire les lettres de madame-mère, Konstantin soutenait que les mariages lointains, qui jusqu'alors avaient été le privilège des rois et des princesses, devaient devenir pratique courante pour tous. La distance entre les familles des conjoints mesurait plutôt leur force de caractère et leur dignité, et il insistait pour dire que la noble race des Albanais était dotée de toutes les qualités requises pour supporter l'épreuve de l'éloignement et les drames qui pouvaient en découler.
Non seulement sur les mariages, mais sur bien d'autres sujets, Konstantin avait ses convictions bien à lui, qui se heurtaient aux idées communes, ce qui avait valu à la vieille dame maints ennuis avec les autorités. Stres se souvenait de quelque chose à ce propos, qui concernait principalement l'Église. On avait trouvé dans les archives familiales deux lettres de l'archevêque du cru adressées à
Madame Mère, dans lesquelles le prélat attirait son attention sur les idées pernicieuses qu'exprimait Konstantin, et parfois même sur les propos blessants qu'il avait tenus çà et là contre l'Église byzantine. A en juger d'après le rapport, lui-même et certains de ses amis tout aussi obstinés s'étaient montrés hostiles à la rupture avec Rome et au rapprochement avec l'Église d'Orient. Il y avait encore d'autres choses plus importantes, lui avait déclaré son second, mais cela figurerait dans le mémorandum circonstancié qu'il lui remettrait au terme de ses investigations.
Stres n'avait pas été particulièrement impressionné par cet aspect de la personnalité de Konstantin, peut-être parce que lui-même ne nourrissait guère de respect particulier pour la religion. C'était là, au demeurant, une attitude assez commune chez les fonctionnaires de la principauté. Il y avait une bonne raison à cela : la lutte que le catholicisme et l'orthodoxie se livraient depuis des temps immémoriaux avait beaucoup affaibli la religion dans les principautés d'Albanie. Elles étaient situées juste aux frontières entre les deux religions, si bien que, pour divers motifs, essentiellement politiques et économiques, elles penchaient tantôt en faveur de l'une, tantôt en faveur de l'autre. La moitié d'entre elles étaient à présent catholiques, mais cet état de choses n'était en rien figé et chacune des deux Églises conservait l'espoir d'arracher des zones d'influence à l'autre. Stres était convaincu que le prince lui-même ne se souciait guère des affaires de religion. Il comptait des alliés parmi les princes catholiques et des ennemis parmi les orthodoxes. A la vérité, c'était seulement depuis un demi-siècle que la principauté, autrefois catholique, était devenue orthodoxe, et l'Église romaine n'avait pas perdu espoir de la ramener dans son giron.
Comme la grande majorité des fonctionnaires, Stres s'efforçait de ne point se mêler de ces affaires et ne prenait guère les préceptes du culte trop au sérieux. Néanmoins, illui était plutôt désagréable de voir, après mille ans de christianisme romain, une partie de l'Arberie absorbée par l'Église d'Orient. Il nourrissait le vague espoir que le pays en reviendrait au christianisme d'origine. On murmurait même que le prince en personne entretenait des relations secrètes avec Rome. Peut-être aurait-il invoqué quelque prétexte et ne se serait-il pas présenté à l'archevêque si, ces derniers temps, le prince, pour ne pas envenimer ses relations avec Byzance, n'avait émis une importante circulaire recommandant à tous les fonctionnaires de la principauté de faire montre de prévenance envers l'Église. La circulaire soulignait que cette attitude était dictée par les intérêts supérieurs de l'État et que, par conséquent, tout comportement qui méconnaîtrait le sens de cette instruction serait puni.
Tout cela revint à l'esprit de Stres par bribes, cependant qu'il continuait d'embrasser du regard la morne étendue de la plaine. Le froid d'octobre pénétrait tout l'espace. Subitement, il frissonna. Derrière un arbuste, à quelques pas de la route, il aperçut les ossements d'un cheval qui se détachaient dans toute leur blancheur. Il s'agissait d'un pan de cage thoracique et de l'épine dorsale, le crâne manquait. Mon Dieu, se dit Stres un peu plus loin, et si c'était son cheval à lui ?
Il s'emmitoufla dans sa pèlerine, tâchant de chasser cette vision de son esprit. Il se sentait triste, mais d'une tristesse qui n'était pas douloureuse. Les contours de sa mélancolie s'étaient dilués dans l'étendue de la plaine sur laquelle se lisait l'approche de l'hiver. Qu'est-ce qui t'a pris de sortir de terre ?... Quel message entendais-tu nous délivrer ?... Stres s'étonna lui-même de cette question, remontée comme un soupir du fond de lui-même. Il secoua la tête comme pour reprendre ses esprits, lui qui riait avec sarcasme de tous ceux qui y avaient cru. Il esquissa un sourire amer. Sottise ! se dit-il, et il piqua des deux. Quel sombre après-midi ! songea-t-il au bout d'un moment. Lejour tombait et il mit son cheval au trot. Tout le temps que dura sa chevauchée jusqu'au bourg, il s'efforça de chasser de son cerveau tout ce qui pouvait avoir quelque rapport avec l'événement. Lorsqu'il arriva, il faisait nuit noire. Les lumières des maisons brillaient çà et là faiblement. Des aboiements plus ou moins lointains perçaient parfois le silence nocturne. Stres dirigea sa monture non pas vers chez lui, mais en direction de la grand'rue. Il ne savait pas lui-même pourquoi. Peu après, il atteignit le terrain vague qui s'étendait devant la demeure de Madame Mère. Aucune autre maison ne se voyait alentour. Au fond du terrain désolé planté de gros arbres qui, dans l'obscurité, semblaient encore plus voûtés qu'ils ne l'étaient en réalité, la grande bâtisse abandonnée dressait lugubrement sa masse noire. Stres s'approcha du portail, scruta un moment les rectangles plus sombres des fenêtres, puis fit faire demi-tour à son cheval. Il se trouvait alors justement au milieu des arbres. Depuis le portail, on pouvait distinguer un homme à l'endroit où lui-même se trouvait à présent.
La nuit du 11 au 12 octobre avait dû être plus ou moins semblable à celle-ci : sans lune, mais point trop obscure. C'était sans doute à cet endroit que Doruntine s'était séparée du cavalier inconnu. Stres eut soudain le sentiment de s'être déjà trouvé en cet endroit. Mais c'était un souvenir confus, comme enseveli sous des décombres. Pendant un moment, il cessa même d'entendre claquer les sabots de sa monture. Il lui semblait chevaucher dans les airs. Balivernes, se dit-il. Son imagination était si perturbée que des bribes de l'événement se collaient à lui comme des flocons. Il réentendit les sabots de son cheval et se rasséréna... Ce devait donc être là que Doruntine s'était séparée de l'inconnu. Lorsque la mère avait ouvert la porte, celui-ci était probablement déjà en train de s'éloigner, mais peut-être avait-elle discerné auparavant quelque chose depuis la fenêtre ? Quelque chose qui lui avait causé ce choc fatal...Stres fit pirouetter son cheval. Quelle découverte la vieille dame avait-elle faite dans ces demi-ténèbres ? Que l'homme qui s'éloignait était son fils mort ? (Doruntine lui avait dit : c'est mon frère Konstantin qui m'a ramenée.) Ou, au contraire, que ce n'était pas son fils, et que sa fille l'avait trompée ? Possible, mais alors son choc resterait inexplicable. Ou encore, à l'instant de se séparer, Doruntine et l'inconnu se seraient embrassés une dernière fois dans l'obscurité ?... Suffit ! fit Stres en faisant brusquement pivoter son cheval vers la route. Au tout dernier moment, d'un mouvement furtif, comme quelqu'un qui cherche à capter dans les ténèbres le regard de celui qui l'épie, il tourna la tête. Mais il n'y avait rien, que la nuit noire qui lui parut le railler.
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