Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)

Ismail Kadaré · Chapitre 45 sur 45 · partie 2/4

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Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)

Chapitre XXII

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.

Voilà, plus ou moins, de quoi nous devisâmes ensemble.

 

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XXXIV

 

Dans la première semaine de mars, on trouva le pont à nouveau endommagé. Cette fois, le travail de démolition se situait entièrement au-dessous du niveau des eaux et le dommage était très inquiétant. Plusieurs blocs de pierre avaient été arrachés aux pieds de l'arche principale, ce qui, disait-on, pouvait menacer toute la partie centrale de l'ouvrage s'il n'était pas immédiatement réparé.

Suspendus à des cordes au-dessus des eaux glacées, les constructeurs s'efforçaient de combler les vides laissés par les pierres enlevées. C'était une tâche très ardue, à la limite du réalisable, car les blocs devaient être maintenant ajustés sans mortier. En vérité, ce travail de réparation n'aurait dû être entrepris qu'après la baisse des eaux, de manière à permettre l'utilisation de ciment. Mais, s'il était renvoyé jusque-là, les eaux risquaient d'approfondir encore plus la trouée, ce qui pouvait provoquer une catastrophe. A l'instar de badauds penchés avec curiosité sur les plaies d'un blessé, des silhouettes nouvelles, accourues dès qu'elles avaient été mises au courant, allaient et venaient toute la journéesur les lieux du sinistre. Le bruit courait qu'on projetait d'essayer de nouvelles sortes de liants composés d'un mélange de laine, de goudron et de blancs d'œufs.

Ce nouveau dommage suscita une tempête de rumeurs et de mauvais pressentiments. Les gens venaient de loin pour voir de leurs yeux le pont maudit qui avait attiré sur lui la colère des fées des eaux. L'invisibilité de la partie atteinte rendait la dégradation encore plus effrayante.

En même temps que les voyageurs curieux apparurent une multitude de rhapsodes dont certains revenaient d'une guerre interrompue, quelque part dans les principautés du Nord, tandis que d'autres visitaient ces lieux pour la première fois. Ces derniers s'étaient installés à l'Auberge des Deux Robert et, chaque soir, d'une voix frémissante, ils chantaient d'anciennes ballades.

On me dit que l'une d'elles contait l'histoire de trois frères maçons et de l'épouse du plus jeune d'entre eux, emmurée dans un château qui se construisait le jour et s'effondrait la nuit. Je me souvins du glaneur de contes et légendes, et je ne sais ce qui me poussa à me rendre à l'Auberge des Deux Robert pour entendre cette ballade de mes propres oreilles.

C'était une journée humide. Durant toute la matinée, il était tombé une de ces fines et délicates giboulées de mars. La route était parsemée de flaques d'eau, et je ne pouvais chasser de mon esprit les yeux liquides du glaneur de contes disparu.

A peine eus-je entendu les premiers vers de la ballade, je me persuadai qu'il avait eu une part dans son élaboration. La ballade avait été modifiée. Ce n'étaient plus trois frères qui construisaient le mur d'un château, mais des dizaines de maçons qui bâtissaient un pont.

Tout le travail accompli durant le jour était jeté bas, la nuit, par les esprits des eaux. Le pont demandait un sacrifice. « Que vienne quelqu'un qui consente à se sacrifier auxpieds du pont, chantaient les rhapsodes. Qu'il se sacrifie pour le bien des milliers de voyageurs qui passeront sur ce pont en hiver et en été, sous la pluie et dans la tempête, allant vers la joie ou le malheur, infinie multitude humaine qui défilera dans les siècles à venir... »

- Tu entends cette nouvelle version de la ballade ? me demanda le patron de l'auberge. L'ancienne était plus belle.

Je ne savais quoi lui répondre. Le rhapsode chantait d'une voix frémissante :

Que tremble aussi ce pont

Comme je tremble en ce mur !

- J'ai entendu dire hier que ce pont, en effet, est parcouru en permanence d'un léger tremblement, reprit l'aubergiste.

J'acquiesçai de la tête. L'idée que le glaneur de contes s'entendait en ponts peut-être tout autant que le constructeur lui-même me traversa l'esprit comme un éclair.

Je m'en revins, accablé de tristesse. Au loin, dans le crépuscule tombant, le pont semblait violacé. « Même s'il est arrosé mille fois de sang... », avait dit le constructeur.

La ballade, c'était clair, ne laissait présager que du sang.

Durant tout le chemin, je ne pensai qu'au sacrifice à venir. Tout s'emmêlait dans mon esprit. Le sacrifié viendrait-il de lui-même au pont, comme l'avait fait l'épouse du frère cadet, ou tomberait-il dans un piège ? Qui serait-ce ? Quelle raison aurait-il de mourir ou d'être mis à mort ? L'ancienne ballade s'enchevêtrait dans ma tête avec la nouvelle comme deux branches que l'on cherche vainement à greffer l'une sur l'autre. Que se produirait-il la nuit d'avant dans la maison du sacrifié ? Et quelle serait la raison pour laquelle il se mettrait en route par une nuit sans lune, comme disait la ballade, afin d'aller vers la mort ?

« Personne ne viendra, fis-je presque à haute voix. Ce glaneur de contes n'est qu'un fou. » Mais, au tréfonds de moi-même, je redoutais que quelqu'un ne vînt. Il viendraitlentement, à pas légers, dans les ténèbres, pour poser sa tête sur l'autel. Qui es-tu, toi qui viendras ? me dis-je. Et pourquoi viendras-tu ?

 

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XXXV

 

 

Quelques voyageurs descendus pour la nuit à l'Auberge des Deux Robert apportèrent des nouvelles inquiétantes. Les Turcs avaient finalement contraint Byzance à leur remettre dans les prochains mois leur part de la base de Vlorë, c'est-à-dire la moitié. Ce qu'ils avaient longuement et vainement demandé à Aranit Comnène, ils étaient parvenus à l'arracher à l'Empire vieillissant. En sorte que, si ces nouvelles sinistres étaient vraies, Aranit Comnène serait désormais le partenaire du tigre royal turc. Et il était facile d'imaginer comment on pouvait vivre dans la même cage avec un tigre.

La nouvelle ébranla tout le monde et notre seigneur en particulier. Aranit, disait-on, avait envoyé des lettres à tous les princes albanais et l'état de guerre avait été proclamé à Vlorë. La seule consolation, pour l'heure, résidait dans l'espoir que ces nouvelles ne fussent peut-être que des rumeurs sans fondement, ou tout au moins exagérées.

 

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XXXVI

 

Mars égrenait ses jours comme autant de glaçons. De mémoire d'homme, on ne se souvenait pas d'une find'hiver aussi rude. Les nouvelles à propos de la base d'Oricum, à Vlorë, étaient vraies. La décision de Byzance de livrer sa part à l'empire turc fut publiée par décret spécial dans les capitales des deux empires : Constantinople et Brousse.

La nouvelle suscita partout une profonde consternation. Les cours d'Europe, disait-on, ne pouvaient croire que la Byzance millénaire eût pu consentir à une telle humiliation. Certains justifiaient son acte en soutenant que c'était pour elle la seule manière d'échapper pour le moment au monstre turc. Pour le moment... Mais plus tard ?

De Vlorë on apprit que les préparatifs d'évacuation des bâtiments de guerre byzantins, ainsi que des arsenaux, avaient commencé. Apparemment, la base allait être évacuée sans tarder. La garnison scandinave aussi se préparait à céder la place à la garnison turque.

Et comme si ces nuages noirs ne suffisaient pas, les rhapsodes, à l'Auberge des Deux Robert, continuaient de chanter le sacrifice propitiatoire qui se devait d'avoir lieu au pont.

Les travaux se poursuivaient avec la même fièvre. Depuis que j'avais entendu la dernière ballade où l'emmuré, maudissant le pont, le vouait à un tremblement éternel, j'avais l'impression qu'il s'était vraiment mis à trembler.

 

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XXXVII

 

Pendant plusieurs jours, sur la route menant vers l'Ouest passèrent des chariots chargés de fûts de bitume. Le passeur les transportait sur l'autre bord en injuriant et maudissant les portefaix, le goudron et le monde entier.

On avait besoin d'urgence, disait-on, de goudron à la base de Vlorë. Il en était toujours ainsi : quand on voyait transporter en hâte du goudron sur les routes, on pouvait être sûr que le sang allait couler.

Autour de nous, je veux dire dans tout ce qui entourait la construction de ce pont maudit, prenait corps un sombre pressentiment. Tous étaient comme dans l'expectative. Maintenant, les rhapsodes des Deux Robert n'étaient pas seuls à émettre les plus sombres prédictions. Non, à présent, on en parlait partout et, ce qui était le plus étrange, on évoquait ce sacrifice propitiatoire le plus naturellement du monde, comme on aurait parlé de la pluie et du beau temps. Le sacrifice qui, jusqu'à la veille, avait été une vérité de ballades, avait brusquement échappé à leur cadre rigide pour fondre et tournoyer maintenant parmi nous, vivant, au même titre que les autres éléments de notre existence.

Dans les rues, les maisons, les auberges, le long de la grand-route, on discutait de l'indemnité que les constructeurs des ponts et chaussées entendaient verser à la famille de celui ou celle qui accepterait de se sacrifier au pied du pont. Je ne pouvais me faire à ce revirement. Jusqu'à hier, ils s'étaient montrés durs et menaçants, et subitement ils s'étaient adoucis. On parlait partout du magot que recevrait la famille de l'emmuré, et l'on disait même qu'outre cette somme versée en monnaie sonnante, elle percevrait pendant longtemps une part des droits de péage, à l'instar de ceux qui en avaient financé la construction. D'autres avaient des détails encore plus étranges à raconter. Les indemnités que toucheraient les membres de la famille de la victime avaient, paraît-il, été minutieusement étudiées, et toutes les possibilités envisagées. On avait ainsi tout prévu, depuis le cas où la victime propitiatoire serait seule au monde, sans feu ni lieu, jusqu'à l'éventualité contraire, celle où le supplicié serait marié, doté de parents et d'uneribambelle d'enfants. On avait tout envisagé, la situation d'un malheureux sans progéniture (dans ce cas, faute d'héritiers, le versement d'une indemnité n'étant plus justifié, une somme serait allouée à la construction, au pied du pont, d'une chapelle dédiée à l'emmuré) aussi bien que celle d'un homme de peine qui se verrait offrir à la fois la première et la dernière occasion de posséder un bien à léguer aux siens, à l'instar d'un pré ou d'un moulin laissés en héritage, encore qu'il dût pour cela convertir en bien sa propre mort. Les cas envisagés étaient, disait-on, si nombreux qu'ils comprenaient même le sacrifice de gens fortunés qui consentaient à ce supplice par jeu, par dégoût de la vie, voire simplement par vaine gloriole. En pareils cas, si le futur emmuré refusait l'indemnité, celle-ci serait affectée à l'érection d'une statue ou d'une stèle commémorative, toujours au pied du pont. Ces modalités, indiquait-on, avaient été couchées sur le papier et dûment scellées, en sorte que celui qui avait l'intention de s'offrir en holocauste pouvait en prendre connaissance à l'avance.

Tout cela me faisait l'effet d'un rêve étrange. C'étaient des choses dont nous n'avions jamais entendu parler, une sorte de mort sur devis, à forfait ou intérêt progressif. J'en avais parfois le vertige et perdais tous repères. Je me remémorai les propos de leur délégation auprès de notre seigneur, les dires du glaneur de contes et du constructeur de ponts, je m'efforçai d'établir un lien entre eux, mais plus je me creusais la cervelle, plus je m'embourbais. Cette affaire de tarification du sacrifice venait tout embrouiller.

Parfois je me disais : peut-être sont-ce là les signes de cet ordre nouveau dont m'a parlé le constructeur au cours de notre mémorable entretien. L'embrouillamini de ses propos était comme truffé de clauses d'accords, de décomptes, de changes de monnaies, de taux d'intérêt - de taux d'intérêt par-dessus tout. Laissant de côté la mort même.

 

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XXXVIII

 

Il pesait sur moi d'un poids funeste. J'étais écrasé sous ses piles de pierre. Une de ses arches surplombait mon ventre, l'autre, ma gorge ; je cherchais à y échapper, mais en vain. Le seul mouvement que j'arrivais à faire se réduisait à un léger, très léger tremblement... Ah oui ! me dis-je, c'est là le tremblement éternel qu'évoquait la ballade. Je sentais un cri monter à ma gorge. Il tentait de jaillir en soulevant l'arche de pierre. Mais elle le comprimait, tout comme elle m'empêchait de bouger. Ce supplice dura longtemps. Puis, je ne sais comment, quelque chose se libéra au-dedans de moi et je réussis à remuer. Mais, au même moment, fermant les yeux d'effroi, je sentis les piles du pont s'écrouler sur mon corps.

Je me réveillai en nage. Dans ma chambre régnait une chaleur moite. Je me levai pour aller ouvrir la croisée. Dehors soufflait un vent d'orage tiède. On devinait, sans le voir, que le ciel était de poix. Quelques éclairs muets lacérèrent çà et là son dais étouffant.

« Mon Dieu ! » dis-je à haute voix, et je me recouchai, mais sans parvenir à retrouver le sommeil. Quelques idées indolentes, comme sortant péniblement de leur léthargie hivernale, et enveloppées d'une clarté mensongère, se mouvaient quelque part au-dedans de moi. Je ne sais combien de temps je demeurai ainsi immobile. Lorsque, finalement, je rouvris les yeux, l'aube s'était levée. Quelqu'un frappait à la porte d'entrée. Le bruit du heurtoir semblait empreint d'inquiétude. Le ciel était couvert, mais pas aussi noir que je l'avais imaginé. Le printemps, me dis-je, survient sans préavis, plein d'allant.

Sur le seuil se trouvaient deux villageois de mes voisins, le visage ravagé. Ils avaient les yeux troubles, rougis sur les bords.

- Qu'est-ce qu'il y a ? leur demandai-je. Qu'est-ce qui vous arrive ?

Ils levèrent les mains, les portèrent à leur gorge comme s'ils voulaient en extirper les mots.

- Au pont, Gjon... sous la première arche... on a emmuré Murrash Zenebishe !

– Non !...

Je fus incapable d'en dire davantage, ou même de penser quoi que ce fût. Mais eux qui avaient, semblait-il, déjà cessé de penser avant moi, attendaient justement de moi quelque secours. Peu après, tandis que nous nous dirigions vers le pont, je tentai de me ressaisir. Mais, plus qu'une marche, c'était un ondoiement, comme le flottement de trois loques, moi au milieu, que le vent emportait à son gré.

Je connaissais Murrash Zenebishe. On aurait eu du mal à trouver parmi les hommes ordinaires quelqu'un de moins singulier que lui. Son aspect, sa taille, sa vie même étaient communs jusqu'à la caricature. Je ne pouvais me faire à l'idée que lui fût échu le destin extraordinaire d'être emmuré. Plus j'y songeais, plus ce me semblait un mauvais tour de la raison. C'était plus que devenir un grand chef, une statue... Tout était allé trop loin... Entre lui et nous s'était infiltré le mortier de la légende.

A distance, on distinguait un petit groupe au pied du pont, près d'une des arches latérales, celle de droite dans le sens du courant ; c'était là que devait se trouver l'emmuré.

En m'approchant de l'endroit, je m'efforçais, je ne sais pourquoi, de me remémorer le visage banal de Murrash Zenebishe. Seigneur, il échappait déjà à mon imagination ! Il flottait comme entre deux eaux, avec une sorte de sourire désarticulé, étranger.

Le petit groupe s'écarta en silence pour me faire place. Nul ne me salua. Ils restaient plantés, là, droits comme des cierges, et semblaient étrangement petits sur l'arrière-plan formé par le pont qui recourbait une arche, sévère et froide, au-dessus d'eux.

- Le voici, me dit une voix étouffée.

Il était là, blanc comme un masque, badigeonné de chaux ; l'on ne distinguait plus que son visage, son cou et une partie de sa poitrine. Le reste du corps, les bras, les jambes, se fondaient dans le mur.

Je ne parvenais pas à détacher mes yeux de l'emmuré. Partout se voyaient des traces de mortier frais.

Un pan de maçonnerie avait été ajouté pour envelopper la victime (un corps emmuré dans les piles mêmes du pont en affaiblit la solidité, avait dit le glaneur de contes). Deux madriers fixés au-dessous du mort servaient de fondation au pan ajouté.

Renflé, on eût dit le mur enceint, et même pire : déjà saisi par les poussées de l'enfantement. L'emmuré semblait avoir grandi dans la pierre. Ses racines, son ventre, ses jambes, son tronc étaient à l'intérieur. Seule émergeait encore une petite partie de son corps.

Une muraille qui cherche à engloutir un être humain dans ses entrailles, avait dit le glaneur de légendes. Des visions troubles et perverses m'assaillaient. Le mur paraissait vraiment enceint... Sauf que le sens de la gestation était chamboulé... Ce ventre n'était pas censé donner le jour à un enfant, mais à renfermer un être humain... Mais c'était davantage encore qu'un processus inversé. Ç'aurait pu être le cas si, contrairement au chérubin qui accède à la lumière, l'être enfoui dans les ténèbres se fût progressivement contracté, rabougri, ratatiné, jusqu'à réintégrer l'embryon et, finalement, être réduit à rien... Mais il ne s'agissait même pas de cela. Tout était dévié, transgressé, y compris cette dénaturation même.

- Quand ? interrogea la voix éteinte d'un nouvel arrivant.

- Peu après minuit.

- Il a beaucoup souffert ?

- Non, pas du tout.

Je perçus près de moi un sanglot. Je remarquai alors la présence de sa femme. Le visage gonflé par les larmes, elle tenait dans ses bras un nourrisson d'un an au plus, qui demandait à téter. Sans se soucier des hommes présents, elle avait sorti un sein gonflé de lait. Ses larmes tombaient sur ce gros sein blanc et lorsque le mamelon échappait aux lèvres de l'enfant, elles se mêlaient aux gouttes de lait.

- Il était très tranquille, expliqua quelqu'un à l'un des secrétaires du comte, venu aux nouvelles. Il s'est assuré une nouvelle fois des conditions de l'accord, puis...

Un maçon qui se trouvait à proximité aspergea l'emmuré de lait de chaux. Le liquide blanchâtre dégoulina de ses cheveux raidis jusque sous son front, donna à ses yeux béants un éclat soudain qui s'éteignit aussitôt, défigura par endroits ses traits, puis ruissela sur son cou et se perdit dans le mur.

- Pourquoi l' asperge-t-on ? s'enquit une voix timide, mais nul ne répondit.

Apparemment, on l'humidifiait ainsi de temps à autre, car le maçon, après avoir vidé son seau sur la victime, alla le remplir à nouveau de lait de chaux à un tonneau.

Les sanglots de la femme, un moment interrompus, reprirent de plus belle.

- Il ne s'est ouvert de son projet à personne ? lui demandai-je à voix basse.

Elle fit non de la tête et ajouta dans un murmure :

- Non, à personne.

Alors seulement je remarquai les autres membres de sa famille qui l'entouraient. Il y avait là le père et la mère de l'emmuré, ainsi que ses deux frères avec leurs épouses. Leurs visages étaient figés comme s'ils avaient été eux aussi aspergés de ce lait d'éternité.

- Personne, répéta la femme, mais je ne pouvais plus supporter le spectacle de ses yeux si gonflés de larmes.

Le secrétaire du comte lui posa à son tour une question à laquelle elle répondit brièvement. Puis il se tourna vers moi pour me souffler quelque chose, mais j'avais le regard rivé sur l'emmuré, sur la petite anfractuosité qui s'était formée à la base de son cou, là où...

A ce moment, le maçon, son seau à la main, aspergea de nouveau la victime, et la chaux se mit à ruisseler sur son front, ralluma un moment ses yeux avant de les éteindre derechef, blanche, hautaine, aveugle et aride, puis dégoulina sur son cou, se hâtant de blanchir justement l'endroit dont je ne parvenais pas à détacher mes yeux.

Le nourrisson avait à nouveau laissé échapper le mamelon de ses lèvres et protestait. Je demandai à la mère s'ils avaient été dans la gêne.

- Non, dit-elle. Ces derniers temps, il gagnait assez.

Ces derniers temps, songeai-je. Comme beaucoup de gens de la région, il travaillait au pont et devait toucher un salaire médiocre, à l'image du reste de son existence.

Un autre homme de la maison du comte était arrivé et j'entendis près de moi murmurer les mêmes mots :

- Quand ?

- Peu après minuit.

J'avais l'impression que ces gens resteraient plantés là dans cette attitude figée, et que les mots prononcés par les nouveaux arrivants se répéteraient ainsi jusqu'à la fin des temps.

Par moments, on entendait les mots "frérot, frérot", prononcés par sa sœur. La mère, elle, laissait échapper un sanglot encore plus étouffé. Une fois seulement, elle dit : "On t'a tué, mon fils", puis, au bout d'un instant, elle ajouta : "... comme si tu avais été en trop pour ta mère."

En aucun cas je n'aurais eu le courage d'interrompre les pleurs d'une mère, mais les mots "On t'a tué, mon fils", me remplirent de perplexité.

- Se peut-il qu'on l'ait tué ? lui demandai-je à voix basse. Et pourquoi ?

Elle essuya ses larmes.

- Pourquoi ? Comment le saurais-je ? Sûrement pour rien. Parce qu'il faisait de l'ombre sur la terre.

- Ces derniers jours, il était très abattu, reprit la femme contre mon épaule ; il semblait tourmenté, en proie à quelque angoisse.

- Et hier soir ?

- Surtout hier soir.

A nouveau mes yeux se fixèrent sur l'emmuré, sur la petite anfractuosité à la base de son cou, comme si quelque chose devait apparaître là, en ce point précis, une ombre... une... je ne saurais comment dire. Mais le maçon, de son geste machinal, déversa à nouveau son lait de chaux sur l'emmuré. L'eau blanche, vraie liqueur de légende, ruissela sur lui.

- Surtout hier soir, répéta la femme. Vers minuit, j'ai eu l'impression qu'il bougeait à côté de moi. Et à l'aube, quand je me suis réveillée, il n'était plus là.

Son sein ayant encore échappé à l'enfant, le lait coula sur le sol, mais elle avait l'air de ne pas s'en soucier.

- Vous aviez des besoins d'argent ? lui redemanda quelqu'un.

- Oh, vous savez ! fit la femme. Comme tout le monde.

Les parents du mort se tenaient toujours là, agglutinés en petit groupe silencieux. On entendit le tintement du seau que l'homme remplissait de lait de chaux au tonneau. J'étais ahuri. Je n'aurais pas du tout été surpris de le voir maintenant nous en asperger tous.

 

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XXXIX

 

Ce jour-là et le lendemain, je ne cessai d'être obsédé par cette vision. J'avais l'impression que les yeux ouverts de l'emmuré, figés sous la mince couche de chaux, m'apparaîtraient sur n'importe quelle surface de mur autour de moi. Les murs en général m'épouvantaient, et je m'efforçais autant que je pouvais - en vain, bien sûr - de ne point les regarder. C'est alors seulement que je compris la grande et puissante place que les murs occupent dans notre vie. On ne peut pas plus leur échapper qu'à sa propre conscience. J'avais beau sortir du monastère, dehors, que ce fût près ou loin, toujours je rencontrais des murs.

A force d'échafauder des hypothèses, je sentais mon cerveau sur le point d'éclater. Si réellement, comme tous le disaient, il était venu s'offrir volontairement en holocauste, quel avait été le vrai motif de son acte ? La volonté d'assurer à sa femme et à son enfant une vie aisée grâce à la grosse somme que verserait la société ? Je l'aurais cru de tout autre, mais pas de cet homme simple qu'était Murrash Zenebishe. Je me disais parfois qu'il avait peut-être décidé de se donner la mort pour échapper à la discorde familiale (on n'imagine pas l'enfer que peuvent créer des belles-sœurs vivant sous le même toit), mais, en l'occurrence, cela non plus n'était guère fondé. On n'avait jamais entendu jaser sur la famille de Zenebishe. A d'autres moments, je me demandais si, quelle qu'eût été l'origine de son sacrifice, il s'était ouvert de son projet à sa femme. Et, dans l'affirmative, l'avait-elle approuvé ? Ce n'était pas pensable. D'autres fois encore, je me disais qu'il n'aimait peut-être pas sa femme. Il sortait de temps à autre, la nuit, sans qu'elle sût où il allait. Il lui était arrivé d'en éprouver de la jalousie.

Je sentais bien que c'était une odieuse manière d'interpréter les choses, mais, bien que j'en fusse conscient, je ne l'avais pas moins empruntée au glaneur de contes et légendes. J'avais beau m'efforcer d'y échapper, comme je le faisais pour les murs, ces idées m'obsédaient.

Il sortait parfois la nuit... Sa femme disait-elle la vérité ? Est-ce que tous disaient la vérité ? Moi aussi, comme les autres, je les aurais bien crus, mais cet endroit, à la base du cou de l'emmuré, ce détail, à la jonction du cou et de la poitrine, bouleversait tout. A trois reprises, j'avais scruté ce point de son corps, car, les trois fois, j'avais eu l'impression que, sous la couche de chaux, avait commencé à se former une tache d'un rouge pâle, très pâle. Mais, les trois fois, l'homme muni de son seau avait aspergé l'emmuré avant que mes yeux n'eussent discerné une tache rouge bien nette.

Ça suffit ! me dis-je. Toutes ces rumeurs n'étaient qu'affabulation et mensonge. Il s'agissait d'un crime et de rien d'autre. Murrash Zenebishe avait été assassiné. C'est sa mère qui avait prononcé la première le mot assassinat. Ils l'ont assassiné pour rien... Parce qu'il faisait de l'ombre sur la terre... On l'avait tué de sang-froid, peu après minuit, puis on l'avait emmuré. Sa blessure, ou une de ses blessures, se situait à la jointure du cou et de la poitrine, et cet homme l'aspergeait de chaux de temps à autre justement pour couvrir un dernier épanchement de sang possible. Il s'agissait bien d'un meurtre commis par les constructeurs.

Mais comment Murrash Zenebishe s'était-il retrouvé de nuit au pont ? Je formulai cette question à voix haute, car j'avais la satisfaction de pouvoir y répondre clairement. Il sortait parfois la nuit... Alors, il faut que nous accomplissions nous-mêmes le meurtre... Ce jour-là, chez le comte, les constructeurs avaient laissé échapper ces mots-là. Et le comte, refusant de se mêler de cette ténébreuse affaire, s'en était lavé les mains comme Ponce Pilate. Assurément, le sort de Murrash Zenebishe avait été scellé à ce moment-là.Les terrestres avaient découvert que les aquatiques payaient quelqu'un pour démolir nuitamment une partie du pont. Cet homme n'était autre que le modeste Murrash Zenebishe. Par trois fois, il avait accompli sa besogne sans se faire pincer. La quatrième, on l'avait pris sur le fait et on l'avait tué. Ces derniers temps, il était très abattu, en proie à l'angoisse... Et la veille au soir ? Surtout la veille... Oui, il avait senti que le cercle se resserrait autour de lui. Partout les rhapsodes chantaient sa mort. Il ne lui restait qu'une issue : cesser son travail de sape. Mais, apparemment, les hommes de « Bacs et Radeaux » ne s'étaient pas résignés à voir annuler le contrat. L'ayant pris dans leurs rets, ils ne le laissaient plus en sortir. Deux seuls partis s'offraient à lui : fuir, ou persévérer dans la voie fatale. Apparemment, il avait choisi le second... Ainsi donc, il éprouvait comme une angoisse. Et la veille ? Surtout la veille. Peut-être était-ce la dernière obligation qu'il avait assumée envers les gens des eaux ? Il était sorti comme les autres fois, vers minuit. Il s'était immergé loin du pont et s'en était approché à la nage, en s'efforçant de ne point faire de bruit. La nuit était sombre, sans lune. Puis il s'était passé là quelque chose que l'on ne saurait jamais. On ignorait tout des circonstances de sa capture et de sa mise à mort. L'avait-on tué aussitôt ou l'avait-on d'abord soumis à interrogatoire ? L' avait-on menacé ou au contraire l' avait-on pris par la douceur, en le rassurant, en faisant miroiter à ses yeux la forte indemnité que recevrait sa femme ? Ou bien peut-être les choses ne s'étaient-elles pas du tout passées ainsi ? Il n'y avait eu ni paroles de menace ni propos doucereux, on l'avait tout simplement tué en silence et tout avait été consommé sans mots, là, sous la première arche. Au fond, c'était l'exécution d'un meurtre qui planait dans l'air depuis longtemps. Nous étions tous éclaboussés par le sang qui en avait jailli, et les cris d'horreur qu'il aurait dû susciter étaient déjà éteints.

Le long duel entre aquatiques et terrestres s'était soldé par la victoire de ces derniers. « Ne cherchez pas à nous nuire, car vous trouverez la mort. » C'était ce cri qui montait de la première arche du pont.

J'étais convaincu de tout cela. Et pourtant, mon cerveau refusait jusqu'au bout de s'y résoudre, continuant d'élaborer en silence une suite sans fin d'hypothèses.

S'il en était bien ainsi, ce que j'étais enclin à croire, on pouvait alors se demander si la femme de Murrash Zenebishe était au courant du contrat passé avec « Bacs et Radeaux » pour ce travail de sape et, dans l'affirmative, quelle attitude elle avait adoptée. Mais, avant cela, se reposait la question : qu'est-ce qui avait poussé Murrash Zenebishe à s'entendre avec « Bacs et Radeaux » ? Le besoin d'argent ? Il touchait un bon salaire. Et ses frères, maçons eux aussi, gagnaient autant que lui.

Je sentais toutes ces idées s'entremêler dans ma tête. J'avais conscience de m'être engagé dans un dédale dont je ne pouvais absolument plus sortir. Je revenais à mon point de départ et tournais en rond autour de ce point. Sa femme l'avait-elle poussé à agir, ou, au contraire, l'avait-elle retenu ? Aucune de ces deux éventualités n'était à exclure. Peut-être rêvait-elle d'une vie meilleure, de s'habiller mieux que ses belles-soeurs, d'acquérir quelques parures. Mais elle pouvait aussi bien avoir dit à son mari : que ferions-nous de cet argent maudit ? Heureusement, nous ne manquons de rien... Il sortait parfois la nuit... A plus d'une reprise, elle s'était même montrée jalouse. Et si vraiment il avait voulu cet argent pour le dépenser avec une autre femme ? Il sortait la nuit... A cela, il pouvait y avoir deux motifs : ou bien il allait perpétrer son travail de démolition, ou bien il rejoignait une autre femme - à moins qu'il ne fit les deux à la fois. Il était plus vraisemblable qu'une autre femme, plutôt que les vicissitudes de sa vie quotidienne, l'avait poussé à se mettre ainsi en danger...Ainsi donc, sa femme était jalouse ? Il avait peut-être justifié ses sorties par sa besogne au pont (pour autant qu'il lui en eût révélé le secret) sans pour cela dissiper ses soupçons. Peut-être aussi l'avait-elle suivi, par une de ces nuits-là, et, ayant découvert son autre secret, dans sa fureur (ou de sang-froid, peut-on savoir ?), l'avait-elle dénoncé aux constructeurs.

Quoi qu'il en fût, de quelque manière que les choses se fussent passées, il demeurait que les maîtres du pont avaient tué de sang-froid Murrash Zenebishe et l'avaient ensuite emmuré. Le crime n'avait qu'un mobile : répandre la terreur.

Ils avaient tout bien calculé. Ils avaient sûrement étudié avec soin toutes les manières possibles de justifier ce forfait. Ils s'étaient attelés à cette tâche alors que ni le pont ni même ses plans n'existaient encore, en envoyant un homme qui avait fait semblant d'être atteint d'épilepsie sur la rive même de l'Ouyane maudite. Il n'y avait alors ni pont, ni projet, seulement ce mal. Il avait frayé le chemin. Il était naturel que la mort lui eût emboîté le pas.

Dans leur duel farouche, les deux adversaires s'étaient servi de l'antique légende. Les premiers, à travers elle, avaient fomenté la destruction du pont. Les seconds, par le même moyen, avaient préparé le meurtre.

Dans mon esprit harassé, je sentais tout à la fois un grand vide et une clarté accablante. Je me dis que, comme toutes les affaires de ce monde, cette histoire-là aussi était à la fois plus simple et plus compliquée qu'on ne l'imaginait... Des gens étaient venus de loin, certains par voies navigables, d'autres à travers les steppes, pour accomplir sous nos yeux un acte dont, ainsi qu'en jugeait le glaneur de coutumes qui les accompagnait, on n'aurait encore su dire en quoi il consistait vraiment : dans un travail de construction ou dans un meurtre. De fait, on ne pouvait encore pronostiquer lequel de ces deux actes laisserait leplus longtemps sa marque sur cette terre, et lequel serait effacé le premier par les ans. Plus tard seulement, on découvrirait lequel aurait été essentiel dans l'édification de l'ouvrage, le travail même de construction ou bien le meurtre, lequel n'aurait en somme fourni que l'échafaudage de l'autre, et lequel aurait été véritablement fondateur.

A première vue, on aurait cru que les nouveaux arrivants avaient tout calculé, mais ce pouvait n'être qu'une impression superficielle. Peut-être eux-mêmes croyaient-ils édifier un pont alors qu'en fait, comme dans un délire, ils obéissaient à un tout autre ordre dont ils ignoraient l'origine. Et nous tous, envoûtés comme eux, contemplions cela sans être en mesure de bien distinguer ce que nous avions sous les yeux : des arches de pierre, de la chaux ou du sang.

Très-Sainte Vierge, pardonne-nous nos péchés ! priai-je à part moi. Je parvenais à apaiser mon âme, mais mon esprit refusait d'obtempérer. Il se portait avec fougue vers la légende. Cette légende, ces gens l'avaient ressuscitée comme une arme ancienne retrouvée par hasard pour s'entre-déchirer. Malgré tout, il était encore trop tôt pour dire s'ils avaient réussi à la soumettre à leur dessein. Peut-être au contraire était-ce elle qui les avait pris à leur propre piège, avait dérangé leur cerveau pour les inciter ensuite à ce jeu sanglant ?

 

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XL

 

On ne parla, ces jours-là, que du supplice de Murrash Zenebishe. On racontait les choses les plus incroyables, on faisait courir les bruits les plus insensés, on répétait lesdernières paroles qu'il était censé avoir prononcées, la volonté qu'il avait exprimée de garder ses yeux dehors, pour qu'il lui fût permis de voir son enfant (certains disaient le pont au lieu de l'enfant, et d'autres liaient ses dernières volontés non seulement à sa famille, mais au sens du devoir, aux divinités, voire à la principauté), etc .

Sur un banc de sable, près de la première arche où se trouvait l'emmuré, se rassemblait en permanence une petite foule. Du matin au soir, des sentinelles détachées par le comte y montaient la garde tandis que l'enquêteur chargé d'élucider l'affaire, après avoir tourné autour, venait toujours à un moment ou à un autre se camper devant l'emmuré. Le visage du mort, masque de craie blafard, n'avait subi aucune altération depuis le premier jour. Maintenant que la chaux avait séché et qu'on ne l'aspergeait plus, sa blancheur était devenue insoutenable. Certains disaient que si on le regardait au clair de lune, on risquait de perdre la raison.

Ses proches, ses vieux parents, ses frères avec leurs épouses, et sa jeune veuve avec le nourrisson venaient chaque jour le voir et restaient là des heures entières, debout, silencieux, sous la pluie ou le soleil, le regard rivé sur l'emmuré. Ses yeux grands ouverts, revêtus de leur pellicule de chaux, reflétaient le mutisme, le silence, l'irréversibilité qui sont l'apanage de la mort. Au cours de la première semaine, ses parents vieillirent d'un siècle, et ses frères, leurs épouses et même leurs enfants parurent s'être ridés à jamais. Et lui, appuyé à l'arche du pont comme sur un oreiller de pierre lisse, de derrière le voile crayeux qui le rendait plus lointain qu'un esprit, contemplait le spectacle qui s'offrait à ses yeux.

Quand il y avait moins de monde ou qu'il ne restait plus personne, alors Gjelosh l'idiot s'approchait du lieu du sacrifice. Il demeurait là, interdit, tourmenté de ne point comprendre ce qui s'était produit. Il s'approchait à pas lents de l'emmuré, se glissait à son côté et lui murmuraitd'une voix étouffée : « Murrash, Murrash », dans l'espoir que l'autre pourrait l'entendre, puis, après avoir répété plusieurs fois ce manège, il s'éloignait, tête basse.

La vieille Aïkoune ne vint là que pour Septime, le jour où, croit-on, le mort fait sa première tentative - la plus désespérée - pour s'arracher aux chaînes de l'au-delà, et elle resta de longues heures devant la première arche, sans mot dire. Ces faits ne trouvaient aucune explication, même dans l'expérience des plus anciens. Les jours passèrent encore, on approchait de la Quarantaine, moment où, croit-on, les globes oculaires du mort viennent à éclater, et tous se rendirent alors compte du lourd fardeau qu'un défunt non enterré constituait non seulement pour sa famille, mais pour toute la contrée. C'était quelque chose qui transgressait tout ce que nous connaissons en matière de frontières entre la vie et la mort, qui était à cheval entre les deux, comme un pont, sans pencher davantage d'un côté que de l'autre. Un homme avait été enfoncé dans le non-être tout en laissant sa forme comme un vêtement oublié ici, à la surface.

Des gens, des curieux accourus de villages lointains, des pèlerins qui s'arrêtaient dans les auberges sur la grand-route, de riches étrangers avec leurs épouses, en voyage d'agrément à travers le monde, affluaient de toutes parts pour voir le mort non enterré (ces derniers temps, après la réfection intensive des grands axes routiers, ce genre de tournées était devenu à la mode).

Ils s'arrêtaient devant la première arche, ébahis, pâles comme la cire, dans un bourdonnement de commentaires, conversant dans leurs langues, faisant des signes de la main dont on ne pouvait deviner s'ils bénissaient ou maudissaient l'heure qui les avait conduits à ce pont. Seul face à leur brouhaha, froid, vide, indifférent, calcaire, Murrash Zenebishe semblait comme enveloppé d'un voile de mariée.

C'était le début d'avril. Il faisait beau et, sur le pont, les travaux se poursuivaient avec plus de fougue que jamais. On eût dit que le mort avait un effet stimulant. La deuxième arche était entièrement terminée et on était en train de construire la voûte de la troisième. On ôtait les cintres de l'arche centrale. La boue de l'année précédente, qui avait tout maculé alentour, avait disparu. A présent, les pierres taillées répandaient une fine poussière d'une noble blancheur. Elle avait saupoudré les deux rives de l'Ouyane et parfois, les nuits de pleine lune, elle y miroitait comme dans un rêve.

Dans la clarté lunaire d'une de ces nuits d'avril, en déambulant sur la rive, je tombai par hasard sur le maître d'œuvre. Il y avait longtemps que je ne l'avais vu. Nous échangeâmes quelques propos fort vains, sans contenu, légers comme des plumes tournoyant au gré du vent. Tandis que nous devisions de la sorte, dans un état de quasi-somnolence, j'eus subitement une envie folle de le saisir par le col de sa pèlerine, de le coller au pilier du pont et de lui crier en pleine figure : cet ordre nouveau dont tu me parlas un jour, cet ordre à vous, de banques et d'intérêts, qui devrait soi-disant faire faire au monde un bond d'un millénaire, est lui aussi baigné de sang. Je repensais à cela, et même à la réponse à venir : oui, comme tous les ordres, ô moine ! Mais, comme s'il avait deviné mon bouillonnement intérieur, il leva la tête et, pour la première fois, me regarda droit dans les yeux. C'étaient des yeux que j'avais déjà croisés : couverts de fêlures rayonnantes, comme quand la terre se craquèle, mais plus irrités encore, comme sur le point d'éclater, comme si l'heure de la Quarantaine n'était pas venue pour le mort, mais pour lui-même...

 

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XLI

 

 

Le printemps était clair comme il l'avait rarement été. La fonte des neiges avait grossi l'Ouyane maudite. Bien que gonflée, ragaillardie, elle ne s'acharna guère contre le pont. Elle paraissait l'ignorer. Elle écumait, battait un moment contre les piles de pierre, sous les pieds du mort, puis, à peine les avait-elle dépassées, elle se calmait, comme si la vue de l'emmuré l'eût rassurée. Seul demeurait, sur ses crêtes froides, un reflet méchant, railleur.

Durant tout le printemps et au début de l'été, les travaux se poursuivirent à un rythme soutenu. La troisième arche fut presque achevée et l'on entreprit la construction, sur le flanc droit, de l'espèce d'œil-de-bœuf qui devait faire office de trop-plein en cas de montée des eaux.

Le pont, sur toute sa longueur, retentissait du bruit des marteaux, des ciseaux des tailleurs de pierre, du grincement des chariots qui y transportaient le dernier mortier.

Au milieu de ce fracas continu et des grondements du fleuve se tenait, toujours aussi calcaire, d'une blancheur non-pareille, Murrash Zenebishe dont personne n'eût su dire si la chair de son visage se décomposait sous son masque de chaux ou si elle s'était figée comme le mortier.

Ses proches continuaient de venir le voir, mais ils écourtaient de plus en plus leurs visites. Quelque temps après l'emmurement, émergeant du trouble extrême où les avait plongés l'étrangeté des faits, ils s'étaient aperçus qu'ils ne l'avaient point pleuré selon la coutume. Ils avaient essayé d'y remédier, mais cela leur avait été impossible. Les sanglots s'arrêtaient dans leur gorge, de même que les mots qui auraient dû accompagner leurs pleurs. Ils tentèrent alors de le faire pleurer par des pleureuses professionnelles, mais elles aussi, bien qu'entraînées à pleurer en toutes circonstances,s'en révélèrent incapables. « Il ne veut pas qu'on le pleure », avaient fini par conclure ses parents.

Un certain temps s'était écoulé depuis la mort de l'emmuré, et ses proches pensaient tantôt que c'était une chance d'avoir sa forme ainsi vivante sous les yeux, tantôt aussi que c'était la plus pesante des malédictions. Au reste, maintenant, ils ne lui rendaient jamais plus visite ensemble. Sa femme, avec son petit dans les bras, venait seule et s'éloignait dès qu'elle voyait les autres s'approcher. Une sourde querelle, disait-on, avait éclaté entre eux pour le partage de l'indemnité.

Les enquêteurs avaient eux aussi espacé leurs visites. Apparemment, le comte avait d'autres soucis et préférait voir l'instruction close. Cela n'empêchait pas la renommée de Murrash Zenebishe de s'étendre de jour en jour. Dans les principales cités, il était devenu, disait-on, le principal sujet de conversation, et les grandes dames de Durrës, entre autres curiosités saisonnières, s'interrogeaient entre elles à son propos.

Nombreux étaient les visiteurs lointains qui rappliquaient uniquement pour le voir. Ils arrivaient parfois accompagnés de leurs épouses, et certains refaisaient même le voyage. Sans doute était-ce la raison pour laquelle, ces derniers temps, l'Auberge des Deux Robert avait doublé ses recettes.

 

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XLII

 

Le ciel se couvrit. Le comte, accompagné des siens, quittant la montagne où il était allé se reposer, regagna son château. Autour du pont, on entendait jour et nuit le fracasdes marteaux. Les travaux touchaient à leur fin. On terminait l'arc du trop-plein sur le flanc gauche.

Un jour, au début de septembre, la fille du comte vint voir l'emmuré. Je ne l'avais pas rencontrée depuis longtemps. Elle avait grandi. C'était maintenant une jeune femme. Je craignis qu'elle ne pût soutenir la vue de la victime. Or elle la contempla sans trop paraître troublée. Lorsqu'elle s'éloigna sur la berge, frêle et un peu triste, les gens se retournèrent pour la regarder. Ils savaient que cette fille gracile était cause du grand froid qui s'était instauré entre notre seigneur et le puissant pacha turc, devenu depuis peu, hélas, notre voisin.

Peut-être parce qu'elle avait grandi par ces temps troublés qu'avaient constitué les dernières saisons, on n'avait encore fait courir à son sujet aucune histoire de prince charmant qui franchit sept montagnes pour venir voir sa belle, comme c'était souvent le cas pour les jeunes filles de haut lignage. Mais, si on lui avait épargné de tels ragots, on l'avait en revanche gratifiée d'un surnom effrayant qui s'était répandu, je ne sais comment, un peu partout. On l'appelait la « fiancée du Turc ». Je m'étais souvent demandé d'où cet absurde surnom tirait son origine. Il ne se justifiait nullement. Il allait même à l'encontre de la réalité, et pourtant il continuait d'avoir cours. On n'aurait su dire s'il avait été forgé dans une intention bienveillante ou malveillante. Il se situait entre les deux, et c'était probablement pourquoi cette appellation semblait à la fois juste et fausse. La jeune fille n'avait aucunement été mariée à un Turc et, malgré tout, on lui avait appliqué ce sobriquet comme si, dans son cas, l'essentiel avait été la demande en mariage, bien qu'elle eût été rejetée. On l'appelait donc la « fiancée du Turc » pour la seule raison qu'on l'avait là-bas demandée en mariage, qu'on l'y avait convoitée à distance et qu'on lui agitait de loin le noir tchador oriental dont on couvrait le visage des femmes.

Ce surnom me faisait frémir. Pourquoi l'employait-on encore, pourquoi ne s'éteignait-il pas sur-le-champ, puisque les Turcs s'étaient vus éconduits ? Qu'était-ce que cette menace prolongée, cette demande en mariage qui planait encore dans l'air ? Je me disais parfois : c'est un surnom de hasard, plus risible qu'effrayant, il ne mérite pas que j'y repense encore, mais, un moment plus tard, les doutes m'assaillaient à nouveau. Et si tout cela débordait le destin de la jeune comtesse ? Si l'opinion générale avait confusément, obscurément pressenti ce que serait là le destin de toutes les filles d'Arberie ? Ce surnom épouvantable n'avait pu naître, et encore moins survivre, sans motif profond.

Telles étaient les pensées qui hantaient mon esprit et je me disais : Ah, si cette pauvre petite, si délicate, presque diaphane, savait à quoi je songe tandis qu'elle se promène, accompagnée de sa gouvernante, sur la berge !

 

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XLIII

 

 

Partout on observait une certaine précipitation : dans les travaux sur l'Ouyane, dans l'allure des messagers, et jusque dans le départ des cigognes qui, après avoir becqueté une dernière fois les poutres du pont, semblaient pressées d'entreprendre leur lointain périple, celui qu'aucun cours d'eau ni aucun pont ne devait interrompre.

Les nouvelles en provenance de la base d'Oricum portaient aussi le même sceau : rassemblées à la hâte, elles étaient contradictoires. Le vieux Comnène, disait-on, était mort, mais, à cause de la situation créée à la base, son trépas était gardé secret. On chuchotait aussi une fouled'autres choses. On disait, par exemple, que le grand sultan turc s'était retiré dans les profondeurs de l'Asie mineure pour méditer dans la solitude. Peut-être était-ce pour cela que les Turcs paraissaient s'être assoupis.

Ils ne donnaient plus aucun signe de vie. Un jour, seulement, c'était en fin de semaine, on aperçut à nouveau un derviche qui cheminait à travers la plaine glacée, seul, battu par les vents. Il allait nu-pieds, comme tous les derviches errants, couvert de poussière au point que ses haillons se confondaient presque avec ses cheveux. Il s'était arrêté sur le banc de sable devant la première arche du pont et, se prosternant devant l'emmuré, d'une voix profonde, empreinte d'une grande tristesse, il s'était mis à psalmodier une prière islamique. Puis il était reparti pour on ne savait où, à travers la grande plaine.

 

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XLIV

 

Quelques jours avant l'achèvement des travaux, l'un des deux contremaîtres, plus précisément le replet, fut atteint d'une maladie rare et répugnante : il perdait tous les poils de son corps. On l'enferma dans une baraque et l'on s'efforça de garder le secret sur sa maladie, mais il ne fut pas possible de la dissimuler. Partout les gens jasaient, certains d'un air peiné, d'autres en se moquant. Comme lui, les loups aussi se dépoilent en été, disaient ceux-ci. Gjelosh l'idiot tournicotait toute la journée autour de la cabane, plaquait son œil contre les interstices pour distinguer quelque chose, recommençait son manège de l'autre côté et hochait la tête comme s'il avait compris de quoi il retournait. La vieille Aïkoune dit que ce n'était là que ledébut du châtiment de Dieu. Selon elle, ceux qui avaient entrepris ce travail maudit perdraient d'abord leurs poils, puis leurs yeux, puis leur nez et leurs oreilles, et finiraient par voir tomber leur chair en morceaux.

Cependant, les constructeurs, toujours pressés, escaladant de jour et de nuit les croisillons des échafaudages, surgirent de partout comme des cafards avec leurs auges, leurs grattoirs, leurs truelles. Manifestement, ils s'attelaient à présent au revêtement du parapet, car à la différence des blocs des arches et des piles, il était fait d'une pierre calcaire, donc aisément friable, ce pour quoi on la surnommait pierre-femme. On racontait que dans certains édifices où elle était utilisée depuis très longtemps, elle exsudait un liquide blanchâtre analogue à du lait, comme un sein maternel.

 

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XLV

 

Un beau matin du mois de Saint Mitër, le pont sur l'Ouyane maudite, qui nous avait durant ces deux années apporté plus de soucis que la caillasse et les billots charriés par la rivière elle-même, se réveilla complètement achevé. On savait bien que les travaux en étaient à leur phase finale, mais la vue du pont, ce matin-là, était quelque chose d'incroyable, de quasi miraculeux. Cela tenait à ce que, jusqu'à la veille, une bonne partie de l'ouvrage était encore masquée par les échafaudages. Tard dans l' après-midi, on avait commencé à arracher les cintres, comme on effeuille un épi de maïs, et ce travail s'était poursuivi toute la nuit.

Peut-être avait-on programmé qu'à l'aube de ce jour il devait apparaître soudain, comme surgi du fond de l'abîme.

Tout au long de la nuit, on avait entendu craquer les pièces de bois arrachées par les leviers qui les laissaient retomber avec fracas. Dans leur sommeil, les gens s'étaient retournés péniblement sur leur couche, comme réveillés par les roulements de l'orage, saisis de terreur ou proférant des malédictions. Beaucoup pensèrent que les constructeurs, repentis ou bien ayant reçu un ordre d'on ne savait où, démolissaient ce qu'ils avaient eux-mêmes bâti.

Au matin, ils eurent toutes raisons de ne point en croire leurs yeux. Dans la lueur maussade du jour, entre les eaux troublés et le ciel couvert, éblouissant, inattendu, comme un cri muet, un cerf aux abois, il surgit soudain, blanc, dépouillé. Il s'élançait hardiment au-dessus du vide, s'étirait, paraissait prendre son essor, mais à peine avait-il franchi le milieu du lit qu'il se laissait retomber comme dans un vol de rêve, courbait légèrement l'échine et allait toucher du front l'autre berge. Il était beau comme une vision de songe. Les pores de ses pierres semblaient capter et émettre de la lumière comme ceux d'un corps vivant. Jeté ainsi au milieu de l'hostilité de la terre et des eaux, il paraissait s'employer désormais à se concilier les éléments qui l'entouraient. Les crêtes écumeuses des vagues se montraient déjà mieux disposées à son égard, de même que les grenadiers sauvages sur la colline d'en face et deux petits nuages à l'horizon. Tous s'efforçaient de s'accorder à sa présence.

Tel était sa forme :

 

; une croix † indiquait le lieu du sacrifice.

Les gens, émerveillés, se tenaient sur les deux rives à le contempler bouche bée, pareil à une beauté coupable. Mais, malgré cela, nul ne le maudit. La vieille Aïkoune, venue sur le coup de midi, en fut incapable. Sa vue m'a pétrifiée, dit-elle. Tous étaient comme envoûtés et nul ne porta ses regards sur la caravane des constructeurs qui se préparaient à partir. On ne pouvait croire que ce conglomérat d'hommes et d'objets hétéroclites, cette tourbe denomades, cette crasse, cette lie de bègues, d'aigrefins, d'ivrognes, de bossus, de teigneux, d'assassins, eussent conçu pareille merveille de pierre.

A l'écart, comme s'ils avaient senti qu'ils lui étaient devenus brusquement étrangers, ils ramassaient leurs frusques, leurs outils, seaux, brouettes, marteaux et couteaux du crime. Ils les chargeaient sur des chars ou des mules et, en les regardant tournoyer une dernière fois, j'éprouvais une vive impatience de les voir déguerpir au plus tôt, quitter le pont, dans l'espoir que l'on n'en entendrait jamais plus parler.

Continuer : partie 3 sur 4