Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)
Chapitre XXII
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 4 parties.
C'est ainsi que je m'étais, sans m'en rendre compte, approché de la première arche où se trouvait l'emmuré. La lunel'éclairait plus qu'en n'importe quelle autre nuit et je demeurai un long moment immobile, le regard rivé sur ses yeux de chaux. J'avais froid comme s'il m'avait communiqué le gel de l'au-delà. « Murrash Zenebishe, dis-je en silence (l'idée que, de quelque manière, j'imitais Gjelosh l'idiot, qui parlait ainsi à l'emmuré quelque temps auparavant, ne me troubla nullement), Murrash Zenebishe, répétai-je, toi qui es mort avant moi, mais qui vivras plus longtemps que moi... » Je n'avais pas la force de détacher mon regard de ces yeux éteints dont la blancheur était devenue insoutenable. Pourquoi me trouvais-je là, que voulais-je lui dire et qu'attendais-je de lui ? Je devais m'éloigner au plus vite de cette poussière lunaire, du lieu du sacrifice, mais mes jambes ne m'obéissaient plus. J'avais l'impression que, d'un moment à l'autre, le voile calcaire de ses yeux tomberait pour livrer leur message. Et ce message, je le devinais presque. Ses yeux semblaient me dire : « Nous deux, ô moine, sommes si proches l'un de l'autre. Tu ne sens pas à quel point ? »
A la vérité, c'était précisément ce que j'éprouvais, et, en reculant sans le quitter des yeux (j'avais le sentiment que c'était la seule manière dont je pouvais me détacher de lui), je me dis qu'il me fallait rentrer chez moi au plus tôt pour terminer ma chronique. Rentrer au plus tôt, parce que les temps étaient sens dessus dessous, que bientôt il serait trop tard pour toutes choses et qu'alors, quiconque coucherait sur le papier des témoignages pourrait le payer de sa tête. Cette chronique, tout comme le pont, réclamerait peut-être un sacrifice, et qui pourrait en être la victime, sinon moi, moine Gjon, fils de Gjorg Oukshama, qui relate lesdits faits en se remonstrant qu'il n'y a dans nostre langue encore rien d'escrit dessus le pont le l'Ouyane maudite, ni sur le malheur qui nous menace, et le fays pour l'amour de nostre terre.
Tirana, 1976-1978.
OceanofPDF.com
La Grande Muraille
OceanofPDF.com
LE SURVEILLANT SHUNG
Les barbares à leur tour sont passés... Mon adjoint accompagna ces mots d'un soupir. Il avait le regard sans doute braqué dans la direction où s'éloignaient leurs chevaux tandis que, de mon côté, je me faisais l'observation qu'en aucun lieu de l'immense Chine, non seulement dans les petites villes, mais pas davantage dans les grandes ni dans la capitale, où l'on sait mieux les choses qu'en province, nulle part donc chez nous il ne se trouvait personne qui ne commentât le franchissement de la Muraille par des nomades, fût-ce les membres d'une délégation, autrement que par les mots « les barbares à leur tour sont passés », en les accompagnant d'un soupir, de ceux que l'on pousse en général à propos d'événements dont on pressent qu'on éprouvera plus tard la nostalgie.
Bien que le silence plane ici depuis des décennies, cela n'empêche nullement les sujets de notre empire d'imaginer notre Muraille et les nomades du Nord aux prises, s'empoignant sans relâche avec sauvagerie, se jetant des lances ou de la poix, se crevant ou s'arrachant les yeux, les pierres ou bien les cheveux.
Mais cela ne m'étonne plus outre mesure quand je songe que les gens ne font pas que l'affubler d'une pseudo-auréole d'héroïsme, mais se représentent de la Muraille le reste, depuis sa configuration jusqu'à sa hauteur même, de manière bien différente de ce qu'elle est en réalité. Ils ne parviennent pas à se persuader que si, par endroits, elle est effectivement très élevée, impressionnante même, au point qu'en regardant d'en haut, comme c'est le cas de cet endroit où nous nous trouvons, on est pris de vertige, en revanche, sur la majeure partie de son étendue, son délabrement fait peine à voir. À cause de cet état d'abandon, de l'extraction de ses pierres par les habitants des alentours, elle s'est rabougrie au point que c'est tout juste si elle dépasse la taille d'un cavalier sur sa monture, sans parler d'un de ses segments qui n'a plus de Muraille que le nom. En fait, ce ne sont plus que des pierres disséminées çà et là, les vestiges, dirait-on, d'un projet initial abandonné pour Dieu sait quelle raison. Et c'est ainsi, pareille à un reptile qu'on a du mal à distinguer, rampant dans la boue, qu'elle a atteint jusqu'aux confins du désert de Gobi, lequel l'a naturellement aussitôt engloutie.
Le regard de mon adjoint était vide comme celui des êtres ordinairement obligés de le porter au loin.
- À présent, nous sommes dans l'attente d'un ordre, dis-je avant qu'il ne m'eût demandé le premier ce qu'il nous incombait de faire.
On imagine bien que la conclusion des pourparlers avec la délégation officielle des nomades déterminerait cet ordre, si jamais une telle décision venait à être vraiment prise.
Nous attendîmes donc cet ordre tout l'été, puis jusqu'à la fin des villégiatures, lorsque l'empereur et ses ministres étaient censés être rentrés. Mais cette décision ne vint ni avec les vents ni avec la petite pluie mêlée de neige de l'hiver.
Comme toujours dans ces cas-là, l'ordre, ou plus précisément sa réverbération, parvint au moment où nul n'y songeait plus. Je dis sa réverbération, car, avant même que n'arrivât le courrier impérial, nous avions appris la décision du gouvernement par les habitants des villages et des campements établis tout au long de la fortification. Ayant abandonné leurs logis, ils s'étaient retirés dans les grottes des montagnes voisines, comme ils le faisaient chaque fois à la veille des travaux de réfection de la Grande Muraille, dont ils étaient toujours informés avant nous, d'une manière qui est toujours restée pour nous un mystère.
C'était là sans doute un comportement avisé, car, en disparaissant de chez eux, ils s'épargnaient pour le moins les coups de fouet des fonctionnaires, sans compter bien sûr maints autres châtiments en tout genre. Je me suis toujours demandé, sans jamais trouver de réponse, comment ils avaient à cœur de soutirer des pierres à la Muraille et de s'en servir pour leurs bicoques ou leurs courettes, tout en sachant qu'un jour viendrait où ils les reperdraient.
Cette histoire, m'a-t-on dit, perdure depuis des siècles, et, à l'instar de l'écheveau de laine utilisé pour confectionner un cache-nez, qu'on détricote pour en faire un chandail, puis qu'on redéfait pour en faire à nouveau un cache-col, les pierres de la Muraille ont fait à plusieurs reprises l'aller et retour des maisons de paysans à la Muraille, et vice versa. Par endroits, on distingue encore sur elles des traînées de fumée qui, on s'en doute, attisent l'imagination des touristes ou des plénipotentiaires étrangers, auxquels il ne vient guère à l'idée que ce n'est nullement là la marque de quelque combat héroïque, mais la suie d'un âtre où, des années durant, a été préparée la maigre et morne tambouille de quelque bouseux anonyme.
Cet après-midi, donc, quand nous apprîmes que les paysans avaient déserté leurs logis, nous devinâmes que la Chine entière connaissait désormais la nouvelle de la réfection.
Ces travaux, bien qu'ils fussent l'indice d'une certaine tension, ne signifiaient cependant pas encore la guerre. À la différence des conflits armés, les reconstructions étaient si fréquentes que la Grande Muraille aurait pu tout aussi bien recevoir Réparation comme second prénom ou comme surnom. Au vrai, considérée dans son ensemble, plus qu'une muraille à proprement parler, c'était une infinie succession de ravaudages. On allait même jusqu'à prétendre que c'est sous cette forme qu'elle avait vu le jour dès le début : comme le rafistolage d'une muraille plus ancienne ayant eu elle-même pour origine une autre muraille, et ainsi de suite. On avançait même qu'au tout début le mur primitif s'élevait au cœur de l'État mais que, de réparation en réparation, il s'était lentement déplacé pour finir par atteindre la frontière, où, pareil à un arbre enfin planté dans un terreau approprié, il avait crû monstrueusement au point de terrifier le monde. Même ceux qui ne pouvaient imaginer la Muraille sans les nomades se demandaient parfois si c'étaient bien la présence de ceux-ci qui avait incité à son édification ou si ce n'était pas au contraire la Muraille qui, en se dressant à la frontière, les avait attirés.
Si nous n'avions de nos yeux vu la délégation de barbares passer par là, et même à deux reprises, quand ils étaient venus puis repartis, peut-être aurions-nous été du petit nombre qui allaient rattacher la nouvelle tension, comme la plupart des précédentes, aux dissensions qui n'étaient pas rares à se produire à l'intérieur du pays, voire au cœur de l'État. Pleins de cette satisfaction que donne la connaissance d'une vérité perdue dans un océan de mensonges, nous passerions de longues soirées d'hiver à échafauder hypothèse sur hypothèse à propos du cours possible des événements, des intrigues qui avaient pu être ourdies au palais, aux ressorts si secrets que leurs auteurs mêmes eussent été bien en peine de lesexpliquer, des jalousies dont on disait qu'elles avaient le pouvoir de briser les miroirs des dames au crépuscule, et ainsi de suite.
Mais tout s'était produit sous nos yeux, les nomades étaient passés juste à nos pieds. Nous gardions même souvenir des lisérés multicolores de leurs costumes, du claquement de sabots de leurs montures, sans oublier, bien entendu, les mots « Les barbares à leur tour sont passés » lâchés par mon second, accompagnés de soupirs et d'un regard totalement vide.
En toute autre circonstance, nous aurions pu éprouver ou feindre quelque doute, mais, cette fois, nous sentions qu'une pareille attitude eût été dépourvue de tout fondement. Si fastidieuses que fussent les soirées d'hiver, nous pouvions trouver une autre façon de les remplir sans aller chercher à l'inquiétude de l'État d'autres causes que l'approche des barbares.
Venue du nord se répand une sourde angoisse. Pour l'heure, la question qui se pose n'est plus de savoir si cet état de tension a vraiment son origine dans le danger qui nous menace de l'extérieur. Désormais, c'est plus qu'évident, et la seule question est de savoir s'il y aura vraiment la guerre.
Les premiers maçons sont arrivés, mais la plupart sont encore en chemin. D'aucuns soutiennent qu'il en vient quarante mille, d'autres citent des chiffres encore supérieurs. À coup sûr, ce sera la plus importante réfection de ces derniers siècles.
L'oie sauvage qui passe en poussant son cri réveille l'immensité du vide... Hier, comme je contemplais l'espace septentrional, je me suis souvenu de ce vers d'un poète dont je ne me rappelle plus le nom.
Depuis quelque temps, la crainte que m'inspire le vide dépasse toute autre forme d'appréhension... Les nomades, dit-on, ont à présent un chef unique, le successeur deGengis Khan, qui s'efforce, dans la poussiéreuse et hallucinante confusion qui est la leur, de créer un État. Pour l'instant, on ne sait rien de bien précis au sujet de ce chef, hormis qu'il est boiteux. Avant son nom n'est donc parvenue jusqu'ici que son estropiade.
Depuis quelques jours, les nomades, pareils à des bandes de choucas, apparaissent puis disparaissent dans le brouillard. À coup sûr, ils surveillent les travaux de réfection. Je suis certain que la Muraille, sans laquelle nous ne pouvons concevoir de survivre, est inadmissible pour leur esprit et doit leur causer le même trouble que nous inspire le vide septentrional.
OceanofPDF.com
KUTLUK LE NOMADE
On me dit de courir, courir, et de la surveiller sans arrêt, mais elle est interminable et toujours identique à elle-même, pierre sur pierre, pierre sous pierre, pierres d'un côté, pierres de l'autre, toutes liées par du mortier, et j'ai beau courir, elles ne changent pas, toujours pareilles à elles-mêmes comme cette saloperie de neige qui était toujours la même quand nous pourchassions Toktamish à travers la Sibérie, à la fin de l'année du Chien, lorsque Timur, notre khan kuturdilar, nous a dit : Tenez encore un peu le coup, les gars, car au fond ce n'est que de la neige, elle veut faire croire qu'elle est froide, comme toutes les mijaurées, mais elle finira bien par mollir et se liquéfier, alors que cette troupe de pierres, elle, est plus malfaisante, elle ne s'émiette ni ne fond, mais elle me barre le chemin, je ne comprends pas pourquoi le khan ne nous donne pas l'ordre de nous attaquer à cette pierraille, de la raser, comme à Tchubukabad, où nous nous emparâmes du sultan Bajazet Yaldrem et où le khan nous envoya ce yarlik : Honneur à vous qui avez capturé la Foudre, peu importe que vous n'ayez pas encore mis les menottes àtout le ciel, mais ça viendra ; puis comme à Akshehir, durant l'année du Tigre, quand nous avions enterré vivants les captifs pliés comme dans le ventre de leur mère et que le khan kuturdilar nous dit : s'ils sont innocents, comme le croit le magicien Qatshi, le ventre de la terre, qui est plus généreux que celui des humains, les engendrera de nouveau, ah ! comme c'était beau, mais notre khan n'a plus envoyé de yarlik nous demandant de tout raser, et les chefs, quand ils se réunissent en conseil, au sein du kurultaï, prétendent que ce qu'on appelle des villes ne sont que des cercueils où il faut bien se garder d'entrer, car une fois à l'intérieur vous ne pourrez jamais plus en sortir, voilà ce qu'ils disent, et pourtant le yarlik de destruction s'obstine à ne pas venir, je ne reçois que cet ordre sempiternel qui se répète comme ces maudites pierres : nomade, ouvre l'œil !
OceanofPDF.com
LE SURVEILLANT SHUNG
Les travaux de réfection se poursuivent, semble-t-il, sur tout le pan nord-ouest de la Muraille. Chaque semaine rappliquent de nouveaux maçons brandissant joyeusement drapeaux et fanions multicolores de leurs provinces, qui concourent à qui enverra le plus grand nombre de bras, mais l'on ne remarque nulle part le moindre mouvement de troupes. Les sentinelles nomades se profilent comme devant à l'horizon, sauf que, le brouillard s'étant épaissi par cette saison hivernale, il arrive qu'on ne les distingue plus très nettement, eux et leur monture, tant et si bien que, davantage que de cavaliers, ils ont l'air de tronçons de cadavres mutilés qu'un vent fou a fait voler d'on ne sait quel champ de bataille pour les essaimer dans les airs.
Ce qui se passe tient véritablement de l'énigme. À première vue, on pourrait croire à une manœuvre, chacun des deux camps ayant choisi de manifester sa force par une attitude de mépris. Mais, si l'on considère les choses avec lucidité, on y décèle des éléments qui échappent à toute logique. C'est la première fois, me semble-t-il, que se produit une telle rupture entre la Muraille et la capitale. Je lesai toujours imaginées indissolublement liées, et cela non pas seulement quand je travaillais à la capitale, mais même avant, quand je n'étais qu'un simple fonctionnaire perdu dans les vallées du Tibet. Qu'elles exerçaient l'une sur l'autre une influence du genre de celle que provoque la Lune, dit-on, sur le flux et le reflux des marées, je le savais depuis longtemps. Ce que j'ai appris en venant ici, c'est que la Muraille est capable de déplacer la capitale, en d'autres termes, qu'elle peut l'attirer à elle ou bien la repousser, alors que cette dernière est impuissante à son encontre. Tout au plus peut-elle tenter de s'éloigner elle-même comme la mouche qui cherche à échapper à la toile d'araignée, ou au contraire de s'en approcher pour se blottir dans son giron, comme un être pris de peur, mais c'est tout.
C'est par l'attraction ou le rejet exercés par la Muraille elle-même que s'expliquent à mon avis les mouvements de la capitale de la Chine au fil de ces deux derniers siècles, son déplacement vers le sud du pays, comme ce fut le cas avec Nankin, le plus loin possible de la Muraille, ou son rapprochement vers le nord, le plus près possible, comme dans le cas de Pékin, devenue pour la troisième fois notre capitale.
Ces derniers jours, je me suis creusé la cervelle pour trouver une explication plus précise à ce qui est en train de se passer. Parfois, j'ai l'impression que ce flottement, si on peut l'appeler ainsi, est dû précisément à la proximité de la capitale. Les ordres peuvent être annulés plus facilement que si la capitale se trouvait, disons, à quatre ou cinq mois de distance et que la seconde voiture porteuse du nouvel ordre annulant le précédent ou bien n'ait pas réussi à rejoindre la première, ou bien encore, du fait de leur rapidité, de la panique, se soit renversée, elle, ou la première, ou encore l'une et l'autre à la fois, etc.
Hier soir, alors que nous étions en train de bavarder (c'était un de ces commerces d'une indolence raffinéecomme il s'en ébauche souvent après de pareils instants dérobés à la vue des autres, et ils nous paraissent d'autant plus chers), hier soir, donc, mon adjoint me déclara que si non seulement la capitale, mais la Chine même, venait à se déplacer, la Muraille, elle, ne bougerait pas d'un iota. Au demeurant, ajouta-t-il nonchalamment, on a des preuves de ce que j'avance. De fait, nous nous remémorâmes tous deux qu'en l'espace des mille et quelques années qui s'étaient écoulées depuis la construction du mur, la Chine était à plus d'une reprise sortie de ses limites, laissant la Muraille seule et sans signification au beau milieu des steppes grises, pour y retourner ensuite tout autant de fois.
Je me souvins d'une de mes tantes à qui, enfant, on avait passé un bracelet, oublié ensuite à son bras. Comme elle se mit à beaucoup grossir, il faillit s'enfoncer dans les chairs. J'avais l'impression que la Chine avait plus ou moins connu le même sort. Le mur l'avait tantôt serrée, tantôt desserrée. Depuis quelques années, il paraissait convenir à sa taille. Pour ce qui était de l'avenir, on ne pouvait savoir... Chaque fois que je voyais ma tante, je me rappelais l'histoire de son bracelet, qui, je me demande pourquoi, continuait de m'obséder, car, bien malgré moi, je ne pouvais m'empêcher d'imaginer ce qui se produirait si on ne le lui ôtait pas à temps, et, poussant plus loin les choses, je me le figurais après sa mort, tintinnabulant sans repos, désormais trop lâche à son bras de squelette... Je me pris la tête entre les mains, confus d'en être venu à imaginer la Chine avec ce vain attirail, après sa décomposition...
C'était une nuit sans étoiles, mais du clair de lune émanait une si forte sensation de léthargie qu'on eût cru que le lendemain chacun renoncerait à la moindre action, et que nomades, oiseaux, États eux-mêmes, épuisés, continueraient de languir comme des morts étendus l'un à côté de l'autre, à notre image...
On a fini par apprendre le nom du chef des nomades : il s'appelle Timur Lan, ce qui veut dire Timur le boiteux. Il aurait livré une guerre terrible aux Ottomans et, après avoir fait prisonnier leur roi, surnommé la Foudre, il l'aurait promené en tous sens à travers les steppes.
Apparemment, il ne tardera pas à s'en prendre à nous. Maintenant tout devient clair, aussi bien l'ordre de réfection que ce calme provisoire que nous nous sommes hâtés de qualifier d'« énigmatique », comme pour tout ce qu'il y a d'incompréhensible dans les affaires de l'État. Tant qu'il en décousait avec les Turcs, le terrible boiteux ne représentait aucun danger. Mais, à présent...
Un messager, revenant d'une mission et qui a fait halte ici hier soir, a apporté une nouvelle troublante. Aux confins occidentaux de notre empire, juste en face de notre Mur, à quelques centaines de mètres, les barbares auraient édifié une sorte de tour, non pas de pierres, mais de têtes coupées. Cette construction, telle qu'il nous l'a décrite, n'est pas très élevée, guère plus de deux tailles d'homme, et, d'un point de vue militaire, elle ne menace en rien notre Muraille, mais la terreur qu'elle propage est plus efficace que cent forteresses. En dépit des réunions tenues avec les soldats et les maçons pour leur expliquer que cet entassement, comparé à notre Muraille, n'avait pas plus de valeur qu'un simple épouvantail (les corbeaux qui ne cessaient de voleter autour suggéraient du reste cette analogie), un vent de panique s'était répandu partout, y compris dans l'armée. Je n'ai jamais porté un si grand nombre de lettres à la capitale, déclara le messager en tapant de la main sur sa sacoche en cuir. D'après lui, la plupart de ces missives avaient été rédigées par des femmes d'officiers correspondant avec leurs amies de l'aristocratie pour leur faire part de leurs insupportablesmigraines, etc., manière d'intercéder auprès d'elles pour faire muter leurs maris.
Toujours d'après le messager, le souffle pestilentiel qu'exhalait cet entassement était si insupportable que, pour la première fois de son existence, la Muraille lui avait paru se rétracter, et il avait prié Dieu que la réfection, entreprise fort opportunément, fût menée à bien dans les plus brefs délais.
Le messager laissa tout un chacun dans un profond abattemer. Sans nous l'avouer, nous avions conscience de regarder désormais d'un tout autre œil les parties endommagées de la Muraille, ses failles, ses taches lépreuses. Nos pensées se tournaient opiniâtrement vers les entassements de têtes coupées. Apparemment, fit observer mon second sitôt le messager parti, le sage proverbe selon lequel « on ne défonce pas un mur avec sa tête », dont l'orthographe nous valut Dieu sait combien de coups de baguette à l'école communale, était désormais caduc. À ce qu'il semblait, c'était maintenant avec la tête plutôt qu'avec n'importe quoi d'autre qu'on s'employait à abattre le Mur.
Aucun mouvement de troupes du côté de la frontière. Un violent tremblement de terre a tout ébranlé, sauf la Muraille, qui sait désormais résister aux séismes. Le silence après cette secousse a paru se faire encore plus profond... J'ai l'impression que les travaux de réfection sont accomplis sans trop de soin, juste pour la frime. La veille du tremblement de terre, l'édifice qui servait de tour de guet, à notre droite, s'est effondré après avoir été relevé pour la seconde fois. J'en viens à penser que la trahison s'est infiltrée dans le palais impérial. Mon adjoint, lui, est d'un autre avis. Depuis longtemps, il est convaincu que les gens de la capitale sont tellement plongés dans les plaisirs et la débauche que bien peu songent encore à l'existence des nomades et des frontières. Il me disait hier avoir entendu rapporter qu'on avait inventé de nouveaux miroirs qui augmentaient au moins du double les proportions d'unpénis. Les dames les plaçaient dans leur chambre à coucher pour s'exciter avant de faire l'amour.
Seul réconfort : par-delà la Muraille, on ne décèle pas le moindre mouvement, hormis celui de rares éclaireurs à cheval qui passent comme le vent, parfois aussi de petits groupes de soldats turcs en uniformes dépenaillés. Quand ceux-ci ont fait leur première apparition, à la fin de l'été, nos observateurs en ont été fort inquiets. On pensa d'abord qu'il s'agissait peut-être d'éléments de troupes d'assaut camouflés en Turcs défaits, puis, à la suite de rapports fournis par les espions infiltrés dans leurs rangs, il se révéla qu'il s'agissait bel et bien de débris de l'armée ottomane mise en déroute par Timur à Tchubukabad. Il y a longtemps qu'ils vont et viennent le long de la frontière. La plupart sont âgés, et, le soir venu, ils repensent aux lointaines contrées aux dénominations terribles où ils se battirent, ainsi sans doute qu'à leur sultan Bajazet, dont ils traînent le souvenir derrière eux comme un éclair mort à travers la steppe.
À plus d'une reprise, ils ont demandé à travailler à la réfection de la Muraille, et après l'effondrement réitéré de la tour de droite, l'un d'eux, après avoir insisté pour obtenir un entretien avec moi, m'a même raconté dans un mauvais chinois qu'il avait vu, dans un pays très éloigné, un pont dans le tablier duquel un homme avait été emmuré. Il portait les mains à ses yeux pour jurer qu'il l'avait vu en personne, et me réclama même un morceau de carton pour y esquisser la forme du pont. Ce n'était qu'un petit pont, me précisa-t-il, et, pour éviter qu'il ne s'écroule, il avait fallu un sacrifice. Mais cette Muraille immense, comment pouvait-elle tenir debout sans une offrande du même genre ?
Quelques jours plus tard, il revint me raconter la même histoire, mais, cette fois, il me dessina le pont avec un luxe de détails. Quand je lui eus demandé pourquoi il l'avait représenté à l'envers, il blêmit. « Je ne sais pas, me répondit-il,peut-être parce que c'était comme ça qu'il apparaissait dans l'eau... Et même, il y a deux nuits, c'est bien ainsi que je l'ai vu en rêve, la tête en bas » Quand il fut parti, nous examinâmes à loisir l'étrange croquis : Le signe †, ainsi qu'il nous l'avait expliqué, indiquait le lieu du sacrifice. Y ayant longuement concentré mon regard, j'eus l'impression que le pont s'était mis à trembler. Ou bien était-ce parce que le Turc m'avait dit que, mieux que du pont lui-même, il se souvenait de son reflet dans l'eau ? C'était, si je puis dire, une façon de considérer les choses du point de vue des eaux, qui, toujours d'après le Turc, était censée être aux antipodes de la façon de voir des hommes, par exemple, ou du point de vue de la terre. C'est précisément les eaux qui avaient requis le sacrifice (du moins est-ce ce que soutenait la légende) de l'emmure-ment, autrement dit la condamnation à mort de l'homme.
Tard dans la nuit, le clair de lune, tombant à l'oblique sur les pierres de la Muraille, y dessinait par endroits des traits humains. Turc maudit ! pestai-je à part moi, croyant que c'était lui qui avait suscité ces rapprochements morbides. Je me dis ensuite que c'était peut-être ainsi, à l'instar de ce pont renversé, que circulaient en ce bas monde les bons ou mauvais messages. Vraisemblablement les peuples s'envoyaient-ils ainsi les uns aux autres des centaines, voire des milliers d'années à l'avance, des signes annonciateurs de l'arrivée de leurs missions officielles, avec leurs lettres et leurs sceaux de cire noire.
OceanofPDF.com
KUTLUK LE NOMADE
Les chefs se sont réunis au kurultaï, le yarlik du khan Timur est arrivé : ne t'aventure jamais de l'autre côté, dit-il, car là-bas se trouve ta perte, mais plus on m'en dissuade, plus j'ai envie de franchir le pas, de découvrir les villes, les femmes qui se démultiplient dans le verre poli, vêtues d'une sorte de zéphyr qu'elles appellent mend-afsh (la soie) et qui ont la fente du plaisir plus douce que le miel, mais cette chienne de pierraille s'y refuse, elle m'en empêche, elle m'oppresse, et j'aimerais la poignarder, bien que le fer, je le sais, soit impuissant contre elle qui a résisté même au tremblement de terre, ah, il y a deux jours, quand la pierraille et le séisme se sont colletés, j'ai hurlé : il n'y a que toi qui peux la raser, mais, que veux-tu, c'est elle qui a eu le dessus, elle a étouffé le tremblement de terre et j'ai pleuré en assistant à ses derniers soubresauts pareils à ceux d'un bœuf égorgé, jusqu'au moment où, hélas, je l'ai vu expirer, et, mon Dieu, je me suis senti tout triste, comme autrefois dans la steppe de Bek-Pek-Dala, quand j'ai dit au commandant Abaga : je ne sais pas pourquoi, mais j'ai envie de hurler, et qu'il m'a répondu : cetteplaine s'appelle Bek-Pek-Dala, autrement dit la steppe de la faim, et si ce n'est ta propre faim, tu ressentiras celle des autres, éperonne donc ton cheval, mon fils, c'est ce que tous me disent : éperonne ton cheval, ne t'arrête jamais, fils de la steppe, mais cette pierraille m'en empêche, elle se met en travers de mon chemin, se frotte à ma monture, attire ses os, et même moi je me sens comme absorbé par son ciment mortuaire, je ne sais trop comment elle a rendu mon visage de cire, elle me fait fondre et blanchir, aaah...
OceanofPDF.com
LE SURVEILLANT SHUNG
Les journées, comme ployant soudain sous les ans, se traînent lourdement. Nous ne parvenons pas encore à nous remettre du choc que nous avons essuyé en cette fin de semaine.
Depuis que son char s'est arrêté devant notre tour et qu'il a dit : je viens de la part de la Direction n° 22 de la Musique, j'ai eu si ce n'est un mauvais pressentiment, du moins quelque chose d'approchant. Comme je lui demandai quel était le rôle de cette Direction et, s'ils entendaient vraiment donner des concerts ou des extraits d'opéra à l'intention des soldats et des ouvriers employés à réparer la Muraille, il a éclaté d'un long rire : il y a des années que notre Direction ne s'occupe plus de pareilles activités !
Ce qu'il nous a révélé par la suite était si abasourdissant qu'à un moment donné mon second l'a interrompu pour lui lancer d'un ton suppliant : tout cela est-il vrai ou bien vous moquez-vous de nous ?
Nous avions déjà entendu dire qu'au fil des ans, certains départements et directions de la hiérarchie céleste, tout en conservant leurs anciennes dénominations, avaientvu changer du tout au tout la nature de leurs attributions, mais que les choses en fussent arrivées au point que l'état-major de la Flotte s'occupât prioritairement de l'approvisionnement de l'empereur en drogues destinées à renforcer sa puissance sexuelle, alors que la Flotte de guerre elle-même était passée sous les ordres de l'eunuque en chef du Palais, voilà qui eût semblé inconcevable à qui que ce fût. Mais ce n'est pas tout, poursuivit-il : savez-vous de quoi s'occupe la direction des mines de cuivre et de toutes les fonderies ? Et la politique étrangère, savez-vous qui en est le cerveau ? Et les grands travaux ?
Nous écoutions bouche bée tandis que, satisfait de notre stupeur, il répondait de lui-même, comme pour nous jeter un os à ronger, à telle ou telle de ses propres questions. Baissant la voix, il nous dit : l'institution qui s'occupe des services secrets et de la castration des eunuques est la Bibliothèque centrale. Et, sans nous donner le temps de nous ressaisir, il enchaîna en nous révélant que, ces derniers temps, le clan des eunuques du Palais impérial s'était arrogé un formidable pouvoir. D'après lui, ils ne devaient pas tarder à s'emparer totalement du gouvernement, et alors la Chine, au lieu d'Empire céleste ou du Milieu, risquait fort de s'appeler Empire de la Castration céleste...
Il s'esclaffa un bon moment, puis son regard se rembrunit. Vous riez, dit-il, parce que vous ne savez pas toute l'horreur que cela peut représenter. (Nos visages, loin d'esquisser même un sourire, étaient devenus noirs comme de la poix.) Malgré cela, il se mit à commencer toutes ces phrases par les mots : « Vous riez, mais... » Pour lui, nous riions sans nous rendre compte de la calamité qui en résultait. Car nous ignorions que l'émasculation, chez l'homme, décuple la soif de pouvoir, etc.
Au cours de la soirée, où il but d'abondance, surtout vers la fin, le plaisir de nous épater et la fierté de débarquer de la capitale le stimulèrent si bien qu'il se mit à nousrévéler d'effrayants secrets. Sans doute parlait-il un peu trop, néanmoins chacun de ses mots gardait tout son poids, car on sentait qu'ils reproduisaient fidèlement la réalité. Quand on en vint à la menace du Nord, il éclata d'un rire aussi tonitruant que le précédent. La guerre avec les nomades ? Comment pouvez-vous être assez naïfs, ô fonctionnaires, pour croire à pareilles sornettes ? La réfection de la Muraille ? Mais elle n'a rien à voir avec une perspective de conflit ! Au contraire, c'est la première condition de l'accord secret avec les barbares. Pourquoi me regardez-vous avec ces yeux de merlans frits ? Oui, la réfection a été précisément réclamée par les barbares.
Oh non ! lâcha mon second en se prenant la tête à deux mains.
Le visiteur reprit la parole, cette fois plus posément. Certes, la Chine avait entrepris l'édification de la Muraille pour se protéger des nomades, mais il s'était écoulé tant de temps depuis cette époque, les choses avaient profondément changé.
- Oui, reprit-il, les choses ont beaucoup évolué. La Chine, c'est vrai, a longtemps été effrayée par les barbares, et elle pourrait à l'avenir avoir de nouvelles raisons de les redouter, mais il y a eu des périodes où les barbares aussi ont eu peur de la Chine. On se trouve à présent dans une phase de ce genre. Ce sont les barbares qui redoutent la Chine. Et c'est la raison pour laquelle ils ont demandé, avec même une certaine insistance, la réfection de la Muraille.
- Mais tout cela paraît loufoque ! intervint mon adjoint. Redouter un État et lui demander dans le même temps de renforcer ses protections ne me semble pas très logique !
- Ô Ciel ! s'exclama le visiteur. Mais pourquoi donc êtes-vous si impatients ! Laissez-moi tout vous expliquer jusqu'au bout... Vous faites des yeux ronds, vous m'interrompez comme un troupeau d'oies, mais c'est parce quevous ne connaissez pas la clé de l'énigme. Or cette clé réside dans la peur. Ou plus exactement dans la nature de cette peur... Maintenant, tendez bien l'oreille et mettez-vous dans la tête que la peur de la Chine et celle des barbares, bien que toutes deux dénommées peur en chinois, diffèrent l'une de l'autre. La Chine craint la force destructrice des barbares, ceux-ci craignent l'influence lénifiante de la Chine. En d'autres termes, de ses palais, de ses femmes, de sa soie. Tout cela, pour eux, équivaut à la mort, de même que les lances et la poussière des nomades signifient la fin pour la Chine. Aussi ce drôle de Mur, en dressant entre eux son obstacle, a-t-il servi tantôt un camp, tantôt l'autre. À présent, c'est le tour des nomades...
L'idée de lui lancer quelque insulte à la figure, de le traiter d'imposteur, de bouffon, de phraseur, me sortit définitivement de l'esprit. Comme tous ses dires antérieurs, ceux-ci aussi devaient être vrais. Je me rappelais vaguement l'histoire de la conquête de la Chine par Gengis Khan. Il avait renversé nos empereurs et les avait remplacés par des hommes à lui pour s'en prendre ensuite derechef à ces derniers, qui s'étaient apparemment amollis. Le ministre Yan Jey n'avait-il pas été condamné, quelques années plus tôt, pour avoir soutenu, un soir après dîner, que la dynastie Ming, sur ses quatre dernières générations, pour ne pas dire au demeurant la lignée entière, n'était au fond qu'une dynastie mongole ?
La réfection du Mur avait donc été demandée par les barbares... Plus clairvoyant que ses prédécesseurs, Timur avait jugé l'invasion de la Chine non seulement vaine, mais impossible. Ce que la Chine perdait par l'épée, elle le regagnait par la soie. Aussi, au lieu de l'attaque, Timur avait-il choisi la fermeture de la frontière. Ainsi s'expliquait le calme qui s'était instauré de part et d'autre de la Muraille sitôt après l'envoi de sa délégation. Ce que nousautres, avec légèreté, avions imputé à une énigme, à la frivolité, voire à une hallucination face aux miroirs à pénis grossissants, n'avait été que le simple résultat d'un accord bilatéral.
Durant la nuit, une foule de pensées se bousculèrent dans ma tête. Les États étaient toujours soit plus sages, soit plus sots que nous ne les imaginions. Des bribes de conversations entre fonctionnaires qui avaient séjourné de ce côté-là me revenaient à présent en mémoire sous un jour nouveau. L'esprit de Gengis Khan s'est affaibli, rapportaient ceux qui avaient été chargés de missions d'espionnage dans le Nord. Mais nous les avions écoutés sans trop d'attention, nous nous étions dit : affaires de barbares, ils se sont adoucis, puis se sont rendurcis ; prendre ces choses-là au sérieux revenait à vouloir chercher une interprétation au vol des cigognes. Or il en allait tout différemment. Dans les steppes grises, il se produisait bel et bien quelque chose. Plus j'y songeais, plus cela me paraissait important. Un grand changement était en train de se produire de par le monde. Le nomadisme était sur son déclin. Timur, précisément lui que le Ciel, comme par caprice, avait fait naître boiteux, était venu instaurer un équilibre nouveau. Il avait rallié une multitude de peuples barbares à une religion unique, celle de l'islam, et il cherchait maintenant à les établir sur un territoire qui pût constituer un État. Nombre d'incursions de ces peuples, jusqu'ici incompréhensibles, allaient probablement cesser à la surface du globe, sauf qu'on ne savait trop si ce serait un bien ou un mal, car on ne peut jamais être assuré qu'une barbarie contenue soit moins dangereuse que celle qui se débonde... J'imaginais Timur planté comme un pieu en plein cœur de l'Asie et les peuples nomades autour de lui répondant à peine à ses exhortations à arrêter leur course folle...
Du haut des créneaux, mes yeux embrassaient cette partie du Mur que le clair de lune paraissait fendre sur toutesa longueur. Je m'efforçais d'imaginer ce qu'avait bien pu penser Timur quand on lui en avait présenté pour la première fois le croquis. À coup sûr, il devait s'être dit : je vais l'abattre, le raser, semer de l'herbe dessus pour qu'on n'en retrouve plus traces, puis, après avoir réfléchi à la manière de défendre son État d'une rigueur monacale contre les vents lénifiants, il s'était dit que le Ciel n'aurait pu faire surgir devant lui don plus précieux que cette Muraille...
Lorsque, le lendemain, avant même le lever du jour, le visiteur grimpa sur son char pour repartir, je fus tenté de lui demander ce qu'était au juste cette Direction n° 22 de la Musique, mais, je ne sais trop pourquoi, je m'en sentis empêché. Plus que la courtoisie, peut-être la crainte d'avoir à entendre une nouvelle abomination ? Puisses-tu te casser le cou ! le maudit mon adjoint, tandis que son attelage filait à grand fracas entre deux talus de pierraille. Subjugués, nous contemplions ce paysage qui, bien que nous ayant rassasié la vue depuis des années, nous paraissait à présent tout différent. Nous avions maudit notre hôte en lui souhaitant de se retourner cul par-dessus tête, alors qu'en fait c'était lui qui s'était assuré une vengeance anticipée en bouleversant tout dans notre cervelle.
La Muraille donc n'était pas telle que nous l'imaginions. Elle qui se dressait, en apparence figée, inébranlable, cependant que tout bougeait à ses pieds : les frontières, le temps, les alliances, la Chine éternelle elle-même, était en réalité tout le contraire. C'est elle, la Muraille, qui se mouvait. Plus infidèle qu'une femme, plus inconstante que les nuages dans le ciel, elle étirait sur des milliers de lieues son gigantesque organisme pierreux, simple enveloppe ne servant qu'à dissimuler un vide intérieur.
Chaque jour qui passait ne nous épargnait pas sa langueur, et nous nous rendîmes compte alors à quel point nous faisions corps avec elle. Tous en la maudissant, noussentions, maintenant qu'elle nous avait trahis, combien elle nous faisait souffrir davantage. Les paroles de notre hôte nous prédisant qu'un jour elle servirait de nouveau la Chine n'étaient qu'une piètre consolation, tout comme cet autre avis selon lequel c'était peut-être dans ses mouvements internes que résidait sa véritable force, car, immobile, elle n'eût été rien d'autre qu'une morte.
Le matin, en la regardant couverte de givre, j'étais assailli par de lugubres pensées. Sans nul doute nous survivrait-elle à tous. Elle se dresserait précisément ainsi, grisâtre et énigmatique, y compris même lorsque l'humanité entière aurait disparu. Elle rouillerait sur son cadavre, comme le bracelet au bras de ma tante qui pourrissait depuis des années sous terre.
La mort d'un éclaireur nomade, juste au pied de la Muraille, nous sortit de notre apathie. Certains jours, on l'avait vu chevaucher de plus en plus près de la Muraille, comme s'il eût voulu coller à elle, jusqu'à cet instant nocturne où il était venu s'écrabouiller contre elle comme un oiseau aveugle.
Sans attendre l'arrivée d'aucune instruction, nous nous tînmes prêts à fournir des explications à une commission, qu'elle fût de notre camp ou du camp barbare. En examinant les taches de sang qui avaient maculé la Muraille sur des dizaines de mètres (apparemment, même après sa première blessure, le cavalier avait poursuivi sa furieuse chevauchée), je me transportai en esprit vers ce pont lointain qui avait, disait-on, réclamé un sacrifice. Mon Dieu, me dis-je, se peut-il qu'ils aient communiqué aussi vite entre eux ?
Je méditai également sur la distance parcourue par ce genre de signes, sur la migration des pressentiments et, bien sûr aussi, sur le mystère entourant l'image renversée du pont. Ce n'était là qu'une des centaines de visions mensongères qu'offrait ce monde et qui ne nous apparaissaient jamais qu'à l'envers.
OceanofPDF.com
L'ESPRIT DU NOMADE KUTLUK
A présent que je me trouve de ce côté et que, pour me déplacer, je n'ai plus besoin de monture, ni d'aucune espèce d'oiseau, puisqu'il me suffit pour cela d'une légère brise, voire d'un pâle rayon de lune quand le vent ne souffle pas, maintenant donc que je me trouve dans l'au-delà, je ne m'étonne plus de la balourdise des gens d'en-bas, des désespérantes limites de leur entendement.
C'est assurément dans ces limites que prend racine la superficialité de leur jugement sur toutes choses, comme c'est notamment le cas (pour ne citer qu'une seule des inepties auxquelles il m'a malheureusement été donné de me heurter) de la Muraille de Chine à quoi en bas, sur terre, on attache une grande importance, alors qu'en fait ce n'est qu'une ridicule clôture, surtout comparée à une authentique barrière comme l'est la vraie Muraille, la Muraille-Mère, celle à côté de laquelle toutes les autres ne sont que de pâles répliques, ou encore, comme on l'appelle couramment, la Muraille funèbre, celle qui sépare la vie de la mort.
Je n'ai naturellement plus besoin de cheval, et les langues étrangères, l'instruction, tout ce que recouvre lemot de civilisation ne me sont non plus d'aucune utilité. Pour s'entendre entre elles, les âmes s'en passent fort bien.
Cette horrible chute dans l'abîme, quelques instants après que j'eus battu mon misérable corps comme une harde au rebord de la Chine, m'a suffi à prendre conscience de choses dont la compréhension, là-bas, sur terre, m'aurait demandé des millénaires. Le savoir inculqué par la terreur est incomparablement supérieur à tous les produits des civilisations et des académies prises ensemble, et je crois que c'est là la raison principale, sinon la seule, pour laquelle on nous empêche d'y revenir, fût-ce pour un temps. Sans doute pense-t-on qu'il nous suffirait de quelques semaines pour devenir les maîtres de la planète, ce qui, à l'évidence, n'est pas du goût des dieux.
Bizarrement, bien que nous autres esprits évoquions avec un sourire empreint d'ironie nos erreurs, nos rancunes, nos heurts, nos prétendus conflits de jadis, en ce monde la plupart d'entre nous n'avons pas moins envie de retourner, ne serait-ce que pour un bref séjour. D'aucuns brûlent de dénoncer leurs assassins, de révéler des secrets d'État, voire d'élucider les énigmes qu'ils avaient emportées avec eux, mais, pour le plus grand nombre, il s'agit simplement de nostalgie. Naturellement, le désir de revoir nos proches se mêle à l'envie de raconter ne serait-ce qu'une parcelle des diaprures que nous avons pu contempler de ce côté-ci.
Tous les dix à quinze mille ans se répand le bruit que le passage de l'autre côté sera autorisé. La multitude d'esprits se met alors en branle vers la Muraille. Mais, sinistre, sa masse se dresse dans les ténèbres de la nuit. Les sentinelles, dit-on, sont aveugles. Le passage se fait toujours dans un seul sens, de là-bas jusqu'ici... D'ici vers là-bas, jamais.
Encouragés par la rumeur selon laquelle le passage de la Muraille se fera un jour dans les deux sens, nous continuonsnéanmoins d'espérer. Beaucoup d'entre nous ne peuvent retenir leurs pleurs. Ils prétendent qu'ils sont attendus depuis une éternité par les êtres qui leur sont chers, ou par les temples où ils aspireraient à verser un baume sur leur conscience meurtrie, voire par des peuples entiers qui meurent d'envie de les revoir. Ils ont, disent-ils, des invitations qu'ils agitent de loin, des attestations de gens qui se déclarent prêts à les héberger et qui se portent même garants de leur retour. Ils exhibent des sceaux académiques surmontés de couronnes royales, voire d'autres timbres sacrés, à l'origine parfois mystérieuse. Mais les portes ne se rouvrent pour personne.
Les esprits se fâchent, se mettent à protester, leur brouhaha monte jusqu'aux tours. Ils crient qu'il n'y a rien de changé par rapport à ce qui se passait sur terre, que c'est la même rigueur, la même insensibilité...
S'agissant là encore du passage d'une limite, nous qui avons eu affaire aux murailles ou autres obstacles frontaliers, nous caressons l'espoir de pouvoir bénéficier de quelque faveur. Nous nous réunissons parfois entre nous, certains exhibent les cicatrices des projectiles qui leur ont transpercé le corps, les écorchures qu'ils se sont faites aux barbelés, leurs poitrines lacérées par les pointes des grilles d'ambassades étrangères. Nous nous imaginons que cela suffira pour amadouer les gardes. Mais nous avons tôt fait de comprendre que ce n'est là qu'un vain espoir et qu'il n'y aura de passe-droit pour aucun.
Quand les autres constatent que même nous sommes traités de la sorte, ils perdent courage. Abattus, ils s'éloignent par petits groupes, escomptant encore que les lois s'adouciront un jour et se reprenant naturellement à attendre qu'une nouvelle rumeur vienne les ragaillardir.
La dernière fois, dans la foule assemblée là à attendre, on m'a montré un type qui s'appelait Jésus-Christ... Cela fait une éternité que toutes les intercessions possibles ont été faites en sa faveur, on chante même des hymnes à sa gloire. Au demeurant, son emblème qui brille au haut des cathédrales montre bien que, de nous tous qui sommes ici, il est sans aucun doute le plus attendu sur terre.
En fait, lui non plus ne paraît guère optimiste. Il va et vient comme nous tous au pied de la Muraille, exhibant à distance les marques des clous avec lesquels on le crucifia, mais les gardes feignent de ne pas le voir. À moins, comme on peut depuis longtemps le supposer, qu'ils n'aient vraiment pas d'yeux.
Paris, hiver 1993.
OceanofPDF.com
OceanofPDF.com
Vous avez terminé Oeuvres complètes, tome 1 (Littérature étrangère) (French Edition)
Ismail Kadaré
Des livres comme celui-ci
-
Oeuvres tome septième (Littérature étrangère) (French Edition)
-
L'Illustration, No. 3739, 31 Octobre 1914
-
L'Illustration, No. 3677, 16 Août 1913
-
Titre du livre en majuscules accentuées
-
Bulletin du Comité de Madagascar - 1895-1
-
Bulletin du Comité de Madagascar - 1896-8
Après le livre
Pages fournies avec cette édition, gardées ici pour référence.