Sous-Offs

Lucien Descaves · Chapitre 46 sur 47 · partie 2/3

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Sous-Offs

Cour D’appel de Paris .................................................... 747

Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.

 

Et plus loin :

– 786 –

« … Alors, le sous-officier vole ses hommes, d’abord pour s’acheter des bottines ; puis lorsque les vingt-huit jours arrivent, il ne leur distribue pas les indemnités de route, afin de pouvoir payer la selle anglaise qu’il a achetée à crédit… L’année suivante, il espère avoir un sabre de fantaisie.

« Croyez-moi, ce sont les officiers supérieurs qui causent tout le mal par leur manque de surveillance. Est-ce donc bien difficile d’être là quand on paye les hommes, de s’informer, par exemple, si on porte à leur compte les trois centimes qui leur sont alloués en Afrique comme gratification toutes les fois qu’ils sont en marche ? Et ne pourrait-on pas, de temps en temps, faire une enquête pour savoir si un réserviste ne déclare pas faussement avoir touché une indemnité qui, en réalité, ne lui a pas été remise, et dans ce cas, punir le réser-viste pour tentative de corruption et le sous-officier pour prévarication ?

« En Afrique pour ma part, en moins d’un an, j’ai fait casser deux de mes sous-officiers et j’en ai fait passer un troisième devant le conseil de guerre.

« Les officiers ne sont coupables que de négligence, mais cette négligence devient un crime lorsqu’on songe que c’est le malheureux homme de troupe qui en supporte les consé-quences.

« … De la discipline et plus de tripotages ! nous pouvons d’autant mieux convenir que ces tripotages existent qu’il suffi-ra, je vous l’ai dit, d’un peu de surveillance pour qu’il n’y en ait plus traces. Les sous-officiers ne doivent pas vivre avec la perpétuelle crainte d’être dénoncés par les hommes qu’ils auront volés… Un soldat ne doit craindre que Dieu et son co-lonel… »

 

– 787 –

Que voulez-vous que je vous apporte de plus ? Allez-vous récuser ce témoin ? Le général du Barail vient dire : « Oui, c’est vrai, les abus qu’on signale existent. J’ai essayé de les extirper et je n’ai pas pu, mais j’ai fait de mon mieux, mon devoir, tout mon devoir. » Est-ce qu’en vous apportant cette déposition je ne fournis pas la preuve de la véracité du livre ?

Mais ce n’est pas tout. Nous avons fait un travail extrê-mement curieux.

Vous allez voir jusqu’à quel point il est caractéristique.

Nous avons pris successivement chacun des passages incriminés, chacune des accusations, sans en excepter une seule, en commençant par la plus énorme, en finissant par la plus enfantine ; nous avons fait feuilleter les registres des conseils de guerre pendant ces trois derniers mois, et en re-gard de chaque accusation portée sur une colonne à gauche, nous avons épinglé à droite 3, 4, 5, 6, 7 jugements de con-seils de guerre se rapportant à des faits absolument iden-tiques.

Ce ne sont plus des appréciations émanant d’un journa-liste, si honorable qu’il soit, ou d’un ancien ministre de la Guerre. Ce sont des constatations faites par les conseils de guerre eux-mêmes, après délibération et débat contradic-toire. Eh bien ! chaque fait signalé par Descaves semble avoir été purement et simplement calqué sur les décisions des conseils de guerre ; vous trouveriez telles de ces décisions dont les motifs contiennent en substance tout l’ensemble même du livre de Descaves. Il y a là l’histoire d’un malheu-reux sous-officier, laquelle est l’histoire même de Tétrelle ou de tel autre personnage du livre dont j’oublie le nom. Vous

– 788 – pourriez faire le rapprochement complet d’un bout à l’autre avec l’acte d’accusation dressé contre nous.

M. l’avocat général parlait tout à l’heure de la question du recrutement des sous-officiers ; eh bien ! il y a une ques-tion que vous vous êtes tous posée à un moment donné.

Vous vous êtes demandé pourquoi nous éprouvions une telle difficulté à conserver nos sous-officiers ? pourquoi le lé-gislateur encombrait la Chambre et le Sénat de projets de loi qui n’aboutissent pas ? pourquoi nos meilleurs sous-officiers quittaient l’armée au bout de leur temps de service ?

Il y a des causes de ce fait qu’on ne s’occupe pas de re-chercher. Lorsqu’un ancien militaire, ayant loyalement servi, mettant en œuvre l’instrument qu’il a entre les mains, le ro-man, vient dire : « J’ai peut-être découvert les causes de cette dégénération, j’ai cru comprendre pourquoi l’esprit mi-litaire diminue. Ces causes, je les ai trouvées dans une ob-servation quotidienne de quatre années ; je les soumets au public parce que moi, chétif, ce n’est que par la voie de la presse ou du roman que je puis le faire. » On l’accuse d’injure à l’armée, on lui reproche de n’avoir point adressé une plainte aux autorités compétentes ! Voyez-vous M. Descaves, sergent-major de réserve, allant trouver le mi-nistre de la Guerre, et lui disant : « Monsieur le Ministre, j’ai à vous soumettre certains abus qui se commettent dans l’armée et je vais vous en indiquer le remède ! » Il n’eût même pas été reçu.

Il a fait ce qu’il devait faire.

J’entendais tout à l’heure M. l’avocat général dire bien imprudemment : « On trouve dans ce livre des choses vérita-blement scandaleuses. Voyez, par exemple, nous disait-il, ce

 

– 789 – sergent forgé de toutes pièces dans ce cerveau malade, tor-turant de toutes façons les hommes du peloton de punition, de telle sorte qu’un beau jour, le soldat Édeline voit rouge, lui lance un coup de baïonnette sans le blesser d’ailleurs », et M. l’avocat général de s’indigner, comme on s’indigne quand on occupe le siège du ministère public.

 

Eh bien ! la réalité date de quelques jours seulement ; nous avons tous pu lire dans les journaux que le Conseil de guerre de Caen venait de juger un malheureux jeune soldat, appelé Le Gall, qui, exaspéré et justement exaspéré par les mauvais traitements et l’injustice d’un sous-officier, s’était fait justice lui-même en le frappant de plusieurs coups de couteau. Savez-vous quelle a été la décision du Conseil de

– 790 – guerre ? Il a acquitté Le Gall. Je ne relève ce fait que parce qu’il a plu à M. l’avocat général de signaler d’une façon par-ticulière à votre indignation un fait semblable.

Maintenant il y a deux écoles, en cette matière.

Étant donnés certains faits malheureusement trop vrais, étant donné que notre grande et belle armée n’est pas inac-cessible, non plus qu’aucun autre organisme humain, à cer-taines maladies et à certaines plaies, la question est de savoir si on a le droit de les dévoiler.

Il y a là deux systèmes absolument différents. Vous avez certaines gens dont le patriotisme consiste à siffler Wagner à l’Éden, à ne pas boire de bière de Munich ; ils prêchent un fé-tichisme menteur, qu’ils qualifient eux-mêmes de touchant et de nécessaire, et pour eux, parler de l’armée en d’autres termes qu’en termes dithyrambiques, c’est un crime. Vous apprécierez, Messieurs, vous choisirez entre les deux sys-tèmes. J’estime moi, qu’on peut et qu’on doit étudier l’armée, qu’on doit en parler sans ambages. J’estime qu’il ne convient pas de la soustraire à l’esprit de contrôle et de cri-tique, seule garantie des nations libres comme la nôtre.

Nous ne voulons donc pas nous souvenir, nous oublie-rons donc toujours les choses qui nous ont le plus cruelle-ment frappés ! Comment, à vingt années seulement de 1870, un magistrat aussi éminent que celui que j’ai l’honneur d’avoir pour adversaire, ose-t-il dire qu’on ne doit pas dé-noncer les vices qui peuvent souiller notre grande armée !

Aurions-nous, Messieurs, perdu la mémoire des années qui précédèrent cette guerre néfaste ? C’était alors comme un mot d’ordre, parmi ceux de notre nation, de tout voir en beau, de proclamer hautement que notre armée était la pre-

 

– 791 – mière du monde, que nos approvisionnements étaient au complet, que pas un bouton de guêtre ne manquait !

Nous avons le droit ici, entre Français que nous sommes, de rappeler ces souvenirs, si poignants qu’ils soient à nos cœurs ; nourris de ces illusions, trompés par cet opti-misme voulu, nous avons bafoué ceux qui dans la presse ou à la tribune divulguaient les imperfections, les vices de notre armée si brillante en apparence. Et nous tous qui, au départ de l’armée, avions crié : « À Berlin ! » nous n’avons été me-nés qu’à Sedan !

Nous avons été menés à Sedan parce que nous avons fermé volontairement les yeux sur les lacunes que des esprits clairvoyants et patriotes avaient portées à la tribune. Ni vous, ni moi ne savons ce que Demain nous réserve. Peut-être sera-ce l’heure des grandes tristesses, des suprêmes sa-crifices… Il faut que l’Histoire nous instruise, que Demain ne soit pas le recommencement d’Hier !

N’oubliez pas 1870, n’oubliez pas par quelle aberration volontaire de tous, nous avons été conduits aux désastres ef-froyables dont nous souffrons et dont nous pleurons encore !

Il ne faut pas que ces faits se reproduisent. Il ne faut pas qu’un jury français intelligent, probe, patriote, puisse se dire quelque jour, quoi que l’avenir nous réserve, qu’il a étouffé la pensée, qu’il n’a pas voulu tenir compte d’une déposition sincère, jeune, si vous voulez, mais incontestablement de bonne foi, comme celle de Descaves.

Il y a une autre école : ceux qui disent que tout est vrai, mais que l’œuvre est présentement inopportune.

 

– 792 –

Mais est-ce que vous pouvez condamner un livre parce qu’il est inopportun ? Oseriez-vous le frapper parce qu’il ne vient pas à son heure ?

D’autres reprochent à l’œuvre de Descaves de manquer de contrepartie. Il leur faut cette sorte de jeu de l’esprit qui fit qu’Alfred de Vigny intitula son livre si cruel : Grandeur et servitude militaires. Descaves a oublié les grandeurs, peut-être a-t-il eu tort. Mais on n’a pas le droit de condamner une œuvre parce qu’elle manque de contre-partie, parce que l’auteur a méconnu cette prétendue loi fondamentale du ro-man, d’après M. l’avocat général.

Et puis, cela n’est même pas vrai. Voulez-vous me per-mettre de lire un ou deux passages seulement ? On vous a dit qu’il n’y a pas de contrepartie ; que, dans ce livre effleuré d’une main à la fois si magistrale et si légère par M. l’avocat général, il n’y avait que des sous-officiers corrompus, des of-ficiers indignes.

Ceci est absolument faux.

Si on s’était reporté, seulement, par exemple, à la page 25 du livre, on aurait lu ceci :

 

« Le chef de bataillon entrait au quartier. Il inspecta brièvement les hommes de garde et marcha droit sur les nouveau-venus, le képi sur l’oreille, avec une crânerie d’officier sortant des zouaves dont il conservait d’ailleurs le pantalon-sac.

« Jeune, – 38 ans, – il avait des allures de chef populaire, une connaissance parfaite du soldat, une supériorité de con-fiance et de capacité qui lui livrait moralement le bataillon, en dehors des rouages disciplinaires et de l’apparat de métier. »

– 793 –

N’est-ce pas là un joli portrait d’officier ? Que voulez-vous de plus, Monsieur l’avocat général ? Vous êtes bien dif-ficile, en vérité. Descaves, à côté des exceptions qu’il stigma-tise, vous donne le plus beau type d’officier français, celui qui, en dehors des rouages de la discipline, par sa bravoure et son sang-froid, par son aménité, conquiert moralement le bataillon.

Ce n’est pas tout. Voilà l’officier n’est-ce pas ? Voici maintenant le caporal : Chuard ; car, à tous les degrés de la hiérarchie, à côté du caporal et du sergent mauvais, on pour-rait trouver le sergent et le caporal tels qu’ils doivent être ; à côté de l’adjudant mauvais, l’adjudant tel qu’il faut qu’il soit ; à l’officier mauvais qui est l’exception l’officier tel qu’il est le plus souvent.

Voici Chuard :

« … Le petit caporal Chuard, l’ancien valet de ferme.

« Celui-là se dégrossissait, rendait de réels services à Favières, qui l’employait au bureau… Le paysan s’acharnait, s’exerçait à la ronde, à la bâtarde, – à l’orthographe aussi, – dont son fourrier lui inculquait entre deux états les notions. Rien ne le rebutait. La soupe mangée, après une marche de huit lieues, il était là, n’abandonnant l’âpre étude de la théo-rie qui lui brisait le crâne que pour mouler les copies de déci-sions où sa main s’appliquait.

« C’est lui qu’on avait surpris, élève-caporal, après l’extinction des feux, étudiant les principes du port d’arme sur une marche d’escalier, traitant sa mémoire comme il trai-tait la terre, l’ensemençant ainsi qu’un champ stérile qui doit rapporter à force d’entêtement et de labour. »

– 794 –

N’est-ce pas là un bon type de gradé ? Que voulez-vous, Monsieur l’avocat général ? Voici encore l’officier Mauvezin :

« … Plus rude aux officiers responsables qu’aux soldats, il rachetait vis-à-vis de ceux-ci des exigences de rude chef par un parfait mépris pour les instructions de détail, le figno-lage en chambrée, l’astiquage des ardillons, les supplices ré-els de la troupe. Bourru, mais juste, entendu et crâne, il la pliait, d’un coup de genou, comme une femme prise de force, tombant ensuite à l’adoration du mâle.

« Il la connaît », disaient les soldats, et c’était dans leur bouche un brevet de capacité, de popularité qui les mettait à la discrétion de Mauvezin, dans cette garnison où il était le maître, au milieu d’une famille dressée, disciplinée, façonnée à ses goûts. »

Là, mon admiration est complète. Est-il possible de vous montrer en quelques lignes d’une façon plus saisissante, plus entraînante, l’officier bon pour les hommes, sévère en même temps, sachant faire respecter la discipline sans fignolage, sans taquinerie, se faisant adorer des hommes, ayant la po-pularité qui les met à sa discrétion ?

Voulez-vous le type de l’adjudant ?

C’est Boisguillaume, une figure charmante de ce livre, ce pauvre livre qu’on vous a montré comme une sentine, comme je ne sais quel cloaque de toutes les impuretés.

Un passage entre autres :

« L’adjudant remercia. Il allait falloir qu’il réalisât des prodiges pour vivre avec sa solde, à Paris. Sa femme aurait bientôt un second gamin, et l’assistance laborieuse qu’il trouvait, naguère, auprès d’elle, était paralysée par les suc-

 

– 795 – cessifs changements de garnisons. Dès qu’elle commençait à se faire une clientèle en un endroit, on le quittait.

« Trois ans auparavant, quand ils s’étaient mariés, oui, son métier de modiste était lucratif… Mais retrouverait-elle une seule des pratiques qu’elle avait dû abandonner pour suivre le bataillon à Dieppe, puis au Havre ?

« Il se plaignait, doucement, sans acrimonie, du peu de souci qu’on prenait d’améliorer une situation reconnue pi-toyable, des charges au contraire, sans cesse plus lourdes, sous lesquelles on les écrasait, célibataires ou autres… »

Je vous lis quelques-uns des passages qui m’ont paru bons ; je ne puis, ni ne veux les lire tous. Vous voyez par ces courts extraits qu’à côté des types signalés et flagellés dans le livre il y a des types de sergents, d’adjudants, d’officiers, absolument admirables.

On vous a dit : Le livre est d’un réalisme brutal, dans une note toujours poussée au noir qui ne se dément pas un seul instant. Vous allez voir qu’il n’en est rien.

Voici la première lettre reçue par le soldat :

« La première lettre !

« Un tel… pour vous. »

« On est Parisien ; on a une enveloppe frauduleuse, un vernis d’indifférence, le pied de nez facile, la mystification prompte, et quand elle arrive, cette première lettre quand on a reconnu l’écriture de… là-bas, on attend d’être seul pour la lire ; et, dans le frisson de l’émotion inéprouvée, des sen-teurs, des bruits, des caresses montent du chiffon de papier, créent une atmosphère factice où l’âme se réfugie, s’élève

 

– 796 – comme un aérostat lesté, trop sûr d’atterrir bientôt, à l’endroit même qu’il quitte.

« Des mots… « T’ennuie pas… ça passera vite… sois soumis… écris-nous… », réveillent en ce Parisien le vieux sentiment-romance des faubourgs : deux liards de cœur dans une chansonnette roulée en cornet ! »

Voilà votre livre brutal, réaliste ! allons donc !

Je n’ai pas fini :

Un peu plus loin, de jolis types encore : les Bretons ! Écoutez comme ce mauvais soldat, contempteur de l’armée, les traite.

« À l’autre bout de la chambrée, sans lumière, quatre têtes baissées, se heurtant presque, dans l’entre-deux des lits, formaient un groupe vague d’enfants jouant au cheval fondu. Quatre Bretons de différentes compagnies se réunis-saient ainsi chaque soir pour rien, pas pour causer, car on leur avait défendu de patoiser jusqu’à ce que leur intelligence de la langue française permît la suppression des interprètes chargés de la leur traduire…

« Ils attendaient l’appel, immobiles, muets, leurs fronts se touchant, comme si cette voisinance eût facilité l’échange de leurs pensées, à défaut d’organe pour les exprimer. Quand ce qu’ils avaient à se dire risquait de se perdre ou de s’atténuer dans le transvasement, ils levaient la tête, se re-gardaient, se comprenaient furtivement.

« Ils décantaient de cette façon, pendant trois heures, des souvenirs, des paysages, des amours, des êtres et des choses : et ils vibraient doucement comme des cordes de

– 797 – violon sur lesquelles on ferait semblant de promener l’archet. »

Voilà, messieurs, le livre réaliste !

On vous a dit : C’est un livre odieux, qu’on ne peut mettre entre les mains de personne, un composé d’outrages à la pudeur et d’outrages à l’armée.

Eh bien ! nous sommes des hommes sérieux. Pourquoi ne nous donne-t-on pas le pour et le contre ? Pourquoi le mi-nistère public ne nous dit-il pas plutôt : à côté de telle chose que je considère comme un outrage à l’armée ou comme un outrage à la morale, il y a telle autre chose qui est bonne, telle autre chose qui est saine ?

Est-ce que moi, tout à l’heure, j’ai fait la moindre diffi-culté pour reconnaître les vivacités de langage et de pensée de l’auteur ?

Pourquoi ne vous a-t-on pas lu ceci ? Ce sont encore les petits Bretons :

« Favières avait fait venir de Paris un méchant oignon et s’était attaché Quélennec en le lui donnant. Jamais les quatre Bretons n’avaient osé aspirer à une montre. Ils eurent pour celle-ci les yeux d’un éléphant pour une toupie.

« Aucun d’entre eux n’eût été capable de dire l’heure, en dépit des leçons prodiguées par Favières à son brosseur ; mais quand celui-ci tirait, – avec quelle délicatesse ! – l’oignon blotti dans la pochette de sa ceinture, une inexpri-mable émotion poignait le groupe. Ils suivaient d’un œil zélé la marche des aiguilles, écoutaient la petite bête mystérieuse parler, dans le boîtier, son patois toléré, de même qu’ils prê-taient l’oreille au tic tac de leur petite bête personnelle en la

– 798 – longue auscultation des soirées d’hiver. Un jour, la montre s’arrêta. Alors, pendant qu’on la réparait, ils se sentirent vraiment seuls, comme une société de cinq personnes qu’on amputerait tout à coup de celui de ses membres qui amusait les quatre autres. »

Voilà, Messieurs, la note du cœur, voilà la note émue. Je ne voulais pas laisser représenter sans protestation ce gar-çon-là comme un être sec, froid, incapable de sentiment.

Mais un des reproches principaux qu’on fait à Descaves est celui-ci : Vous avez généralisé, vous avez indiqué ou semblé indiquer, par la façon dont est présentée votre étude, que tous les sous-officiers de l’armée française sont sem-blables à ceux que vous avez dépeints.

Je proteste encore hautement contre cette imputation ; il y a là, entre le ministère public et nous, un malentendu ter-rible que je demande la permission de dissiper d’une façon définitive.

Expliquons-nous carrément : Descaves n’a peint que des exceptions. Cela résulte, jusqu’à l’évidence, d’une lecture at-tentive du livre.

Comment a-t-il appelé son roman ? On affecte de dire, et ses détracteurs disent toujours : Les Sous-Offs. Le livre dit : Sous-Offs, c’est-à-dire des sous-offs, un ou deux sous-offs, ceux du livre, avec cette circonstance atténuante que Sous-Offs, dans l’armée, cela veut dire un sous-officier un peu no-ceur et truqueur ; cela veut dire le portrait de quelques mau-vais sous-officiers. Je demande pardon à M. l’avocat général de lui traduire l’argot.

Et encore, remarquez bien ceci : c’est que Descaves n’a pas choisi ses exceptions au hasard. En romancier conscien-

– 799 – cieux, intelligent, il a seulement retenu celles qui, d’une part, peuvent offrir un danger général, et d’autre part, sont sus-ceptibles de remède. Voilà la caractéristique des exceptions que Descaves a peintes.

Qu’un lieutenant-colonel se brûle la cervelle afin d’échapper à une poursuite, pour outrage aux mœurs ; qu’un sergent soit condamné par la cour d’assises pour s’être rendu coupable de vol avec effraction ; Descaves n’en a cure, car ce sont là des faits qui, pour vrais qu’ils soient, constituent une exception pour l’armée.

Qu’est-ce que Descaves a pris ? Deux choses :

Les petites exactions que certains sous-officiers com-mettent et qui rendent très malheureux le soldat à la caserne.

Les compromissions en quelque sorte fatales entre la fille et le soldat.

Voilà les deux ordres d’abus, de vices qu’il a signalés d’une façon particulière.

Il aurait pu faire comme certains auteurs que je ne nommerai pas, écrire une petite préface plus ou moins hypo-crite où il eût déclaré qu’il ne peignait que des exceptions.

Il ne l’a pas voulu, par respect pour lui-même, par res-pect pour tous.

Quand on l’accuse d’insulter l’armée, on perd singuliè-rement la notion des circonstances sociales, politiques et mi-litaires dans lesquelles nous vivons. L’armée n’existe plus dans le sens où nous l’entendions autrefois. Est-ce un bien ? Est-ce un mal ? Ce n’est pas ici le lieu de le discuter. On peut avoir une grande armée nationale, école où chaque citoyen passe à son tour, ou bien quelques centaines de mille

– 800 – hommes, de vieux soldats rompus au métier, comme le de-mandait M. Thiers. C’est là une question extrêmement grave, mais une question qui ne se pose pas aujourd’hui. Nous avons la première de ces armées, nous n’avons pas la se-conde. Nous n’avons plus ce corps à part, nourri, payé, en-tretenu par le pouvoir pour défendre le pays contre l’étranger, – et quelquefois le pouvoir contre le pays. Et ce-pendant ce sont les méthodes, les procédés de l’ancienne armée qu’on applique à la nouvelle, si différente.

 

Autrefois, dans l’armée tout entière, le soldat était sans le sou ; aujourd’hui, avec les réservistes, les volontaires d’un an, les 13 jours, un flot d’argent a été apporté dans la ca-serne. D’autre part, le sous-officier y est grand maître et il est pauvre. Presque tous sont sans argent, sans aucune fortune. Vous touchez du doigt ici la grande cause du mal signalé dans le livre et dont, je l’espère, les autorités compétentes feront leur profit comme elles l’ont fait déjà, nous le verrons tout à l’heure.

 

L’armée n’est donc plus la grande famille qu’elle devrait être.

 

Améliorer la condition matérielle, relever la situation in-tellectuelle et morale du soldat, afin que l’outil de notre relè-vement national soit net comme une épée, ce souhait nous est-il donc interdit ?

 

Il y a là, pour qui réfléchit, un vaste champ d’études graves, ouvert à tous. Il faut faire de l’armée la suprême école de la nation, le refuge le plus élevé de l’honneur, de la correction, c’est à ce prix seulement, entendez-le bien, qu’elle sera et qu’elle restera notre suprême espoir.

– 801 –

L’armée, ainsi définie, est notre œuvre commune ; elle prend une place immense dans nos préoccupations à tous. Chacun s’efforce d’en étudier les questions vitales, et pour cela chacun se sert de son instrument, le journaliste du jour-nal, l’orateur de la tribune, le romancier du roman.

Au premier rang de ces desiderata est la question des sous-officiers.

La vérité, disons-la, c’est que nous nous n’avons plus de sous-officiers et qu’il nous en faut.

Un double progrès était à réaliser : le premier dans l’éducation de nos enfants, le second dans l’éducation de notre armée.

 

– 802 –

Il fallait faire au collège des jeunes gens physiquement forts.

Il fallait faire à l’armée non des brutes bien dressées, mais des hommes disciplinés et courageux. Le moment n’est pas éloigné peut-être où nos officiers auront autant besoin de l’esprit et de la volonté de leurs hommes que de leur corps.

La première de ces réformes est en train de s’accomplir. Vous savez quelle place on donne aujourd’hui aux exercices du corps, à la gymnastique, à l’escrime, à la natation, aux jeux physiques, quelquefois au préjudice d’études purement littéraires. Cela appartient à une nation militaire comme la nôtre. L’autre réforme, tout aussi importante, est impatiem-ment attendue. Et à qui incombe-t-elle ? Au sous-officier. C’est lui l’instructeur de nos troupes, le plus directement en contact avec elles ; c’est lui qui doit inculquer à nos fils, lui, leur second professeur, un grand souffle d’honneur, de pa-triotisme, la force indomptable de la volonté, le goût des humbles devoirs, la pratique cordiale de l’égalité.

Voilà le rôle des sous-officiers.

L’éducation a commencé au collège dans une famille ; c’est dans une famille, à l’armée, qu’elle doit se continuer.

Voilà le rôle élevé humainement, le rôle moral et philo-sophique du sous-officier, non seulement dans l’armée, mais dans la société.

Eh bien ! qu’est-ce Descaves a étudié ?

Il faut serrer ici la question de près. Il ne s’agit pas de rester dans un vague extrêmement commode, comme tout à l’heure M. l’avocat général. Qu’est-ce que Descaves a étu-dié ? Ce n’est pas l’armée dans son rôle sublime de défense.

 

– 803 –

Ce n’est pas l’armée à la guerre ; dix fois, il marque la diffé-rence dans son livre.

Ce qu’il a étudié, ce sont les dangers et les vices qui font de la caserne, en temps de paix, une école d’immoralité. La caserne, d’après de très bons esprits, peut et doit disparaître, comme elle a déjà disparu en Suisse, au moins dans sa forme actuelle.

Il est permis d’attaquer la caserne. Ce n’est pas l’armée, cela n’y ressemble même pas. Je n’en veux pour témoin que l’horreur qu’inspire la caserne à notre race plutôt guerrière que militaire.

« Le Français court au camp, mais fuit la caserne. » Le mot est du général Foy.

Ce que Descaves a attaqué, ce sont les sanies, les plaies multiples que recèle forcément en soi une immense agglomé-ration d’hommes, réunis dans de pareilles conditions. Fermer ces plaies pour la sauvegarde des générations nouvelles, c’est l’œuvre patriotique qu’il a entreprise. Plus on aime la patrie, plus on veut l’armée intacte.

Et prenez-y garde ! Vous n’êtes pas dans une affaire d’un intérêt théorique. Vous êtes tous intéressés à ce qui va se passer, tous intéressés au résultat que peut donner votre verdict.

C’est, à l’heure qu’il est, notre existence à tous que je défends. N’avez-vous pas tous des enfants qui ont passé à l’armée ou qui vont y passer ? Oubliez pour un instant que je suis avocat, oubliez la robe que je porte, oubliez la cour d’assises, oubliez-vous vous-mêmes. Ne vous importe-t-il pas de savoir dans quel milieu vous allez mettre ces enfants ? Ne vous importe-t-il pas de savoir si ce fils qui n’est pas en-

– 804 – core un homme, ce fils qui n’a pas l’expérience de la vie, ne sera pas une chair malléable pétrie par des sous-officiers qui peuvent être des hommes libidineux ou corrompus ? Cela, n’est-il pas vrai, a une importance extraordinaire pour nous tous.

L’attaque à l’armée, où donc la trouvez-vous dans tout cela, Monsieur l’avocat général ?

Si vous n’aviez pas parcouru si rapidement le livre, pré-occupé que vous étiez d’y rencontrer les éléments de votre tâche, difficile, je le reconnais, vous auriez vu ceci :

Reportez-vous, Messieurs, à la page 16 du livre. Vous al-lez voir comment, pour les besoins de la cause, on… quel mot vais-je bien employer ? on coupe les citations.

« Les officiers…

« Ah ! ils sont bien naïfs, les soldats qui s’imaginent les connaître au bout de dix mois de service !

« En somme, deux catégories : ceux qu’on nomme père Un Tel et ceux qu’on nomme Un Tel tout court. C’est Un Tel tout court quand l’officier est une rosse. »

Voilà ce qu’on vous a lu. Immédiatement après, sans so-lution de continuité, voici ce que nous lisons :

« Et dans l’appellation ronde, au contraire, dans la filiale confiance de cette parentèle imaginaire, il y a tout le soldat, ne demandant pas mieux que croire à cette famille vantée, à ce groupement autour du chef, à cette hiérarchie dans la tendresse qui ferait du colonel une sorte d’aïeul très respec-té, galonné d’indulgence et chamarré de sollicitude. »

– 805 –

Pourquoi, Monsieur l’avocat général, n’avez-vous pas lu cela ?

Croyez-vous que, s’il n’y avait que ce passage-là d’incriminé, messieurs les jurés pourraient le condamner ?

Pourquoi détacher ces trois phrases qui paraissent, en effet, avec ce mot : une rosse, qui les termine, constituer une injure à l’armée ?

Pourquoi ne pas montrer comment, dans la bouche du soldat, cette expression un peu brutale emprunte son véri-table sens à la phrase suivante qui la complète ?

Messieurs les jurés sont cependant capables d’apprécier, de discerner ces choses.

Pour vous indiquer dans quel ordre d’idées le livre est conçu, voyez comment Descaves apprécie une des nouvelles ordonnances mises en vigueur.

« En outre, la mise en vigueur du nouveau règlement, abrogeant les dispositions de l’ordonnance surannée du 2 novembre 33, donne un prix estimable aux récentes nomi-nations. En dehors du prestige, de l’augmentation de solde, d’une cabane de berger dans le parc, c’est la salle de police remplacée par la consigne à la chambre, et la réprimande du colonel substituée à la suspension. Le décret du 28 décembre 1883 fait mieux encore. Il supprime l’appel de midi, en armes, prescrit un vague rassemblement de compagnie, le-quel, sous des chefs cléments, abrège l’agglutinative singerie d’autrefois. »

Vous voyez que, lorsque Descaves trouve quelque chose de bon dans cette vie militaire, un règlement tutélaire, il n’hésite pas un instant à le faire connaître, à le publier.

 

– 806 –

Et ce qu’il dénonce en réalité, ce ne sont pas les sous-officiers, ce sont les abus, les produits morbides de la ca-serne qui corrompent les sous-officiers, qui exercent une in-fluence délétère contre laquelle chacun résiste plus ou moins selon la force de son caractère, selon son éducation ; c’est cette dégénérescence morale qui fait qu’au régiment un ser-gent indélicat s’appelle très gentiment un sergent qui fricote.

Ce n’est pas aux malades qu’il s’attaque, c’est à la mala-die. Et voulez-vous savoir ce que pense intimement Des-caves ?

On vous l’a représenté tout à l’heure comme un homme dont l’œuvre tend à révéler le patriotisme, la vitalité, la vi-gueur, la force de résistance de notre armée.

Si vous aviez lu le livre, vous auriez trouvé un passage capital dans lequel Descaves parle de cette chose épouvantable et sacrée qu’on appelle la guerre.

Voilà la clef de tout le livre. Lisez-le : je vous promets que votre impression ne sera pas différente de la mienne ; vous y verrez l’explication des révoltes, des sévérités de cet homme jeune qui espère vivre au jour des suprêmes re-vanches.

Cette guerre est sacrée pour lui, comme, dans l’intimité de nos cœurs, elle l’est pour nous tous. Il veut que nous la fassions dans les meilleures conditions possibles, et non af-faiblis par les vices qu’il décrit. C’est pour cette guerre sacrée qu’il a stigmatisé les tares qui pourraient nous amener au champ de bataille énervés et émasculés.

On a insisté sur le rapprochement entre la caserne et le lupanar beaucoup plus qu’il ne convenait, dans une affaire de ce genre. Il y a, dans toute agglomération considérable

– 807 – d’hommes, jeunes et forts, astreints au célibat et à une chas-teté forcée, des besoins inhérents à la nature humaine, qui existent, et qu’il est impossible de nier.

Tant de causes jettent le soldat à la fille ! Lui ! avec ce besoin physique et moral d’aimer qui fouille une poitrine de vingt ans ! Lui, sans argent, sans relations ! Elle ! enfermée dans sa caserne aussi ! isolée du monde, ayant besoin de bé-gayer l’amour avec un interné comme elle !

Le soldat attire la fille comme la fille attire le soldat. Ce-la a toujours été ainsi ! Depuis Phébus de Châteaupers qui traverse Paris, la main sur la rapière, la moustache en croc, l’œil allumé, pas très difficile sur le choix de ses relations, ni de ses amours, et qui n’en est pas moins un brave soldat, un héros.

Le rapprochement n’est pas neuf. Un écrivain des plus éminents et des plus incontestés, M. Edmond de Goncourt, l’a déjà émis et développé dans son roman La Fille Élisa, où il étudie les relations entre la fille de maison publique et le sol-dat. La Fille Élisa a eu un grand succès. On ne l’a pas pour-suivi, ce roman dont la préface voit en ces relations « les obscures ententes et les mystérieuses chaînes qui se nouent entre les races de parias ».

Cela s’est tiré à plus de trente éditions !

Il ne faudrait pas croire, d’ailleurs, que ces rapports entre la fille et le soldat, un livre comme celui de Descaves en fasse une chose anacréontique, amusante, de nature à ex-citer les sens. Rien, au contraire, de plus profondément triste, de plus sombre que ces tableaux. Il se place à un point de vue élevé, et étudie comme une sorte de loi sociale le rapprochement qui s’établit entre deux êtres, mâle et fe-

 

– 808 – melle, jetés l’un et l’autre en dehors des lois de la vie com-mune.

Mais le point où je veux arriver, parce que, selon moi, c’est le point capital, le voici :

On vous a montré des ardeurs, des vivacités, des exagé-rations juvéniles du livre. On en a oublié les côtés utiles.

Vous allez voir combien je suis fort lorsque je viens vous dire : Je vous affirme qu’à l’heure où j’ai l’honneur de parler devant vous, moi avocat, le livre de Descaves a déjà produit des résultats pratiques considérables, et je vais vous le prou-ver pièces en main :

Descaves a touché dans son roman toutes les plaies de l’armée, d’une grande armée nationale comme la nôtre :

Le service médical !

À ce propos je ne sais quel grand écrivain disait que, de-puis un demi-siècle, il nous avait coûté plus d’hommes que le feu. C’est aussi l’avis de quiconque a traversé, comme infir-mier, un hôpital militaire.

La nourriture !

Vous vous rappelez les scandales du camp d’Avor, ces fournisseurs condamnés pour avoir donné aux troupes des viandes avariées.

Les brimades !

Les journaux retentissaient, ces jours derniers encore, d’effroyables histoires, dont les victimes, des soldats, avaient été estropiés.

– 809 –

Les exactions des sous-officiers !

Voyez les jugements des conseils de guerre.

L’exploitation des réservistes !

C’est une des grandes causes de l’impopularité de la ca-serne en France.

Tout cela, il faut un homme courageux pour le dire. Et la plainte n’étant pas permise dans l’armée, étant impossible avec la hiérarchie militaire, les faits ne peuvent être portés à

 

– 810 – la connaissance du public que par les deux grandes voies de la presse et du roman.

Savez-vous où il faut chercher, à propos de l’œuvre de Descaves, une discussion sobre, judicieuse, profitable du livre ? Je vous le dis à ma grande tristesse : c’est à l’étranger. Il m’est tombé sous les yeux un article signé d’un officier su-périeur qui, ayant lu le livre, non seulement ne l’a pas trouvé blâmable, n’a pas pensé un instant qu’on pouvait amener l’auteur sur le banc des assassins et des criminels, mais en-core relève dans cet ouvrage des renseignements de pre-mière importance, les uns d’ordre médical, les autres d’ordre administratif. Et il pense bien que ce livre va donner l’éveil à nos gouvernants pour des réformes qui s’imposent.

La note juste ce n’est pas en France, mais c’est parmi nos véritables amis à l’étranger que nous la trouverons. Voi-là, nous dit cet officier russe, un livre intelligent, vécu, où il y a beaucoup à prendre, et dont doivent s’inspirer tous ceux qui ont souci de l’honneur, de la considération, de la vitalité de l’armée française.

J’ai promis de vous faire toucher du doigt les résultats qu’a déjà produits la publication.

D’abord l’attention des chefs s’est trouvée forcément appelée sur les faits signalés.

Il n’est pas possible, humainement parlant, qu’un chef militaire, – mettez-vous à sa place, – qu’un colonel, lisant le livre de Descaves, ne se soit pas dit : Est-ce une calomnie, ou bien se passe-t-il des choses comme cela dans mon régi-ment ?

Rien que cela, c’est énorme : être avertis, simplement !

 

– 811 –

Il y a mieux : un rapprochement s’est produit, excellent pour la bonne entente de l’armée, pour la bonne harmonie entre les officiers supérieurs et les sous-officiers.

Il y avait vingt ans, me disait un officier de mes amis, que les officiers supérieurs avaient perdu l’habitude d’inviter les sergents en certaines occasions, comme cela se pratiquait autrefois. Depuis le livre de Descaves, nous avons vu les commandants de corps d’armée faire asseoir les sergents à leur table pour leur dire toute l’estime qu’ils avaient pour eux et aussi, il faut bien le dire, pour flétrir le livre… qui cepen-dant avait amené cet heureux résultat.

Est-ce que ce livre n’est pas plus profitable à l’armée que toutes les mercuriales officielles ?

Un grand mouvement, un courant d’opinion s’établit. On commence à se demander partout s’il n’y a pas d’impor-tantes réformes, des enquêtes à faire, s’il ne faut pas nettoyer les dessous de l’armée.

Voici un journal essentiellement gouvernemental, grave par excellence, le Temps, que je lis quelquefois et où j’ai pu voir l’autre jour, à ma grande satisfaction, « que les polé-miques soulevées par ce livre sont un excellent commence-ment d’enquête ».

Voilà un mouvement qu’on n’arrêtera pas.

Les soldats sont maintenant gantés en hiver, pourquoi ? Parce que deux ou trois romanciers de l’école de Descaves ont signalé le supplice qu’infligeait aux soldats, par les grands froids, le contact de la plaque de couche.

Voilà de bien petites choses, mais qui ont leur prix dans la vie militaire.

 

– 812 –

Le couvercle de la gamelle est remplacé par de la vais-selle. Un réfectoire est réservé aux soldats pour leurs repas. Pourquoi ? Parce que les inconvénients de l’état de choses antérieur ont été signalés, soit dans les cinq ou six romans militaires qui ont précédé celui de Descaves, soit dans les ar-ticles de la presse qu’ils ont provoqués.

Arrivons à un ordre de faits plus grave. Descaves s’in-digne de la façon injurieuse, brutale, grossière, dont les sous-officiers traitent leurs hommes.

Voici un ordre du jour du général de Négrier, bannissant des commandements les jurons, les mots grossiers qui ne s’y trouvent que trop souvent.

Et remarquons la singularité des mœurs françaises : lorsque dans les Ramollot, les Ronchonnot, on met en scène ces vices et ces abus en bafouant notre armée, tout le monde trouve cela extrêmement drôle. Mais si un auteur attristé, comme Descaves, les signale, on le défère à la justice.

Et lui cependant protestait contre un abus que le carica-turiste aggrave.

« En France, a-t-on dit, on n’arrête pas ceux qui mettent le feu, mais ceux qui sonnent le tocsin. »

Descaves a dit que les sous-officiers surchauffaient leurs chambres tandis que les soldats grelottaient. L’Avenir mili-taire, un journal sérieux, atteste la vérité du fait !

Vous avez donc eu tort, Monsieur l’avocat général, de traiter ce jeune homme de malfaiteur de lettres ; aucune mère, sachez-le bien, ne sera de votre avis. Les mères qui nous font des soldats parce qu’elles font des enfants, en voyant dans les journaux qu’à la suite du scandale soulevé par le livre, le

– 813 – ministre de la Guerre met ordre à un abus, ces mères-là, soyez-en bien convaincu, ne considèrent pas Descaves comme un malfaiteur.

Un journal publiait avant-hier, sous la signature d’un écrivain militaire, spécialiste des plus compétents, Jules Ri-chard, un article intitulé : « Le général de Miribel et les sous-officiers », où il disait :

« En rappelant tout ce que l’on a fait depuis quelque temps pour relever la situation des sous-officiers rengagés, le général de Miribel avoue en quelque sorte que l’on n’a rien fait pour relever leur caractère, puisque, leur parlant du res-pect qu’ils doivent exiger de leurs égaux, il dit : « Les sous-officiers rengagés portent l’épée, je ne doute donc pas qu’ils ne sachent se faire respecter. »

« Aujourd’hui, la façon dont on recrute les sous-officiers est déplorable. On les recrute parmi les brigadiers et les ca-poraux ; cela ne peut être autrement. Mais comment recrute-t-on les caporaux et les brigadiers ? Comme on n’a pas le temps, avec le service de trois ans, de connaître les sujets et qu’il est nécessaire de se presser lorsque arrive une classe, on demande à tous ceux qui savent lire et écrire s’ils veulent devenir caporaux. Sans autres formalités, ils sont élèves ca-poraux.

« Sans rien savoir sur leurs antécédents, pourvu qu’ils n’aient pas de casier judiciaire, on les met sur la voie des ga-lons d’or ou d’argent, et les deux tiers y arrivent ; voilà comme on fait tous les sous-officiers qui sortent des classes.

« Les garanties morales ne sont évidemment pas suffi-santes et, comme le prouve la circulaire du général de Miri-

– 814 – bel, les sous-officiers sont souvent les premiers à faire bon marché de leur dignité. »

Ce n’est pas tout encore. Voici un petit entrefilet publié dans la France militaire et qui commence d’une façon ado-rable : « Le triste livre… », le triste livre, c’est nous !

« Le triste livre qui attaque si violemment les sous-officiers vaudra prochainement à son auteur de comparaître devant la cour d’assises. En attendant, tout le bruit qui se fait autour de ce pamphlet aura pour résultat d’amener le succès de librairie. C’est ce qu’il fallait démontrer.

« Ne croirait-on pas, en fin de compte, que tout le monde s’ingénie à lui faire de la publicité gratuite ?

« En effet, on annonce que le gouverneur militaire de Lyon a reçu l’ordre de procéder à une enquête très sévère sur les irrégularités qui se seraient produites dans l’alimen-tation des réservistes affectés aux régiments de la 6e division de cavalerie. Si cette nouvelle est fondée, c’est qu’on attribue quelque valeur aux révélations scandaleuses de ces derniers jours ! »

Voyez-vous cette bonne France militaire blâmant une mesure tutélaire parce qu’elle a été prise à la suite des révé-lations de Descaves !

Et le crédit supplémentaire de 1,100,000 francs voté l’autre jour pour améliorer le couchage de la troupe !

Il y avait neuf ans que le projet dormait dans les cartons. Le couchage de la troupe ! Ce n’est pas bien important cela, à côté de ce qui absorbe le temps des Chambres !

À la suite du livre de Descaves, la presse s’est emparée de la question. M. de Freycinet s’est empressé de faire porter

– 815 – le projet à l’ordre du jour. On a mis les bouchées doubles. Le crédit a été voté.

Voici qui est plus grave encore. Il y a quelques jours, deux soldats à moitié morts de froid dans une cellule, ont été l’occasion d’une circulaire extrêmement sévère du ministre de la Guerre, rappelant les officiers et les sous-officiers à l’observation des règlements.

Voilà pourtant ce que l’on appelle de la diffamation : on signale des abus que le ministre de la Guerre lui-même re-connaît exister, et vous appelez cela une injure contre l’armée, et vous prétendez obtenir de douze jurés français une condamnation, parce qu’on a dénoncé ces faits, et rien que ces faits !

La vérité, c’est que Descaves a plaidé la cause du sous-officier rengagé et marié, du soldat malade, de l’officier pauvre. Il a démontré que tous ces abus seraient impossibles si le contrôle organisé par les règlements était effectif.

Un des reproches que nous a faits le ministère public est celui-ci : Tous les maux que vous relatez, dit-il, sont vrais. Mais ce n’est pas une œuvre patriotique que de les dévoiler. Les chefs de corps les connaissent bien ; vous êtes incapable d’y trouver un remède.

Eh bien ! ce mauvais esprit, ce contempteur de l’armée, il vous le donne à chaque page, le remède. Vous allez voir s’il est d’un esprit illusionné.

Le remède, il le trouve purement et simplement dans l’application stricte des règlements. Il n’est pas besoin, selon lui, des lois nouvelles ; il n’est pas besoin de réveiller les échos du Palais Bourbon ni ceux plus assourdis du Sénat.

 

– 816 –

Le remède, il est dans le règlement qui prévoit tout, pare à tout, contrôle tout. Seulement on ne l’applique pas. Que chacun, du haut en bas de la hiérarchie militaire, fasse son devoir et ce livre ne sera plus bon qu’à jeter au feu. Il n’en restera qu’un bon souvenir.

Descaves demande l’application rigoureuse et littérale des règlements.

Il demande que les officiers soient plus assidus à la ca-serne.

Il demande que l’on fasse des travaux de propreté réels et moins d’astiquage. Il rappelle à tous les officiers ayant un contrôle à exercer, que la moralité de l’armée, la moralité des grades inférieurs est entre leurs mains.

Il demande que l’on assure effectivement des emplois civils aux rengagés.

Il veut enfin que l’on fasse les inspections à l’improviste, afin de ne pas trouver toujours les gamelles et la comptabili-té préparées.

Un critique consciencieux a pu dire justement que le livre de Descaves n’est pas autre chose qu’une longue sup-plique.

N’avais-je pas raison d’avancer qu’au lieu d’un procès scandaleux devant toute l’Europe, il eût été plus convenable et absolument patriotique d’ouvrir purement et simplement dans tous les corps d’armée une enquête sur les faits signa-lés ?

On l’a fait dans une certaine mesure. On n’a pas ouvert d’enquête, les abus étaient trop nombreux.

 

– 817 –

M. le ministre de la Guerre a essayé d’y parer dans sa loyauté et sa compétence. N’eût-il pas mieux valu, encore une fois, se rendre compte, sans en parler au public, de l’étendue du mal et des remèdes qu’il convenait d’y appor-ter ?

On a préféré, par la plus inexplicable des impré-voyances, nous faire ce procès dont il ne peut rien résulter, qui ne prouve rien, qui ne tend à rien, dont le résultat sera nul, quel qu’il soit, ou qui ne peut aboutir malheureusement qu’à enrayer dans une certaine mesure le mouvement d’opinion et l’enquête commencée.

Je ne méconnais pas le patriotisme un peu chauvin qui a donné naissance, lors de la publication, à ces accès de colère grondante, furieuse, débordante. Chacun a voulu profiter de l’occasion pour s’adjuger le monopole de la défense de l’armée. Mais on n’a pas tardé à reconnaître que, si l’expression de la pensée de Descaves est un peu pénible, l’œuvre en soi est absolument saine.

Dans la presse, il y a eu en tout, pour les poursuites, 105 journaux ; contre les poursuites, 270.

Parmi les journalistes qui les ont réclamées, je n’ai pas reconnu, sans surprise, M. de Cassagnac, qui prétend que c’est une abomination de parler ainsi de l’armée, ce qui ne l’empêchait pas, il y a quelques jours, de dire qu’il était im-possible d’envoyer les séminaristes à l’armée parce que c’était une école de libertinage.

Quel est donc le vrai motif des poursuites ?

Je ne m’expliquerai pas sur ce point. Mon excellent con-frère et ami Millerand, avec l’autorité qui lui appartient, vous en fera peut-être tout à l’heure connaître la raison secrète.

– 818 –

Ces poursuites ne sont pas seulement injustes. Elles sont maladroites.

Car enfin, le Parquet, ou le ministre de la Guerre, si vous voulez, se trouve en face d’une œuvre spéculative ; d’un ro-man qui, à raison de la façon dont il est écrit, de son style, de sa masse compacte, sera peu lu ; et alors, le Parquet de dire à tout le monde : « C’est l’armée que vous avez voulu dé-peindre ! Je reconnais l’armée ! C’est une injure à l’armée ! » Et de poursuivre !

Et quel est le résultat ?

D’abord on fait vendre le livre dans des proportions énormes que M. l’avocat général a tenu à préciser tout à l’heure et on supprime ainsi le seul motif possible d’une poursuite et d’une condamnation, celui d’empêcher la vente. Or, maintenant, les éditeurs, tout le monde vous le dira : la vente est faite. Cette vente inouïe pour un tel livre, 30,000 exemplaires ! cette bonne fortune, c’est au Parquet que nous la devons. Nous le remercions du fond de notre cœur. Mais il a perdu l’unique motif, l’unique prétexte d’une poursuite : empêcher la divulgation du livre.

Maintenant vous savez que Descaves a été absous par ses pairs : M. l’avocat général nous a lu une protestation spontanée (Descaves ne l’a connue que lorsqu’elle a été faite) formée par un grand nombre d’écrivains et d’hommes de lettres qui honorent les Lettres françaises. Cela, mes-sieurs, ne s’est jamais produit encore. Vous êtes le premier jury devant lequel une situation de ce genre se révèle : le Parquet poursuivant une œuvre littéraire, ce qui est très rare, et un groupe de grands écrivains venant vous dire : « Votre poursuite ne tient pas. Il y a erreur. Nous connaissons l’homme, nous connaissons l’œuvre. On ne peut pas pour-

– 819 – suivre. » Voilà, Messieurs, sous quelle égide Descaves se présente devant vous, sous l’égide de tous ses pairs, d’hommes comme Alphonse Daudet, Émile Bergerat, Ernest Daudet, Théodore de Banville, Paul Bourget, Jean Richepin, Edmond de Goncourt, Émile Zola, Georges Ohnet et bien d’autres encore. Il y en a cinquante-quatre3 !

 

3 La protestation a paru dans le Figaro du 24 décembre 1889. Nous la reproduisons in extenso. (N. d. E.)

« On nous demande l’insertion d’une protestation que cin-quante-quatre écrivains, sans distinction d’opinions politiques ou lit-téraires, ont signée contre les poursuites qui menacent le livre de M. Lucien Descaves : Sous-Offs.

« La sévérité avec laquelle la plupart des journaux ont jugé ce livre semble avoir démontré qu’il manquait d’opportunité ; mais dans les questions de littérature, le jugement de l’auteur par ses pairs est le seul raisonnable, le seul admissible, à une époque qui a tout discuté, tout analysé, tout nié.

« Nous espérons donc que l’on tiendra compte, en haut lieu, de la protestation qu’on va lire et qui offre un exemple vraiment louable de fraternité littéraire. F. M. »

 

Des poursuites sont intentées contre un livre ; sur la demande du ministre de la Guerre, à la veille d’une discussion législative sur la liberté d’écrire. Nous nous unissons pour protester.

Depuis vingt ans, nous avons pris l’habitude de la liberté. Nous avons conquis nos franchises. Au nom de l’indépendance de l’écrivain, nous nous élevons énergiquement contre toutes pour-suites attentatoires à la libre expression de la pensée écrite.

Solidaires, lorsque l’Art est en cause, nous prions le gouverne-ment de réfléchir.

– 820 –

M. l’avocat général disait, et l’observation n’était pas heureuse : Il y a là une question de camaraderie.

Émile Zola ! camarade de Descaves ! Avez-vous donc oublié qu’il signa la fameuse protestation où l’on répudiait le maître après la publication de La Terre ? Ce ne serait plus de la camaraderie. Ce serait du dévouement ! Émile Zola ne peut pas aimer beaucoup Descaves, mais c’est un homme qui pense comme tous les hommes d’une intelligence ouverte et d’un esprit large.

Ou bien alors ces hommes sont tous des antipatriotes ? Daudet ? l’auteur de Bac, Mauvais Zouave, Alace, le Porte-drapeau ? De Banville ? auteur des Idylles prussiennes ? Mar-gueritte, le fils du glorieux général Margueritte ?

Eh bien ! véritablement, en fait d’antipatriotisme, Des-caves est en bonne compagnie !

 

Alphonse Daudet. – Georges Ohnet. – Émile Zola. – Edmond de Goncourt. – Jean Richepin. – Henry Becque. – Alexis Bouvier. – Paul Bourget. – Paul Bonnetain. – Léon Cladel. – Paul Foucher. – Théo-dore de Banville. – G. de Porto-Riche. – Rodolphe Darzens. – Oscar Métenier. – Émile Michelet. – Henry Céard. – Louis Mullem. – Émile Bergerat. – René Ghil. – Ernest Daudet – Jean Ajalbert. – J.-H. Ros-ny. – Abel Hermant. – Gustave Guiches. – Georges Bois. – Jean Lor-rain. – M. Buloz. – Jacques Madeleine. – Gustave Geoffroy. – Louis de Gramont. – Jean Jullien. – Gaston Salandry. – Henry Lapauze. – François de Nion. – G. Courteline. – Roger-H. Milès. – Boyer-d’Agen. – Sutter-Laumann. – Edmond Bazire. – Frantz Jourdain. – Paul Alexis. – Jean Rameau. – Georges Duval. – Georges Ancey. – Paul Margueritte. – Clovis Hugues. – Séverine. – Maurice Barrès. – Henry Bauër. – Adolphe Tabaraut. – Eugène Morel. – Robert Bernier. – Henry Fèvre.

– 821 –

Encore un mot, Messieurs, sur une seconde accusation relevée contre Descaves par le ministère public. Ceci dé-passe tout ce que l’on peut imaginer ! On l’accuse d’outrage à la morale publique ! Vous avez déjà estimé que ce soi-disant outrage constituait purement et simplement une habi-leté de l’accusation.

L’outrage à la morale ! Nous avions tout prévu excepté cela !

On a parfaitement senti que l’inculpation d’outrage à l’armée se dérobait. On a essayé de vous arracher une con-damnation pour un autre motif et on s’est dit :

Nous allons tâcher de relever dans le livre quelque ou-trage à la morale. Le jury est très sévère pour ces choses-là ! Il ne les aime pas. Et alors, en mêlant, en amalgamant les deux choses, outrage à la morale, outrage à l’armée, en fai-sant du tout une sorte d’olla podrida, le jury les confondra ; la reconnaissance de l’un des délits entraînera la reconnais-sance de l’autre, et l’on condamnera dans le tas.

À cette inculpation nous faisons deux réponses :

En premier lieu, Descaves de son état n’est pas un por-nographe. Je n’insiste pas sur ce point. Sa vie, son honorabi-lité, ses relations, sa situation sociale, tout proteste contre cette accusation.

Mais ensuite que laisse-t-on publier ? Vous allez voir ce qu’est l’attitude du ministère public aujourd’hui, ce qu’elle est en général en pareille matière.

Que poursuit-on ? Comment ! on incrimine ce livre pour outrage à la morale, « dans un temps où le marquis de Sade

– 822 – aurait fait des coupures à la librairie courante, dans un temps où l’on décore des écrivains qui auraient été condamnés à beaucoup de mois de prison sous un régime moins tolé-rant ! »

Et ici, Messieurs, j’ouvre une parenthèse : Le ministère public n’a pas cru devoir demander le huis clos ! Mais je fais toutes mes réserves sur ce que je vais vous lire : c’est abso-lument pénible ! Mais c’est ma défense nécessaire. Vous al-lez voir ce que le Parquet ne poursuit pas ! Il est impossible qu’on ait en pareille matière deux poids et deux mesures, que l’on condamne un livre alors qu’on en laisse d’autres, bien plus dangereux, impunis !

Je commence par un livre qui, chose assez piquante, a été poursuivi mais acquitté.

Le premier passage est intéressant parce qu’il offre quelque analogie avec un passage de « Sous-Offs » dont M. l’avocat général parlait tout à l’heure avec indignation. C’est l’endroit où le sergent Favières a des rapports intimes avec sa maîtresse alors que l’enfant de celle-ci dort à ses cô-tés dans le lit. Eh bien ! voici un passage de « Charlot s’amuse » qui a été acquitté :

« Alors, prise d’une bestiale et lubrique folie, elle enleva son dernier vêtement, inventant d’érotiques caresses pour éveiller les sens de son amant. Hors de lui, le chauffeur s’abandonna enfin, et tous deux, jusqu’à l’aube, se vautrè-rent, perdus dans une obscénité crapuleuse.

« Charlot, retenant son souffle, regardait, avec un effare-ment inouï, sa mère se prostituer, tremblant, lorsque, pâmée sous les caresses de l’homme, elle se tordait dans une sorte de crise hystérique, convulsée, raidie, hurlante, martelant le

 

– 823 – bois du lit avec sa tête à coups précipités et ne revenant à elle, ayant encore de l’écume aux lèvres, que sous la meur-trissure de brutalités innommables. »

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