Sous-Offs
Cour D’appel de Paris .................................................... 747
Ce chapitre est long, il est donc découpé en 3 parties.
Si je vous signale encore, par analogie, tel passage de l’Assommoir où Nana regarde sa mère se donner à Lantier, c’est pour arriver au maître, M. Zola. Vous vous rappelez le meurtre de l’ingénieur Maigrot, à qui l’on arrache les parties sexuelles.
Ceci n’est rien encore, messieurs ! ce n’est rien à côté de ce que vous allez entendre !
M. le Président. – Ne pourriez-vous pas, Maître Tézenas, abréger ce genre de citations ? Nous allons nous voir dans la nécessité d’ordonner le huis clos.
Me Tézenas . – Je ne demande pas mieux, Monsieur le Président. Mais vous comprenez combien notre situation est épineuse : je ne puis pas renoncer à ce qui est ma défense, je ne puis pas abandonner ainsi mon client. S’il est condamné pour outrage aux mœurs, sa situation est perdue. Il faut que je montre à messieurs les Jurés ce que le ministère public ne poursuit pas, donc, je suppose, ce qu’il ne considère pas comme outrage à la morale !
Me Millerand. – Je demande si M. l’avocat général aban-donne l’accusation… Alors nous abandonnerons notre dé-fense.
M. l’avocat général. – Je n’abandonne rien du tout.
Me Tézenas. – Alors je continue. C’est mon droit, c’est le droit de la défense. Et de défense, je n’en ai pas d’autre ! L’outrage à la morale ne se discute pas. C’est une question d’appréciation personnelle. Je ne puis faire qu’une chose,
– 824 – vous montrer les passages infiniment plus graves, selon moi, que ceux relevés dans la livre de Descaves, et que le minis-tère public tolère.
Voici un ouvrage que tout le monde a lu, La Terre d’Émile Zola. Les Rougon-Macquart ! C’est classique ! (Hilari-té.)
« — Ah ! nom de Dieu de traînée ! cria Buteau, si tu crois que tu vas te foutre de moi, à te faire raboter depuis deux heures par ton galant, lorsqu’il y a de la besogne ici !
« Et il la culbuta dans le paquet d’herbe qui était tombé, il se rua sur elle, juste au moment où Lise, à son tour, sortait de la maison, pour l’engueuler.
« Eh ! Marie-dort-en-chiant, arrive donc, que je te colle mon pied dans le derrière !… Tu n’as pas honte !
« Mais Buteau, déjà avait empoigné la fille sous la jupe, à pleines mains. Son enragement tournait toujours en un coup brusque de désir. Tandis qu’il la troussait sur l’herbe, il grognait, étranglé, la face bleuie et gonflée de sang.
« — Sacrée cateau, faut cette fois que j’y passe à mon tour… Quand le tonnerre de Dieu y serait, tu vas y passer après l’autre !
« Alors une lutte furieuse s’engagea. Le père Fouan dis-tinguait mal, dans la nuit. Mais il vit pourtant Lise debout, qui regardait et laissait faire ; pendant que son homme, vau-tré, jeté de côté à chaque seconde, s’épuisait en vain, se sa-tisfaisant quand même, au petit bonheur, n’importe où :
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« Quand ce fut fini, Françoise, d’une dernière secousse put se dégager, râlante, bégayante.
« — Cochon ! cochon ! cochon !… Tu n’as pas pu, ça ne compte pas… je m’en fiche, de ça ! jamais tu n’y arriveras, jamais.
« Elle triomphait, elle avait pris une poignée d’herbe, et elle s’essuyait la jambe, dans un tremblement de tout son corps, comme si elle se fût contentée elle-même un peu, à cette obstination de refus. D’un geste de bravade, elle jeta la poignée de l’herbe aux pieds de sa sœur.
« — Tiens ! c’est à toi… Ce n’est pas ta faute si je te le rends ! »
Et voici qui est mieux encore. C’est une scène entre les mêmes personnages.
« — Nom de Dieu de feignante ! quand tu nous regarde-ras !… Aide-moi donc, tiens-lui les jambes, si tu veux que ça se fasse.
« Lise était restée droite, immobile, plantée à dix mètres, fouillant de ses yeux les lointains de l’horizon, puis les rame-nant sur les deux autres, sans qu’un pli de sa face remuât.
« À l’appel de son homme, elle n’eut pas une hésitation, s’avança, empoigna la jambe gauche de sa sœur, l’écarta, s’assit dessus, comme si elle avait voulu la broyer. Françoise, clouée au sol, s’abandonna, les nerfs rompus, les paupières closes. Pourtant elle avait sa connaissance, et quand Buteau l’eut possédée, elle fut emportée à son tour dans un spasme de bonheur si aigu, qu’elle le serra de ses deux bras à l’étouffer, en poussant un long cri. Des corbeaux passaient, qui s’en effrayèrent. Derrière la meule apparut la tête blême
– 826 – du vieux Fouan, abrité là contre le froid. Il avait tout vu, il eut peur sans doute, car il se renfonça dans la paille. »
Voilà ce qu’on ne poursuit pas.
M. l’avocat général. – Nous allons intenter des poursuites contre sept livres obscènes…
Me Millerand. – Poursuivrez-vous Germinal et La Terre ?
M. l’avocat général. – Non.
Me Millerand. – Eh bien, alors ?
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Me Tézenas. – Je continue, messieurs ; mais je dois vous prévenir que ce que vous allez entendre dépasse en licence ce que nous avons lu déjà !
M. le président. – Cela suffit, Maître Tézenas ! Je ne puis pas laisser continuer ces lectures publiques de pornogra-phie !
Me e Tézenas . – Messieurs, nous défendons, M Millerand et moi, deux hommes honorables, sous le coup d’une accusa-tion terrible, celle d’outrages aux mœurs. Nous nous défen-dons avec des armes légitimes, en vous lisant des passages qui n’ont pas blessé la morale publique, – puisque le Parquet qui en est le gardien, ne les a pas poursuivis, – et en vous di-sant : Comparez ! Nous nous défendons et l’on nous en em-pêche ! Le jury appréciera !
Ma responsabilité dans ces conditions-là est à l’abri !
J’allais vous montrer, Messieurs, la peinture, non plus d’amours naturelles poussées jusqu’à la bestialité, mais d’amours contre nature, avec la description des actes dans toute leur brutalité et leur horreur ; et non plus dans un livre qui comme celui de Descaves est un livre, si j’ose le dire, scientifique, qui ne s’adresse qu’à un très petit nombre, à une élite, mais des livres écrits dans un style coulant, facile, n’ayant manifestement d’autre but que l’excitation des sens et des passions.
Voilà ce que l’on laisse lire dans le pays où vous avez l’honneur de rendre la justice !
Et tout cela a paru en feuilletons ! Ce que l’on ne veut pas me laisser lire à l’audience de la cour d’assises, à moi avocat, cela se vend deux sous sur la voie publique !
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Des journaux que le ministère public ne poursuit pas, qu’il contemple d’un œil facile et indulgent, s’impriment, pu-blient des feuilletons où se trouvent des scènes telles que M. le Président de la Cour d’assises ne veut pas les laisser lire à l’audience devant vous, Messieurs les Jurés !
Que voulez-vous, Messieurs ! Je n’ai pas à vous dire de faire le rapprochement entre des ouvrages comme ceux que je viens de vous lire et le livre de Descaves, livre qui n’a été précédé d’aucune espèce d’affiches, d’aucune espèce de ré-clame, qui ne fait rien pour appeler le public. Ceux-là seuls le liront qui voudront le lire, comme les livres de science dont je vous ai parlé au cours de ma plaidoirie.
À qui ferait-il du mal ?
J’en ai fini, Messieurs, et je n’ai plus qu’une idée, la der-nière à vous soumettre. Elle est relative à l’accusation d’outrage à l’armée.
Pour une œuvre littéraire, Descaves a été cassé du grade de sergent-major qu’il avait acquis par de loyaux services.
Il a été cassé, sans être entendu, sans enquête, par le pur bon vouloir et le pur arbitraire du ministre de la Guerre. Le militaire a été frappé dans son grade, chose sacrée, pour une faute de l’écrivain, à supposer que faute il y eût. Cela est grave, et je suis convaincu, quelle que soit votre opinion sur les arguments présentés par la défense, que vous tiendrez de cela le plus large compte.
Cet homme a été soldat. Il n’a failli à aucun de ses de-voirs, il a donné tout son temps sans restrictions, il a donné toute son intelligence, toute sa bonne volonté. Sorti de l’armée avec le plus haut grade qu’il y pouvait conquérir, il rentre dans la vie civile ; il redevient citoyen. Il a droit, n’est-
– 829 – il pas vrai ? à la somme de libertés publiques à laquelle tous les autres citoyens ont droit avec lui, et, au premier rang, à la liberté de penser et d’écrire. Il en use et on le frappe dans son grade !
De deux choses l’une : s’il a commis une faute, ce que je ne crois pas, il l’a commise ou comme militaire, ou comme écrivain. S’il a commis une faute comme militaire, il est puni, et il l’est, Dieu merci, largement ! S’il a commis une faute comme écrivain, je me demande vainement où le ministre de la Guerre a pu trouver le droit de le frapper ?
À supposer même, ce que je ne crois pas, qu’il ait un peu dépassé la mesure, vous estimerez, comme moi, qu’il a été suffisamment, qu’il a été trop puni, lorsque, sans avertisse-ment, sans l’entendre, le ministre de la Guerre, se faisant juge de la valeur d’une œuvre littéraire écrite par un citoyen en dehors du service de l’armée, a cru devoir le frapper dans son grade, comme un soldat malhonnête et prévaricateur.
Au milieu de nos dissensions, nous avons conservé le culte, la religion du drapeau. Ce culte, on ne l’affaiblira pas. Cette religion, on ne la chassera pas de nos cœurs. Mais plus élevée est la religion, plus pur doit être l’instrument du culte. C’est parce que Descaves a l’amour de l’armée, l’amour de la patrie, qu’il a été plus frappé que d’autres, moins cultivés, des maux qu’il a constatés.
S’il y a des abus dans cette armée, qui est le palladium et l’espoir de notre relèvement, c’est un grand devoir pour le ci-toyen de le divulguer.
Je crois que Descaves a fait son devoir. J’en ai la convic-tion, vous ferez le vôtre.
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Et si demain, l’heure du danger suprême, l’heure des grands sacrifices arrive, on a pu lui arracher ses galons, on ne lui ôtera pas son fusil. Chacun de nous trouvera, dans son caractère, ses sentiments, son patriotisme, le courage de faire tout son devoir. Le soldat Descaves y trouvera, je m’en porte garant, le moyen et le droit de faire plus que le sien.
Plaidoirie de Me Millerand.
Après la belle plaidoirie, si lumineuse, si précise de mon confrère et ami M. Tézenas, j’abuserais de votre attention sans profit pour les intérêts qui me sont confiés, si je me permettais de reprendre les grandes lignes de l’œuvre.
Ma tâche est plus modeste, comme modeste est le rôle de l’éditeur qui s’asseoit sur ce banc. Si, en effet, la loi fait de
– 831 – l’éditeur l’auteur principal du délit, il faut rendre à chacun, – et c’est pour cela simplement que je fais cette remarque, dé-jà faite avant moi par M. l’avocat général, – il faut rendre à chacun sa véritable place ; si la loi fait de l’éditeur l’auteur principal parce qu’il est le fournisseur responsable des moyens matériels dont l’auteur enveloppe sa pensée, le bon sens, la justice même ne lui donne que le second rang.
C’ est celui-là qui a été laissé, dans ce procès à Mme Tresse et à M. Stock, et c’est sur l’étendue de leur res-ponsabilité, sur leur rôle dans l’affaire que je voudrais m’expliquer complètement et très brièvement.
Et d’abord, il y a quelqu’un à faire sortir tout de suite du procès, parce qu’il n’aurait pas dû y entrer. Si Mme Tresse est sur ce banc, si cette honnête femme de soixante-deux ans est obligée de venir s’asseoir ici sous la double et ridicule, – quant à elle, – incrimination d’outrage aux mœurs et d’injure à l’armée, voici pourquoi. Il n’y a qu’une seule explication, je rougis de la donner ; mais il n’y en a pas d’autre : c’est parce qu’on voulait, dans le dossier qui passera tout à l’heure sous vos yeux, faire la place la plus importante à un autre dossier datant de quinze ans, qui se rapporte à une affaire absolu-ment différente où Mme Tresse fut impliquée. Je puis dire que c’est la seule explication et qu’il n’y en a pas d’autre.
Et, en effet, quelle est donc celle qu’au dernier moment, devant la déclaration des témoins, M. l’avocat général a trouvée ? Il a dit, sentant bien le terrain manquer sous ses pas : « Mais Mme Tresse a un acte d’association avec M. Stock ! Elle partage avec lui les bénéfices ! Donc elle doit être déclarée responsable. »
Pardon ! si vous poursuivez tous ceux qui ont retiré de Sous-Offs un bénéfice, la liste des prévenus n’est pas assez
– 832 – longue. Où donc est l’imprimeur qui a imprimé le livre ? Où donc est le marchand de papier ?
La loi, dites-vous, ne permet pas qu’on les poursuive ? Elle ne permettait pas davantage de poursuivre Mme Tresse, et si vous aviez voulu regarder dans la jurisprudence la plus récente du parquet de la Seine, voici ce que vous y auriez trouvé. Il y a quelques années, deux auteurs avaient publié un livre qui s’appelait Autour d’un clocher. Les auteurs étaient MM. Desprez et Henri Fèvre. Le livre fut traduit devant le ju-ry, et qui comparut ? M. Desprez seul. Le parquet avait exa-miné l’affaire avant de venir devant vous ; il avait reconnu que le seul auteur responsable était M. Desprez. M. Fèvre ne fut pas impliqué dans la poursuite.
Voici un autre exemple plus voisin encore de notre cas. Il y a juste quatre ans, jour pour jour, le 15 mars 1886, com-paraissait dans cette enceinte l’auteur du Gaga, M. Dubut de Laforest, et à côté de lui l’éditeur. Quel éditeur ? sur la cou-verture il y avait le nom de Mme Dentu, qui avait édité le livre en réalité. Qui est-ce qui vint s’asseoir à côté de l’auteur sur ces bancs ? Fut-ce Mme Dentu ? Point du tout. Le Parquet avait fait son devoir, avait instruit l’affaire, recherché les res-ponsabilités et découvert que l’éditeur responsable, le publi-cateur en fait, – un nommé Hippeau, – gérait la maison. Mme Dentu ne fut pas inquiétée, et M. Hippeau lui-même, bien que l’auteur fût condamné, fut acquitté.
Donc, quand vous avez poursuivi M me Tresse et M. Stock, vous avez fait le contraire de votre devoir. Si vous aviez consulté les interrogatoires, vous auriez vu que M. Stock avait revendiqué la responsabilité tout entière de la publication. Des témoins sont venus attester ici que Mme Tresse n’est pour rien depuis 1885 dans la direction de
– 833 – la librairie. Si elle garde encore une part des bénéfices, c’est par une raison bien simple : c’est elle qui était propriétaire de la maison. Elle s’est associé son neveu, M. Stock, par une pensée de générosité bien naturelle et bien louable. Depuis ce moment, ce n’est pas elle qui conduit et dirige la librairie, qui entre en rapports avec les imprimeurs, les marchands de papier, les auteurs ; c’est M. Stock. C’est lui qui conclut les traités à passer, qui s’occupe de l’examen des ouvrages. Donc, la part de responsabilité de Mme Tresse, l’inter-rogatoire le prouve, les témoins l’attestent, est nulle.
Pourquoi est-elle ici ? Parce que, comme l’indiquait tout à l’heure mon confrère Tézenas, on a voulu renforcer, au point de vue des peines à prononcer, les poursuites inten-tées.
S’il y avait eu seulement injure à l’armée, la condamna-tion ne pouvait pas dépasser trois mois. Le Parquet a pensé, – vous trouverez avec moi le Parquet bien gourmand, – le Parquet a pensé que ce n’était pas assez.
On a été chercher l’outrage aux mœurs, qui, si vous ré-pondiez affirmativement, permettrait d’infliger aux prévenus deux ans de prison et, même avec les circonstances atté-nuantes, un an de prison ; et alors, pour corser l’accusation, pour lui donner forme et corps, on a impliqué Mme Tresse, et avec elle on y a mêlé une affaire, sur laquelle je dois m’expliquer, puisqu’on trouve que cette affaire n’a pas assez de développements et qu’on y en annexe d’autres.
Eh bien ! cette affaire, la voici. C’est celle du Musée secret de Naples. Et on l’a mêlée au procès d’aujourd’hui afin de pouvoir faire passer sous vos yeux le dossier de cette an-cienne affaire.
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M. le président. – Maître Millerand, je dois vous faire ob-server que le dossier ne passera pas sous les yeux du jury.
Me Millerand. – Eh bien ! si vous le permettez, je le ferai passer, moi, sous ses yeux, puisque l’accusation a cru devoir en tirer argument.
Vous y verrez qu’en 1837, la librairie Tresse existait sous un autre nom déjà, car ce n’est pas une maison de hasard créée pour l’exploitation du scandale ; c’est une maison comme il n’y en a pas beaucoup dans Paris, qui a derrière elle 102 ans d’existence, fondée à la même place où elle se trouve aujourd’hui, en 1788, par Barba, et depuis, de succes-seur en successeur, restée là où elle est, jusqu’au moment où elle est venue aux mains de Mme Tresse et de M. Stock.
En 1837, la librairie changeait de main et avec le fonds était vendu le Musée secret de Naples. Dans l’acte de cession, le vendeur s’exprimait ainsi : « Je lui ai remis (à l’acheteur), en outre, la déclaration de la chambre du conseil de la Cour royale qui déclare que ledit ouvrage se vendra comme œuvre d’art. »
Et en effet il ne faut pas qu’il y ait d’erreur sur le carac-tère de cette œuvre qu’on voudrait faire passer pour une œuvre obscène et pornographique. C’est au premier chef une œuvre d’art, à ce point que le ministère de l’Intérieur a déli-vré, dans plusieurs circonstances, à la librairie Tresse, des récépissés de dépôt de cette publication ; elle ne se vendait donc pas sous le manteau.
Et cet ouvrage, quel prix se vendait-il ? Ce n’est pas comme ces ouvrages pornographiques dont on vous parlait tout à l’heure, qui se vendent 10 centimes en pleine rue. Il se vendait 40, 60 ou 120 francs, suivant la richesse de l’exem-
– 835 – plaire. Ceux qui allaient en acheter un savaient parfaitement ce qu’ils allaient faire. Les éditeurs ne provoquaient pas le scandale. Ils vendaient le livre dans les conditions les plus honnêtes, les plus avouables.
Si Mme Tresse a été, sous le gouvernement de l’Ordre moral qui se piquait tout particulièrement de faire respecter les bonnes mœurs, condamnée à une peine très minime, – étant donné les faits dont on vous a parlé, – de un mois de prison, ç’a été parce qu’elle avait contrevenu à certaines autorisations et formalités administratives et ensuite parce que le Parquet a jugé, ce qui était son droit, que le fait de vendre dans ces conditions, si restreintes, une œuvre, même une œuvre d’art, comme le Musée de Naples, constituait un délit. Il faut reconnaître que les habitudes du Parquet ont bien changé depuis lors. Mais quel rapport toute cette his-toire a-t-elle avec Sous-Offs ?
En supposant que Mme Tresse ait été, en 1875, aussi ré-préhensible qu’elle le fut peu, en quoi cela la rend-elle cou-pable aujourd’hui, puisqu’il est démontré qu’elle n’a partici-pé en rien à la publication de Sous-Offs, et quel intérêt y a-t-il à rappeler ces faits vis-à-vis de M. Stock qui, en 1875, son-geait beaucoup plus à jouer aux barres qu’à éditer des livres : il avait quatorze ans !
Cette affaire du Musée de Naples, il faut le redire, on l’a jetée dans le procès pour le corser : c’est une chance de plus pour enlever une condamnation difficile. Vous ne la retien-drez pas, Messieurs, comme un élément d’appréciation, parce que, d me ’ une part, M Tresse est en dehors de la pré-sente affaire, et que, de l’autre, M. Stock n’est entré comme associé dans la maison qu’en 1885 : il a aujourd’hui 29 ans, il
– 836 – en avait 14 au moment de cette affaire ; cela ne le regarde pas.
À part cette condamnation si spéciale, prononcée en 1875, jamais la maison, en un siècle d’existence, n’a été poursuivie. C’est une librairie connue de tous ; sa réputation est bien établie dans le monde littéraire. Ce n’est à aucun degré une librairie pornographique. Elle a été jusqu’à ces dernières années une librairie presque exclusivement théâ-trale. M. Stock lui a donné, depuis qu’il y est entré, un carac-tère un peu différent ; Mme Tresse, comme ses prédécesseurs, n’avait édité guère que des brochures de théâtre ; à peine si quelques romans avaient paru de temps à autre. M. Stock a voulu donner à la maison une allure un peu plus vivante, plus alerte.
Il connaissait beaucoup de jeunes hommes de lettres, il les a édités. Jeune, il s’est fait l’éditeur de jeunes : de Léon Hennique, de Huysmans, de Robert Caze, de Mullem, d’Ajalbert, de bien d’autres encore dont quelques-uns ont dé-jà dans l’armée littéraire une grande situation, qui tous sont connus du public, estimés de leurs pairs.
Je sais bien le reproche qu’on peut faire à M. Stock, qu’on lui a fait : les œuvres qu’il édite appartiennent à une école littéraire particulière, dérivent d’une conception tout à fait spéciale.
Une dame qui a fait parler beaucoup d’elle dans le monde, – M. l’avocat général la connaît bien mieux que moi, – (c’est Lucie Herpin que je veux dire), – a publié il y a quelques mois, un ouvrage en tête duquel était une préface aux allures de manifeste, où l’on lisait que « l’art ne peut être que l’image idéalisée de la nature et de la vie ».
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C’est une définition qui est au moins assurée d’avoir, outre l’approbation de son auteur, celle de M. Jules de Glou-vet et de M. Quesnay de Beaurepaire.
Mais trois têtes, fussent-elles réunies sous le même bon-net, ne constituent pas le public. On me permettra d’opposer à cette définition une autre définition que Descaves et Stock préférèrent, que je me permets également de préférer. Elle est d’un homme de lettres que les suffrages de l’Académie vont peut-être bientôt désigner à l’estime littéraire du Par-quet :
« L’art, a écrit M. Émile Zola, c’est la nature vue à tra-vers un tempérament. »
Descaves a un tempérament particulier ; il voit les choses d’une façon triste, cruelle peut-être ; il les dit comme il les voit.
J’admets que M. Quesnay de Beaurepaire la condamne, et que M. Jules de Glouvet ne la trouve pas bonne ; mais je voudrais bien que M. le procureur général ne mêlât pas à sa querelle littéraire une autre querelle. Et il l’y mêle !
Dans le réquisitoire si remarquable que vous avez en-tendu tout à l’heure, quel était le fond, le tréfond de l’accusation ? Quel est le grand reproche qu’on nous adresse, reproche qui, disparu, ne laisserait pas l’accusation debout ? C’est celui-ci : qu’il n’y a pas dans le livre de personnages sympathiques, ou du moins, qu’il n’y en a pas assez.
Il y a une école littéraire, – Monsieur le procureur géné-ral s’en réclame, – qui veut que dans une œuvre les person-nages aillent par paire comme les bœufs et qu’à côté du mé-chant Thierry on trouve toujours le bon Fridolin.
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Je suis tout prêt à discuter ces théories, je ne demande pas mieux ; mais à une condition, c’est que ce soit ailleurs que dans l’enceinte d’une cour d’assises et pas avec des ad-versaires, qui, s’ils sont à court d’arguments littéraires, peu-vent leur substituer des articles du Code.
Dans ces conditions la partie est trop inégale. Je me re-fuse à la discussion.
Ainsi, l’on nous poursuit parce qu’il n’y a pas assez de personnages sympathiques dans notre livre ; parce que l’auteur a de l’humanité, de l’armée en particulier, une vue trop triste. Il a beau dire : « J’ai vu comme cela ! »
On lui répond qu’il ne devait pas voir de cette façon.
Eh ! Messieurs, nous sommes en justice, nous ne sommes pas dans une académie !
Et puis, nous avons eu toutes les malechances. Nous sommes poursuivis non seulement par des littérateurs qui sont des magistrats, mais encore par des hommes politiques. Je ne veux pas mêler la politique à cette affaire plus qu’il ne convient, mais enfin elle y est. Il est nécessaire que vous connaissiez toute la vérité, que vous sachiez pourquoi et comment nous sommes ici. Il est indispensable que je vous dise à la suite de quelles circonstances la politique s’est in-troduite en cette affaire.
Le premier article virulent paru sur le livre, en tout cas celui qui a fait le plus de bruit, était signé du nom de l’un de mes collègues, M. Laisant, et publié dans le journal La Presse. Il a paru dans le numéro du 6 décembre de ce journal.
Le 12 décembre le même journal publiait l’entrefilet sui-vant :
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LETTRE DU GÉNÉRAL BOULANGER
À propos des Sous-Officiers
Notre collaborateur et ami Laisant a reçu du général Boulanger la lettre suivante à l’occasion du récent article qu’il a publié dans la Presse, intitulé Sous-Officiers :
Saint-Hélier, 6 décembre 1889.
« Mon cher ami,
« Je viens de lire votre article paru dans la Presse, Sous-Officiers.
« Il m’a fait le plus vif plaisir et je vous félicite sincère-ment de l’énergie avec laquelle vous avez défendu l’honneur de nos sous-officiers.
« Ils vous en seront reconnaissants et votre article leur montrera où sont leurs amis.
« Recevez, mon cher Laisant, l’expression de mes senti-ments affectueux,
« GÉNÉRAL BOULANGER. »
Cette lettre paraît le 12 décembre dans la Presse. L’effet ne tarde pas à s’en faire sentir.
Le 16 décembre, le ministre de la Guerre adresse au garde des sceaux une lettre par laquelle il saisit officielle-ment celui-ci d’une plainte contre Descaves.
Le gouvernement n’a évidemment pas voulu laisser à un parti hostile le monopole de se préoccuper du sort de nos sous-officiers.
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Que le gouvernement et le général Boulanger se gour-ment entre eux, M. Stock y consent volontiers. Mais il de-mande que ce ne soit pas sur son dos ; et il voudrait bien que la conséquence de nos querelles politiques ne fût pas pour lui une comparution en cour d’assises.
Ce sont là des circonstances extrinsèques ; mais elles sont dans l’affaire ; elles sont à l’origine de l’affaire ; ce sont elles qui ont provoqué la poursuite. Laissons-les, maintenant que vous connaissez comment la sollicitude du ministère pu-blic a été éveillée. Ce n’est pas la faute du Parquet si les poursuites ont été intentées ; on vous le disait tout à l’heure, c’est le fait de l’autorité militaire ; M. le ministre de la Guerre avait sans doute ses raisons, à son point de vue, au point de vue politique, pour réclamer des poursuites. Mais ici nous sommes en justice, devant des magistrats qui ont conscience du caractère et de la grandeur de leur mission.
Voyons donc l’affaire en elle-même.
M. Stock, – je ne parlerai plus de Mme Tresse, – a été ac-cusé d’outrage aux mœurs.
La question qui se pose à vous est celle-ci, il n’y en a pas d’autre : quand M. Stock a édité Sous-Offs, de bonne foi, pou-vait-il penser qu’il commettait un délit ? Si oui, il doit être condamné ; si non, vous avez le devoir strict de l’acquitter.
Dieu me garde de faire ici aucune citation relativement à l’outrage aux mœurs. J’ai trop de respect pour la Cour, je suis trop ennemi du scandale pour soulever un incident inu-tile. Je veux seulement vous dire ceci : c’est, que parmi les livres que Me Tézenas voulait vous lire il en est qui ont paru tous les jours, pendant plusieurs mois, en feuilleton dans un journal, qui s’est vendu dans tous les kiosques pour trois
– 841 – sous, ce qui a permis à tous de savourer cette littérature à bon marché.
Tézenas voulait vous en lire un autre, intitulé Daphné.
M. l’avocat général. – Ce livre est poursuivi.
Me Millerand. – Vous avez poursuivi les gravures seule-ment.
M. l’avocat général. – Non ! C’est bien la série des Volup-tueuses, n’est-ce pas ? Eh bien ! nous en poursuivons le texte.
Me Millerand. – Soit ; je n’insiste plus.
Mais voici un volume moins cher, – il ne coûte que dix-huit ou vingt sous. Chacun peut l’acheter ; chacun peut le lire ; il est à toutes les devantures. Ce livre, qui n’a aucune valeur littéraire, qui est rehaussé par des gravures ignobles, a été vendu en livraisons de deux sous. Cela s’appelle Seins de feu.
Je ne veux pas faire d’incident ; je ne vous en lirai aucun passage. Je me réserve, avec la permission de la Cour, de le faire passer sous les yeux de MM. les jurés.
Vous vous demanderez comment, quand l’auteur, ni l’éditeur d’un pareil livre ne sont inquiétés, on peut pour-suivre M. Stock !
En ce qui touche l’injure à l’armée, permettez-moi tout de suite de vous donner un détail :
M. Stock est l’éditeur d’un sous-officier dont vous con-naissez le nom glorieux. Il est l’éditeur du sergent Bobillot. Il a publié dans sa collection théâtrale : Jacques Fayan, drame en un acte, dont Bobillot est l’auteur.
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Il n’a pas cru un instant qu’en publiant le livre qui vous est soumis, il allait commettre un délit quelconque. Il a été de bonne foi.
« Il a touché à l’armée ! » dit-on. C’est vrai, – comme on y touche à côté de nous, en Allemagne. Dans ce pays où le respect de l’armée est la première des vertus, des journaux, on vous le disait tout à l’heure, dénoncent publiquement des faits révoltants et sont félicités pour ce fait au Reichstag.
Il a touché à l’armée ! Mais, s’il est une institution sur laquelle il soit nécessaire de porter la lumière, c’est bien celle-là.
L’armée, c’est la grande muette. Le devoir lui ferme la bouche. Aucune plainte n’a le droit de s’élever de ses rangs. Il n’en peut être autrement.
Tenez, permettez-moi de vous raconter un fait qui m’est personnel : J’ai reçu, il y a deux ans, la visite d’un grand né-gociant de Paris qui venait me raconter cette histoire.
Son fils s’était engagé. C’était un brave garçon, solide, instruit. Aimant le métier militaire, il voulait en faire sa car-rière. Au bout de six mois il était brigadier.
Un jour, un dimanche, il vient en permission chez son père et lui dit : « Il se passe dans mon escadron quelque chose de terrible ! Le nouveau sous-lieutenant m’a pris en grippe. Il bat les hommes. Je ne puis le supporter. Un jour je ferai un scandale. »
Son père, très sagement, de lui répondre : « Mais non ! dis-le plutôt à tes chefs, ne fais pas d’éclat. » Le soldat rentre au corps le lendemain matin lundi, il y avait une manœuvre à cheval. L’officier lui fait une observation : « Vous n’êtes pas à
– 843 – l’alignement avec vos hommes ! » Le brigadier rectifie l’alignement. L’officier répète : « Vous n’êtes pas à l’aligne-ment ! » et le frappe d’un coup de cravache. Le brigadier s’élance sur lui, et le frappe à son tour d’un coup de poing. On l’entoure, on lui crie : « Tu es perdu ! va-t’en ! » Il se sauve chez son père. Celui-ci, qui connaissait un officier su-périeur du régiment, va le trouver et lui expose les faits. « Faites revenir votre fils immédiatement, lui dit-on, il sera puni, mais l’officier sera puni également. »
Ce qui fut dit fut fait. Le jeune homme revint ; on lui in-fligea, pour absence illégale, huit jours de prison, et quarante jours d’arrêts à l’officier pour s’être permis de frapper un homme !
Le brigadier fait ses huit jours de prison ; c’est ici que le drame commence. À peine sorti de la prison, cet homme, qui jusque-là n’avait pas eu un seul jour de punition, qui était en-tré à l’armée dans l’intention de travailler pour Saumur, pour y faire sa carrière, est pris en grippe par le corps tout entier. Il ne sort plus de la cellule, du cachot. On lui fait faire le pe-loton de discipline, – que Descaves a décrit d’une façon si magistrale, – en sabots, pieds nus, dans la neige. Il tombe, on le ramasse. Est-ce que par hasard il voudrait refuser l’obéissance ! « Je ne peux pas ! » dit-il. On le relève deux fois, trois fois. Le capitaine le fait mettre en prison. C’était en hiver. On lui portait, suivant le règlement, sa couverture pour se coucher. À minuit, tous les jours, un adjudant arri-vait, qui lui prenait sa couverture. Il restait là, sans rien abso-lument pour se couvrir pendant la nuit, à tel point que ses camarades, voyant qu’il allait mourir, un jour lui firent passer une échelle à fourrage et lui donnèrent les moyens de se sauver.
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Le père fit de nouvelles démarches. J’allai voir le mi-nistre de la Guerre, lui raconter les faits. Qu’est-ce qui se passa ? On déplaça le colonel. Quant au soldat, il a pu ren-trer en France, il y a quelques mois seulement, grâce à la loi d’amnistie récente pour les militaires… et puis les abus ont recommencé comme de plus belle.
Il y a quelques jours nous apprenions qu’un homme avait été paralysé par le froid dans une cellule dans les mêmes conditions. Et, si en ce moment le ministre de la Guerre vient de faire passer dans les corps d’armée une cir-culaire destinée à réprimer ces abus, à quoi le doit-on ? Uni-quement à ce que depuis six mois s’est produit le mouve-ment d’opinion que vous savez : un homme a crié ce qui se disait tout bas, ce que les députés avaient été en vain dénon-cer au ministre de la Guerre ; il a pensé que puisque, malgré tout, de tels abus subsistaient, il ne restait qu’un seul moyen d’émouvoir l’opinion, c’était de dire publiquement la vérité. On pouvait en souffrir, mais on avait fait son devoir, et, quel que soit le résultat de cette affaire, Descaves peut dire qu’il a fait le sien.
Allez-vous faire un crime à M. Stock d’avoir édité un livre qui faisait appel à l’opinion publique dans ce but ? Ce n’est pas possible.
Cela n’est pas possible pour une autre raison encore : est-ce que par hasard, aujourd’hui où l’on émet devant nous et contre nous la prétention de nous réduire au silence, est-ce qu’on peut dire en toute sincérité qu’on a fait le silence sur l’armée ? Est-ce qu’on a soustrait l’armée à la publicité ? Tous les jours l’armée est mise en scène dans ces petites brochures qu’on vous citait tout à l’heure.
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On en parle encore autre part, de l’armée ; et, pour qu’on fût en droit de nous adresser le reproche de dévoiler des misères qui devraient rester cachées, il faudrait d’abord prendre une précaution à laquelle on n’a point pensé. Il fau-drait ajouter un article au Code de justice militaire, décidant que le huis clos sera prescrit à toutes les audiences des con-seils de guerre.
Je veux faire sur ce point une seule citation, indispen-sable. Tout ce que nous avons dit n’est rien auprès de la réa-lité.
Nous sommes au conseil de guerre du 3e corps ; on parle de sévices, de brimades exercées sur le soldat Loisel par son caporal et ses camarades :
« Leroy, Bonamy et Barthélemy lui tenaient les bras et les jambes, pendant que Le Corre apportait une brosse et une patience et procédait à l’opération.
« Le caporal Maunier, qui se trouvait dans la chambre, assistait à cette scène sans songer à la faire cesser. Bien au contraire, il voulut lui donner un ragoût tout particulier et, lorsque Loisel eut été suffisamment brossé par ses persécu-teurs, Maunier s’approcha de lui et, après s’être dévêtu, s’assit sur son visage. Loisel se releva furieux et déclara qu’il porterait plainte à ses supérieurs.
« En ce moment, Goulet rentrait dans la chambre, se je-tait sur Loisel en criant : « À la couverte ! »
« … Le caporal Maunier prit la couverture qu’il étendit par terre. On y jeta Loisel et une douzaine d’hommes au moins saisirent la couverture.
« Loisel fut lancé vers le plafond.
– 846 –
« Le passage à la couverte, dit le rapport, est en général as-sez inoffensif lorsque les hommes tiennent celle-ci assez tendue et se bornent à remuer celui de leurs camarades auquel ils font subir cette opération. »
Mais, dans le cas qui nous occupe, les prévenus, qui tous prenaient part à cette brimade, en faisaient un véritable sup-plice « en fléchissant les jarrets quand Loisel retombait dans la couverture ; en sorte que le malheureux venait rebondir sur le sol, où il était chaque fois violemment projeté… »
« … La malheureuse victime, qui avait au début poussé des cris perçants à chaque fois qu’elle retombait, restait alors immobile, étendue sur la couverture, paraissant avoir com-plètement perdu connaissance. À ce moment-là, les bour-reaux parurent se rendre compte de la responsabilité qu’ils encouraient.
« Est-ce qu’il est mort ? disait-on autour de Loisel. S’il est mort, qu’est-ce qui va nous arriver ? »
« Le caporal Maunier éprouva le besoin de changer le courant de ses idées trop lugubres, et, répétant l’ignoble farce qu’il avait déjà faite, il s’approcha de Loisel, immobile, en disant : « S’il fait l’imbécile, je vais le réveiller, » et il… s’assit une seconde fois sur lui. C’en fut assez pour que le mouvement instinctif de pitié qui, sous l’empire de la crainte, avait été sur le point de se produire, fût absolument refou-lé… »
Et alors, pour s’assurer s’il vit encore, l’un, tirant une épingle, le pique aux jambes, l’autre lui donne un coup de baïonnette dans la tête.
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On arrive devant le conseil de guerre. On reprochait à Descaves d’avoir dit de la chirurgie militaire qu’elle était in-suffisante ; écoutez ceci :
« L’entrée de Loisel, le principal témoin, produit une forte émotion dans la salle. On avait lu, au commencement de l’audience, le rapport médical du docteur Auger, con-cluant que Loisel était en parfaite santé et apte à continuer son service militaire. La vérité est que Loisel ne peut se tenir sur ses jambes ; qu’un factionnaire a été obligé de le porter sur une chaise.
« Le rapport du docteur Auger dit que « Loisel est frais, qu’il mange, boit, digère et dort comme une personne en état de santé normale. »
« La vérité est que Loisel était, lorsqu’il a paru devant le conseil, pâle comme un linge, saisi d’un tremblement ner-veux qui faisait peine à voir ; les yeux hagards, les mouve-ments désordonnés, les gestes obéissant avec peine à la vo-lonté. »
Et savez-vous combien cela coûte pour mettre un homme dans cet état-là ?
Le caporal est condamné à un an de prison ; les hommes ont de 6 mois à 2 mois. Et l’homme soumis à ce traitement avait été pendant six mois entre la folie et la paralysie.
Eh bien ! attirer l’attention publique sur ces scandales, réclamer leur répression, est-ce commettre un acte répré-hensible qui mérite deux ans de prison, ou bien, n’est-ce pas rendre, au contraire, à l’armée, au pays tout entier, un véri-table service ?
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La réponse n’est pas douteuse, surtout quand je me rap-pelle que c’est de l’éditeur que je parle et que le seul fait qu’on lui reproche est d’avoir publié ces choses, qui parais-sent dans tous les journaux. J’arrive ainsi à la dernière partie de ma défense qui sera très simple et très courte. Ce ne sont pas seulement les journaux qui ont publié de pareils récits.
L’éditeur était-il de bonne foi ? Croyait-il commettre un délit ? Quel autre moyen de s’en assurer qu’en regardant ce qui se passe autour de lui, ce qui est édité, toléré.
Il a des confrères qui ont publié des romans analogues. Lui-même en a édité. Il a publié de Descaves un autre roman militaire assez violent pour avoir attiré à son auteur un diffé-rend avec la Société des gens de lettres.
Descaves lui apporte un deuxième volume ; et que cons-tate Stock lorsqu’il parcourt les publications similaires ? C’est un de ses confrères qui aujourd’hui publie sous les yeux du Parquet qui ne bouge, un livre intitulé : Dix ans soldat, dont on a dit d’ailleurs beaucoup de bien. Voici pourtant ce qu’on y trouve : c’est l’histoire de l’auteur au régiment racon-tée par lui-même.
« L’effectif en hommes étant très nombreux au dépôt où affluaient les recrues, le sou par franc sur l’achat des denrées rapportait environ cinq francs par jour. Jamais je n’avais dis-posé d’un pareil revenu…
« J’aurais pu recevoir davantage si j’eusse écouté les fournisseurs qui ne demandaient qu’à frauder sur les poids et la qualité des denrées. »
Qui s’exprime ainsi ? Est-ce un brigadier d’ordinaire ou une cuisinière qui fait ses comptes ?
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« Presque tous (il s’agit de soldats) avaient des femmes qu’ils traînaient de garnison en garnison afin de se faire en-tretenir d’argent et de tabac. »
Vous n’avez pas poursuivi cela ; c’est édité chez Ha-chette, qui a interdit la vente de Sous-Offs dans les gares !
Voici un autre livre. Il coûte moins cher que celui de Descaves. Le prix n’en est pas 3 fr. 50, mais 50 centimes. C’est le 51e Chasseurs édité chez Marpon.
Vous vous rappelez un passage de Descaves qui est poursuivi comme contenant une injure à l’armée, parce qu’il y est dit que la nourriture était très mauvaise. Écoutez ce passage du 51e Chasseurs.
Des soldats excitent un de leurs camarades à se plaindre au colonel.
« — Dis-y, La Guillaumette, dis-y !
« — Certainement qu’ j’y dirais conclut La Guillaumette.
« Et subitement calmé, il exposa son plan, expliqua qu’étant sûr de parler le premier, vu sa place près de la porte, il dévoilerait le pot aux roses, la qualité de la gamelle, les tripotages du fourrier et du brigadier d’ordinaire avec les marchands de la ville, etc…, etc…, laissant seulement aux autres le soin de le soutenir. Les hommes, pour mieux écou-ter, s’étaient groupés autour du lit, en bras de chemise, les mains noires, les basanes retroussées au-dessus des sabots, etc. »
Voulez-vous un portrait de sous-officier tracé par le même auteur ? c’est un adjudant :
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« C’était une brute dans toute l’acception et toute l’étendue du mot, une brute lâche, idiote et féroce, ne pour-suivant qu’un but au monde : faire coucher hors de leurs lits les pauvres diables éreintés ; mettant ses joies et ses ambi-tions de chaque jour à compter plus d’hommes punis qu’il n’en avait compté la veille. Il n’était jamais plus heureux que lorsqu’il pouvait voir, le soir, à l’appel des consignés, s’al-longer devant le corps de garde une ribambelle interminable de prisonniers, en blouse blanche, les sabots aux pieds, la toque d’écurie sur l’oreille. Alors il se frottait les mains, fai-sait des blagues, ricanait : « Eh ! eh ! mes lascars, il y a du bon pour le chose, ce soir ! Attendez un peu, tas de ver-mines, je m’en vais vous montrer comment on fait des hommes. »
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Et tout à l’heure, M. l’avocat général, qui prévoyait que nous ferions ces citations, ce qui prouve qu’il les connaissait, vous disait : « Oui, on va vous lire des livres où on a dépeint les souffrances ou les vices de la caserne, mais à côté des misères de la vie militaire, on en expose les splendeurs. » Point du tout. Voici : Au port d’armes, livre écrit par un auteur d’un réel talent, Henri Fèvre, publié chez l’éditeur Charpen-tier. Je l’ai lu d’un bout à l’autre. Je n’ai pas lu de livre plus triste, plus sombre, plus lugubre.
Je m’excuse de vous faire ces lectures à cause de la cru-dité des termes, mais il le faut ; vous ne trouverez pas dans Sous-Offs un passage de cette force-ci :
« Et leur voix de rogomme lui sonnait désagréablement jusque dans les boyaux ; leur air de tranche-montagne, d’absolutisme cassant, de négation de l’existence des autres lui alcalisait le sang, lui absinthait la chair, dans une tension répulsive, à les vomir.
« Oui, il les avait tous quelque part, dans le cul, parbleu ! le capitaine d’abord, ce grand automate roux, à la tête de bois, au corps d’empalé, aux gestes d’empaillé, toujours bot-té et rongeant sa moustache en brosse, ce poseur à l’anglaise, sec comme un grêlon, marchant sur des tibias à ressort, et qui, de sa voix monosyllabique, présidait à la tor-ture des hommes, l’organisait méthodiquement, subitement rageur s’il voyait une minute perdue à s’éponger le front. Quel mépris du soldat, glacé, transcendantal, un dédain d’homme d’essence supérieure, de blanc à nègre !
« Dècre était un joli spécimen d’officier, lui qui passait son temps, quand il ne pouvait tracasser les soldats, à courti-ser, avec des airs poétiques et des manières de salon, des pu-
– 852 – tains discordantes, rebuts des concerts des grandes villes, qui braillaient dans les cafés borgnes ; un joli spécimen, oui, moitié grec, aux trois quarts frauduleux et tout moisi de dettes !
« Dans le cul aussi, ce sous-lieutenant, ce blanc-bec, gros comme une puce, à tête de vierge qui a mal au ventre, harcelant de sa voix aigre de poupée la méchanceté des ad-judants, détachant les commandements comme des piche-nettes, d’une voix de fausset grêle, sans rien de mâle qui pousse malgré eux et joyeusement les hommes en avant, remués pourtant par ce cricri, il le fallait bien, en masses va-guement honteuses d’un commandement si débile. Et avec cela mauvais comme la gale. »
Voilà pour les officiers. Au tour des sous-officiers, main-tenant :
« Dans le même tiroir, les adjudants, officiers avortés, partis de très bas, ayant l’insolence des parvenus, la frénésie imbécile de leur autorité, jaloux des supérieurs devant qui ils se couchent, et se rattrapant sur l’inférieur, enragés de se trouver dans un cul-de-sac, gardes-chiourmes interlopes, trop au-dessus du soldat, trop au-dessous de l’officier, cou-vant la rancune de leur misère galonnée, vils conducteurs d’hommes chargés des basses besognes par la complicité des officiers, heureux, sans s’inquiéter des moyens employés, de trouver tout façonné sous leur main ce troupeau d’hommes abêtis à obéissance muette et passive. Oui, Guerbert les avait dans le cul, Barisoni, le Corse, donneur de coups de plat de sabre, brigand des maquis, élu chien de quartier ; et Sarail-lon, ce caniche hydrophobe, dont le nasillement d’orgue de Barbarie accompagnait les pas gymnastiques ; et le sergent Lacassègne, l’empoigneur d’hommes, qui vous secouait
– 853 – comme un torchon, tyranneau hypocrite, et vous dévalisait comme un voleur ; et le caporal Vimeux, ce polichinelle au sourire vénéneux ; et le colonel, le dompteur, ployant un ré-giment sous sa cravache, insultant par sa rotondité impé-rieuse de pacha, et qui donnait le diapason de l’engueulade… et toute la boutique. »
Ce n’est pas tout. Écoutez cette dernière citation :
« — Je ne sais pas où on rencontre de ces gens-là, des voleurs et des maquereaux ; si c’était dans le civil, ce serait au bagne depuis longtemps.
« — Bien sûr, ils seraient mieux là qu’ici à nous emmer-der, appuya Souladie, qui ne trouvait décidément pas d’autre mot à dire.
« Capoulade émit son opinion avec sa philosophie ordi-naire et son sourire d’écureuil. Les adjudants causaient la misère des soldats, toujours à la caserne, à les houspiller, et abattaient tout le travail des officiers, plus salement peut-être, ce qui n’était pas peu dire.
« — Il faudrait flanquer à l’eau toute cette canaille-là, ri-cana férocement Souladie ; ah ! merde ce qu’on rirait !
« Et il se tordit.
« Guerbert se taisait et tendait son quart à Capoulade pour avoir du vin. Le caporal d’ordinaire, toujours béant, conservait son air de cruche ébréchée.
« — Les foutre à l’eau, reprit Campeil, pas la peine ; au-tant des punaises, on en tue des cent et des mille et ça en grouille le double après. Jamais on ne détruira cette en-geance de crève-la-faim, de rien du tout : ça n’avait pas de pain chez soi, et ça le prend de haut avec le soldat, ça joue à
– 854 – l’officier ; c’est plus bête que le petit doigt de mon pied gauche et ça se donne des allures de prince, comme l’adjudant de boxe. Des princes ! ce n’est pas sur le trône qu’il faudrait les foutre, mais dessous, dans les chiottes.
« Souladie se tordit de nouveau, enthousiaste.
« — Dans la merde, c’est ça, dans la merde !
« Mais il avait aussi son histoire à raconter. Le tambour-major, on le connaissait, un petit salaud, maigre comme un échalas, un sale type ! Et Souladie serrait le poing, ne trou-vant pas les mots. Un sale type qui battait sur les hommes comme sur des tambours. Il était marié, oui, et il empruntait de l’argent aux râcle-marmite qui en avaient, pour payer des putains, et jamais il ne le rendait. Il devait bien trois cents francs à l’école des tambours, et il levait les punitions pour de l’argent, et en donnant exprès des punitions par calcul. Ah ! merde, c’était du propre !
« Il posait pour l’incorruptible, ce qui ne l’empêchait pas de trafiquer innocemment, comme les autres, sur les bons de tabac et l’eau-de-vie. Il étalait de la paternité pour les sol-dats, tout en les rudoyant sans vergogne. Il n’avait d’indulgence que pour ses bureaucrates, les laissant facile-ment fricoter, très intime avec Campeil, ancien camarade d’arrivée, et ils se tutoyaient malgré le grade. »
Cela a paru depuis trois ans. Cela se vend partout. Est-ce que le Parquet a soufflé mot ? Point. Et on s’avise de pour-suivre M. Stock, éditeur, en lui disant : Quand vous avez pu-blié Sous-Offs, vous auriez dû vous apercevoir que vous alliez commettre un délit. – Il aurait fallu, répondra-t-il, commen-cer par imposer aux autres la règle que vous voulez m’appliquer. J’aurais su ce qu’il était défendu d’éditer.
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Après ces précédents que vous avez créés par incurie, par bienveillance si vous le voulez, vous amenez en cour d’assise un éditeur, coupable de n’avoir pas deviné que ce qui était assuré de l’impunité chez Charpentier était un crime chez Stock ! En vérité, une telle prévention ne tient pas de-bout. J’ai conscience d’avoir démontré jusqu’à l’évidence la bonne foi absolue de l’éditeur.
Et tenez, – c’est mon dernier mot, – voulez-vous une preuve irrécusable que l’éditeur que vous avez devant vous, soucieux de sa dignité, de son bon renom, ne cherche pas le gain inavouable, le lucre illicite ? Il a, il avait plutôt parmi les auteurs qu’il édite, un écrivain, de talent d’ailleurs, qui s’appelle Léon Bloy. Celui-ci était venu lui proposer de pu-blier un ouvrage dont il lui avait donné le plan.
M. Stock connaissait déjà Léon Bloy dont il avait édité des ouvrages. Il avait donc eu confiance en lui, et, sur le vu du plan, avait accueilli au fur et à mesure les feuilles du ma-nuscrit qu’il envoyait à son imprimeur Darantière, à Dijon. Il avait fait même quelques avances à l’auteur. Il n’y avait plus qu’à mettre la couverture. Stock a la curiosité de jeter un re-gard sur l’ouvrage dont il connaissait le plan, les grandes lignes, mais non les détails. Il s’aperçoit qu’à la fin du livre il y a une vingtaine de pages d’une violence extraordinaire contre nos auteurs les plus célèbres, nos critiques les plus connus. Ce livre, s’il le met en vente, aura un succès de scandale assuré ; il va provoquer un soulèvement de colère et d’indignation dans tout le monde littéraire.
Savez-vous ce qu’a fait M. Stock ?
« Je ne puis pas mettre en vente, s’est-il dit, un livre comme celui-là. » Il a pris les mille exemplaires qui arri-
– 856 – vaient, il les a descendus dans sa cave, et voici le premier qui en soit jamais sorti.
J’ai là le compte des dépenses de cette affaire. Il se monte à plus de 2,400 francs. M. Stock les a sacrifiés parce qu’il n’a pas voulu mettre en vente un livre de diffamation.
Cela est tout récent, c’est de 1887.
Un autre libraire, qui n’a pas eu sans doute les mêmes scrupules, a édité le livre qui a été mis en vente depuis lors.
Un éditeur qui agit comme a fait M. Stock dans cette oc-casion, est-il un éditeur qui cherche le lucre et le scandale ? Vous avez déjà répondu, Messieurs.
Et j’ai fini.
Quelle était ma tâche après la plaidoirie de mon con-frère, qui vous avait montré sous toutes ses faces l’œuvre de Sous-Offs ?
J’avais à vous dire très simplement que d’honorables éditeurs étaient devant vous : que vous ne pouviez pas les condamner : l’un, Mme Tresse, parce qu’elle était absolument étrangère à cette affaire, – j’espère qu’on ne discute plus ce point ; – l’autre, M. Stock, pour deux raisons :
D’abord, parce qu’au point de vue de l’outrage aux mœurs, il était impossible qu’il se doutât qu’il allait com-mettre un délit. Et sans revenir sur ma démonstration, il y a un fait qui vous a frappés et que vous retiendrez au moment où vous allez vous retirer.
On poursuit notre livre pour outrage aux mœurs. On lit dans cette enceinte les passages incriminés sans qu’on
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éprouve, – et l’on a raison, – le besoin de prononcer le huis clos.
Mais les défenseurs veulent-ils donner connaissance au jury de quelques passages de livre publiés et non poursuivis, de feuilletons, que l’on peut se procurer pour trois sous, dans les kiosques ? Ah non ! les lire devant les femmes qui sont ici, dans l’enceinte de la cour d’assises, – M. le président s’y oppose, – et il a raison.
L’affaire est jugée, n’est-ce pas, et vous ne direz pas, – car vous êtes des magistrats consciencieux, – que M. Stock, en éditant Sous-Offs, était de mauvaise foi et a pu se douter un instant qu’il allait commettre un outrage aux mœurs.
Pour l’injure à l’armée, il en est de même. Je ne vous ai montré que trois exemples, pris dans trois librairies. J’aurais pu vous en apporter vingt. Voici donc trois ouvrages pris au hasard, édités il y a deux ou trois ans, qui continuent d’être chaque jour mis en vente, et qui contiennent des passages incomparablement plus durs et plus forts que tout ce qu’on a pu relever dans Sous-Offs.
Peut-on prétendre sérieusement que M. Stock, qui avait vu éditer, vendre librement ces livres sans que le Parquet s’émût, pût se douter un instant qu’il allait être poursuivi s’il éditait Sous-Offs ?
Vous répondrez aux questions qu’on vous pose en ac-quittant Mme Tresse, parce qu’elle est absolument étrangère au procès, parce qu’elle n’aurait pas même dû paraître dans cette enceinte ; en acquittant M. Stock parce qu’il était évi-demment de bonne foi lorsqu’il a édité le livre, parce qu’il ne pouvait pas penser qu’il y aurait des poursuites intentées contre lui.
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Un verdict d’acquittement s’impose. Je l’attends avec confiance de votre justice.
VERDICT
Le JURY ayant répondu négativement à toutes les questions qui lui ont été posées, la COUR déclare les prévenus renvoyés des fins de la plainte.
FIN
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