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Guillaume Poix · Chapitre 9 sur 49

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Le 7 septembre 2009…

Le 7 septembre 2009, une femme quitte son domicile de Sacramento, Californie. Elle monte dans sa Buick rouge sombre immatriculée 7JTR625 et conduit jusqu’au Sacramento Executive Airport.

Elle se gare en marche arrière, quitte son véhicule qu’elle verrouille puis rejoint l’une des deux pistes de l’aéroport pour embarquer à bord d’un bimoteur Cessna 340.

Elle s’appelle Lana Bendylaw. Elle est titulaire d’un brevet de pilote depuis le 29 janvier 2009, elle a déjà volé plus de deux cent

cinquante heures.

Dans l’avion il y a six places, mais c’est manifestement seule qu’elle attend d’obtenir de la tour de contrôle l’autorisation de décoller, ce qu’elle fait, il est 15 h 08.

Elle se dirige vers le nord, le temps est clément, la région se remet tout juste d’une série d’incendies dramatiques dus à un épisode de canicule particulièrement sévère. À mesure que l’avion progresse, plusieurs messages lui sont envoyés sur son téléphone, on établira qu’ils l’ont été par

un homme de trente-six ans, Quentin LeBon, son conjoint.

Les messages restent sans réponse, l’avion progresse inexorablement.

Vers 15 h 49, il approche d’Oroville, Lana reçoit quatre appels radio auxquels elle ne donne pas suite. Elle commence sa descente sur Oroville, l’avion perd rapidement de l’altitude, sa vitesse ne décroît pas, Lana tient son cap, le mur qu’elle s’est choisi pour horizon approche, elle garde les yeux ouverts au moment de le percer, il est 15 h 54 et ce n’est que le début.

 

Cette histoire, c’était Jonathan Winkapeg qui me la racontait.

J’étais assis dans son bureau de Beverly Hills car j’avais réussi à décrocher un entretien avec cet influent agent de la WME. Il cherchait des acteurs français capables de tourner dans plusieurs productions pour

lesquelles il travaillait.

— La France est à la mode, avait-il lâché au moment de me recevoir, avec l’expression d’un homme qui aurait avalé par erreur un tube de colle à bois.

Ce rendez-vous, je l’avais obtenu grâce à la recommandation de sa protégée, Madeline, bijou de comédienne dont Jonathan pensait qu’elle avait l’étoffe d’une Streep, une Kidman, une Winslet, qu’elle allait exploser dans quelques mois, et ceci je le savais car Madeline était la femme dont, à l’époque, je partageais la vie, car oui : je n’ai pas tout dit.

 

Juste avant que les fields soient behind the river – je ne résiste pas, c’est le moment opportun, c’est même maintenant ou jamais, et tant pis pour cette énième phrase en apesanteur : qu’ai-je voulu dire en marmonnant ces mots, acculé, et que disent-ils de moi ? J’y ai longuement pensé, je peux formuler plusieurs hypothèses : la première, mon obsession pour le foncier ; la deuxième, qui en découle, ma fascination pour les riches, en tout cas les

propriétaires, fascination non exempte d’un ressentiment social (pourquoi pas moi ?), ressentiment proprement indécent si j’en juge par mes origines privilégiées ; la troisième, ma nature profondément bourgeoise ; la quatrième, mon sens de l’obser vation (de l’à-propos) à une époque où je ne suis pas encore myope – il y avait littéralement des fields derrière la rivière – d’une part, et d’autre part, car cette fois il y a un d’autre part, je me trouvais dans un château, conversant avec le châtelain, il était donc probable que ledit grand propriétaire (dans la fiction) soit à la tête d’un

domaine de plusieurs hectares et qu’il se réjouisse que j’en prenne la mesure devant lui ; la cinquième, ma perversité, je cherchais peut-être en réalité à humilier cet héritier (bien sûr que les fields derrière la Garonne n’appartenaient plus au domaine qui avait été rogné année après année à cause des placements calamiteux du père mort (le défunt mari de Dominique Sanda qui aurait dû être joué par Ariel Winthrop), il ne restait presque plus rien de l’empire initial, tout allait s’effondrer sous peu pour de bon et j’enfonçais le clou à dessein) ; la sixième, qui en découle elle aussi,

ma nature profondément antibourgeoise ; la septième, mon envie d’ailleurs, aller voir derrière la rivière, m’échapper de cette inconfortable situation (tant celle de la fiction, pensum dominical, que celle du réel, tournage qui me démasque), hypothèse qui m’arrange dans la mesure où, en plus d’occulter mon épouvantable tempérament d’inconstant, elle me permet de faire un lien non seulement avec ce qui précède mais avec ce qui va suivre

et de reprendre la phrase laissée en suspens par l’un de ces exaspérants tirets que j’ai pris l’habitude de déposer devant vous comme autant de cadavres à enjamber –, quelques semaines, donc, avant de savoir que mon impeccable accent australien serait immortalisé pour une postérité en pâmoison, j’avais décidé de participer à la loterie américaine en vue d’obtenir une Green Card et j’avais, asseyez-vous, oui, moi (oui oui, moi) : j’avais gagné.

 

Je m’étais toujours figuré la loterie comme un grand torrent de chiffres vomissant les numéros vainqueurs. Je me souviens des tirages à la télévision, ces quelques minutes précédant le film du soir, rite immuablement annoncé par une orchestration de supermarché. Il y avait un

grand globe de plexiglas trônant au sommet d’une volée de marches laquées. Baba, je contemplais l’air soufflé dans cette bulle qui me donnait faim car j’y voyais des grains de maïs cabriolant leur devenir pop-corn.

Toutes ces billes multicolores qui se savaient désirées au-dehors s’entrechoquaient sans retenue. On pouvait voir dans ce combat pour l’exfiltration le déchirant spectacle de l’existence humaine. Les billes, ces mouches, c’étaient nos corps prisonniers d’une planète sans issue ni aspérités apparentes, fracassés les uns contre les autres par l’effet des désirs,

des guerres, des cyclones, sauvés par une force mystérieuse, pas tant la Providence que la sélection naturelle, désespérante foire d’empoigne d’où ne sortaient du lot (du cauchemar, du piège) que quelques molécules mieux conformées et pas plus gênées que ça à l’idée de jouer des coudes pour se sauver.

Je détaillais la combinaison gagnante pompeusement exhibée sur une réglette calibrée, je vérifiais que les chiffres correspondaient à ceux qui apparaissaient sur l’écran, annon cés par la voix d’une femme invisible qui

m’inspirait, au même titre qu’Annie Pujol, sphinx low cost, faisant pivoter, non sans mélancolie, les lettres de l’énigme à trouver dans La roue de la fortune, une insondable tristesse. J’avais de l’empathie pour ces silhouettes assignées à leur tâche, de la pitié, presque. Bien que décisives dans le jeu, je ne pouvais m’empêcher, passé l’envie de faire pivoter à mon tour ces lettres et d’être à la place dudit sphinx, de plaindre leur position de faire-valoir, de

second rôle – de détail.

 

En soumettant ma candidature à la loterie américaine, j’avais participé pour la première fois à un dispositif où le hasard souverainement décide. Je

visualisais tout ce processus comme un tirage au sort télévisuel, j’entendais malgré moi des roulements de tambour et des froissements de cymbales et, compte tenu de ce qu’on aura plus ou moins saisi de ma nature de winner, je me voyais inévitablement éconduit, deuxième ou troisième dauphin au sourire crispé, contraint qui plus est de complimenter le gagnant devant tout le monde et de faire comme si je n’avais pas envie de lui démonter la tête, candidat malheureux passant l’appel de courtoisie au président élu pour lui adresser mes félicitations républicaines et mes vœux de réussite. Ainsi, le

jour où j’avais reçu un mail m’indiquant que j’étais sélectionné, ayant refoulé ma participation au bazar, j’avais pris la missive pour un spam. Je l’avais repêchée in extremis dans ma corbeille après avoir opportunément recouvré la mémoire.

Le mail m’informait qu’il me restait plusieurs étapes (dossier, visite médicale, entretien à l’ambassade). Mois après mois, je les passai. Avec succès, contrairement aux concours d’acteurs. La radiographie de mes poumons était impeccable, mon casier judiciaire vierge. Ainsi, au terme

d’un entretien avec un blond râblé dont le ventre blanc et duveteux se devinait entre les bâillements de sa chemise étriquée, j’avais entendu le verdict, un Welcome réticent cinglé sans sourire dans un petit bureau quelconque. Un Welcome qui disait : « Je tamponne votre dossier, vous pouvez prendre vos billets d’avion. »

Nous étions en 2014, il s’était écoulé deux ans et demi entre mon inscription à cette loterie et mon arrivée à Los Angeles puisque, on est ce qu’on est, j’avais décidé de viser Hollywood pour devenir une star

mondiale (cf. écrans, murs, couvertures, cartes postales). J’avais manifestement des difficultés à y parvenir en France, nul n’est prophète en son pays, voulais-je me consoler, alors à moi l’Amérique.

À 16 h 38, soit exactement quarante-quatre minutes après l’impact du bimoteur de Lana, le mur d’enceinte principal du barrage d’Oroville cède,

les deux déversoirs suivent immédiatement, des millions de tonnes d’eau et de moellons mêlés à la carlingue et à la chair de Lana se répandent sur les terres environnantes. Par chance, qui dit canicule dit parfois sécheresse, le niveau d’eau est moindre, le nombre définitif de morts sera tout de même porté à 29 000 – 29 000 tout rond, précisa Jonathan.

— Mais le plus fou dans cette histoire, c’est que les autorités ont décidé de retirer du décompte officiel des morts deux personnes. Il y a eu en réalité non pas 29 000 morts, mais 29 002 morts. Alors ? D’après toi, qui sont ces

deux-là ? me demanda Jonathan, œil malicieux du charmeur de serpents.

— Lana et Quentin, fis-je avec assurance, postulant que Quentin, ayant trouvé une lettre de sa femme lui annonçant le mode opératoire de son suicide, avait été contraint, en découvrant l’ampleur de la catastrophe, de se supprimer à son tour.

— Erreur, cingla Jonathan qui n’attendait que cela. Lana a en effet été effacée du registre des morts, mais Quentin ne s’est pas suicidé, il s’est remarié avec une décoratrice d’intérieur si mes souvenirs sont bons. Il n’y a

pas si longtemps, ils ont fait la une de Life ou Newsweek, je ne sais plus, bref, il y a une autre personne et ce n’est pas Quentin. Tu ne vois pas ?

Je moulinais intérieurement : un technicien du barrage qui n’avait pas signalé une fissure, l’architecte qui avait livré un édifice vicié, l’aiguilleur du Sacramento Executive Airport qui avait laissé l’avion de Lana décoller, la sœur siamoise de Lana, non, je ne voyais pas.

— La lettre laissée par Lana à Quentin a été publiée dans la presse quelques semaines après l’accident. Enfin l’accident, disons plutôt

l’attentat, mais je ne crois pas que ça convienne non plus. Crime me paraît trop tranché. Les choses sont toujours beaucoup plus ambiguës, n’est-ce pas ? En tout cas, cette lettre ne comportait qu’un seul mot : Pregnant.

 

Enceinte.

Me répétant le mot en boucle, je songeais au mur d’enceinte du barrage. Des images m’assaillaient, de troublantes correspondances me traversaient. Ce mot disait beaucoup de choses. Il exprimait tout à la fois l’état et la destination de Lana. Je sentis un froid mordre mon ventre.

Je divaguai quelques secondes, regard perdu sur l’affiche de Gloria de Cassavetes qui trônait derrière le bureau de Jonathan. Je venais de la remarquer et je voyais, en surimpression du corps de Gena Rowlands, celui de Nicole. Alors, furtivement, je repensai à Ariel.

 

Il y avait plusieurs mois qu’il m’était sorti de la tête. À contempler l’affiche, je tâchais de me rappeler une anecdote qu’il évoquait au sujet de Gloria dans l’interview que j’avais lue en partie. Je cherchais en vain, me promettant de la consulter de nouveau et même de revoir le film pour élucider le mystère. Jonathan me sortit de ma rêverie pour en éclaircir un autre :

– Lana était enceinte ! Elle et son bébé, on les a supprimés du bilan. On a

effacé leur existence. Et personne n’a trouvé à redire. C’est effarant, non ?

C’était ça et plein d’autres choses, me dis-je sans oser ouvrir la bouche ni quitter les yeux exorbités de Jonathan derrière lesquels je continuais de percevoir le corps campé en miniature de Gena Rowlands.

— Je raconte cette histoire aux étrangers parce que ici, évidemment, tout le monde s’en souvient, elle a traumatisé le pays entier. Je suis quand même surpris que tu n’en aies jamais entendu parler. Mais en 2009, tu avais quoi, quinze ans ? Quand je pense que j’approche des soixante-dix piges, Sainte

Vierge en son Fion l’Immaculé !

Jonathan se montrait parfois d’une vulgarité difficile à retranscrire. Concernant mon âge, si j’étais flatté, je me fis toutefois un devoir de rétablir la vérité.

— J’avais vingt-trois ans en 2009.

— Par tous les saints suaires, tu en as combien alors maintenant ? Vingt-huit ? Les vingt-huit fatidiques ?

J’acquiesçai timidement. La fin était là. La prophétie allait se réaliser.

Jonathan semblait la connaître, lui aussi. J’aurais préféré mourir à vingt-sept ans comme toutes les légendes dignes de ce nom afin de m’éviter ce regard affligé.

— Je n’avais jamais entendu parler de… (moi non plus, je ne trouvais pas le mot adéquat) ce fait divers.

Jonathan s’enfonça dans son fauteuil. Il me scruta comme si j’étais un monochrome, il croisa les mains sur sa bedaine et éclata soudain d’un rire tonitruant.

— Maudit Dieu de Son Cul ! C’est le scénario du prochain film de Paul Thomas Anderson ! Une histoire inventée de toutes pièces et tu auditionnes demain pour le rôle de Quentin, un Français originaire de Nevers (il prononçait never). 11 h 15, mon secrétaire te donnera l’adresse.

Mon cœur s’emballa, Jonathan me fit signe de déguerpir, je me relevai

précipitamment et me dirigeai vers la porte.

— Tu connais Nevers, j’imagine ? me demanda Jonathan, rayonnant.

— Je n’ai rien vu à Nevers, fis-je, souriant, tandis que je quittais le bureau de Jonathan en hochant la tête.

— Cette bonne vieille nympho de Maggie ! eus-je le temps d’entendre avant que la porte ne se referme.

 

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