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Guillaume Poix · Chapitre 3 sur 49

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Après le tournage…

Après le tournage des Bureaux de Dieu, j’accompa gnai l’équipe à Cannes où le film avait été sélectionné à la Quinzaine des Cinéastes. La production m’avait demandé d’être là en renfort pour m’occuper des actrices. Il y avait Nicole Garcia, mais aussi Nathalie Baye, Isabelle Carré, Rachida Brakni, Béatrice Dalle, Anne Alvaro, Marie Laforêt… Auprès de toutes, j’allais être une dame de compagnie – une sorte de sous-fifre corvéable à merci. Pas franchement de quoi sauter au plafond, j’en conviens.

Mais j’allais à Cannes. Et Cannes, pour toute personne anormalement

constituée, c’est un rêve. Comme j’étais parvenu à nouer avec Nicole une amitié inattendue au fil de nos séances de répétitions, j’espérais même monter les marches à son bras car elle m’avait nonchalamment proposé d’aller voir le nouveau Soderbergh un soir où nous serions libres. Elle renonça finalement, incapable de se souvenir qu’elle m’en avait fait la proposition. Ce revirement présageait ce que serait mon séjour – une déroute.

J’égarai Nathalie Baye sur une plage qui n’était manifeste ment pas celle

où ses intervieweurs l’attendaient. Il faisait une chaleur accablante, elle était en talons aiguilles, son maquillage menaçait de lui faire un visage de bougie fondue. Nous marchions en plein cagnard, elle se protégeait du soleil en brandissant sa pochette Chanel, je me liquéfiais dans l’angoisse de ne jamais trouver le bon spot. Elle finit par m’apostropher sur un ton étonnamment magnanime :

— Vous êtes perdu, en fait.

J’étais perdu, il n’y avait pas de doute.

Je me fis également incendier par un coiffeur hystérique aux faux airs d’Aragorn qui me tint personnellement responsable d’un fiasco logistique.

Il manquait une place dans la berline prévue pour raccompagner Isabelle Carré et Rachida Brakni à leur hôtel après une émission de télévision. Entre le lieu de l’enregistrement et le palace, il y avait à peu près cinq cents mètres – sur une Croisette bondée, certes, mais on parle bien de cinq cents mètres. Comme ma mission était de rester avec les actrices, de ne pas les

quitter d’un cheveu (d’ailleurs admirablement gaufré par Aragorn), j’annonçai à ce dernier qu’il devait se rendre à l’hôtel à pied pour assurer le raccord gaufrage, il y serait en, allez, sept minutes, je ne pouvais pas me permettre de laisser mes ouailles seules. Il me fusilla du regard et, au moment où j’allais monter dans la berline, me bouscula violemment et s’installa à ma place en hurlant : « Je n’ai jamais vu ça ! », ce qui nous faisait au moins un point commun. La voiture démarra, il ne me restait plus qu’à sprinter sur la Croisette pour arriver en même temps que le véhicule.

Trempé, rougeaud, agonisant – car oui, en plus de tout le reste, je suis asthmatique –, j’ouvris les portes à ces dames tandis qu’Aragorn prit un air digne et pincé de garde suisse.

Il y eut enfin cette soirée festive où, après avoir décliné un rail de coke offert par l’attaché de presse, je m’escrimai à réparer le bouchon d’un flacon de parfum Hermès pour je ne sais plus laquelle des déesses, moi qui suis une bille en bricolage. Je finis par en renverser tout le contenu sur mes cuisses. Faute d’avoir prévu une tenue de rechange, je passai la soirée dans

ce treillis de camouflage improvisé.

Je revins de ce rêve cannois dans le même état qu’un chemisier blanc malencontreusement mêlé à une machine remplie de jeans – gris.

 

J’enquillai ensuite des projets de théâtre tous plus foireux les uns que les autres, des cours de jeu inutiles et ruineux assortis d’auditions humiliantes (nous en reparlerons), des tournages de courts-métrages autoproduits jamais montés ni diffusés.

J’avais l’impression de gaspiller ma jeunesse. Je me sentais vieillir en voyant s’éloigner mon eldorado. Je repensais constamment à cette phrase répétée des dizaines de fois devant Nicole : « Quand on sent que ça se dégrade à vingt-huit ans, c’est comme si… Comme si j’approchais de la

fin. » Chaque mois me rapprochait bel et bien de ce couperet fatidique, les vingt-huit ans. La fin.

Cette réplique était une prophétie, je l’avais d’ailleurs senti, elle était en train de s’accomplir. Il ne se passerait rien de décisif dans ma vie.

Plus c’était calme, plus je feignais, auprès de mon entourage, d’être dans un tourbillon. Telle pièce donnée une seule fois dans une cave de vingt-cinq places sur un plateau de deux mètres par trois où je jouais un pape aux prises avec l’Histoire se promettait d’être la révélation théâtrale de la saison. On jouait à guichets fermés le 6 mars à 18 heures, informais-je mes amis.

— Je devrais pouvoir te trouver une petite place mais pas te voir immédiatement après être sorti de scène car il faudra que je démonte étant

donné qu’une autre pièce joue à 20 heures. Si tu as le temps d’attendre que j’aille rendre le véhicule servant à transporter le décor à Gif-sur-Yvette chez l’oncle du régisseur lumière qui nous a gracieusement prêté sa Kangoo lavande, je serai vraiment ravi de boire une bière en happy hour avec toi, si possible pas trop loin de la porte de Clignancourt où je loge.

Les choses s’accéléraient, confiais-je à mes cousins ou mes parents. J’étais très demandé, je m’étais fait un énorme réseau, je ne savais plus où donner de la tête.

— Alors non, je ne suis pas encore intermittent du spectacle mais, tu sais, ce n’est pas mon but à court terme. Et puis ça fait partie du jeu, il faut accumuler les projets non rémunérés, surtout ne pas s’économiser, donner de sa personne pour espérer, au bout du compte, tirer enfin le gros lot. Tout viendra en son temps. J’ai confiance.

 

En réalité, je me morfondais. Mais l’avouer, ç’aurait été consentir à ma démolition. Dire haut et fort, devant tout le monde, que je m’étais trompé. Que tout ce temps passé à m’agiter pour me montrer avait été vain. Qu’il n’en resterait, dans l’esprit des autres, qu’une vague sensation de gâchis. Du temps perdu. Qu’il était urgent de revenir à la vie réelle, de suivre une formation valable, de me trouver un travail et de laisser derrière moi mes

puérils et narcissiques rêves de gloire. D’avouer que je ne serais jamais une star, jamais comédien, même, parce que je n’en avais ni le talent ni l’étoffe.

 

Il n’y a que des mythologies encombrantes quand on veut devenir acteur –

elles vous colonisent et vous obsèdent.

Vous n’entendez parler que de celles et ceux qui ont été repérés sauvagement dans la rue, les Delon, Duris, Dalle ou Bonnaire qui n’ont rien

fait pour ça, se sont contentés d’évoluer dans les frusques de leur nature indomptée, caressant de leurs semelles trouées le bitume où, miracle, passait justement un directeur de casting foudroyé par leur inexplicable aura – eux qui se sont même payé le luxe de décliner la sollicitation pressante du dénicheur de prodiges, rétorquant, au moment de froisser entre leurs mains de lycéen une carte de visite pour laquelle d’autres éventreraient leurs parents ou sauteraient d’un pont, « ça m’intéresse pas, désolé », tournant les talons avec un vague sourire mutin qui attise davantage le désir avant de

finir par rappeler quelques semaines plus tard, voix nonchalante disposée à murmurer les mots qui changeront le cours de leur vie.

Vous n’entendez parler que de celles et ceux qui, alors qu’ils accompagnaient leur frère, cousine, amie à une audition, soit pour encourager (les plus pervers), soit pour donner la réplique (les plus fourbes), se sont distingués, ont éclipsé leur binôme dont on n’entendra jamais parler – sauf si le malheureux rebut saute d’un pont ou éventre ses parents. Là encore, ils n’y peuvent rien, tout s’est fait malgré eux, leur

charme, leur vitalité, la lumière renvoyée par leur carnation auront ébloui, et contre ça il n’y a rien à faire.

 

Je ne semblais pas m’acheminer vers un tel scénario ni posséder les

qualités requises pour ce genre de destin. Pourtant j’y croyais. J’estimais qu’il n’était pas temps de renoncer. Il fallait avaler les couleuvres, serrer les fesses et continuer. Je considérais qu’il était impossible que ça ne marche pas. Tout simplement impossible. Comme ma mort. Cela n’arriverait pas. Cette prophétie malheureuse me provoquait. Elle testait mes nerfs et ma capacité d’endurance. Il m’appartenait de m’obstiner et de renverser la prédiction. Ma chance, elle, arriverait.

 

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