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Guillaume Poix · Chapitre 12 sur 49

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— Déjà des essais ?…

— Déjà des essais ? Mais c’est génial ! Tu as dû taper dans l’œil de Winky.

En rentrant de mon entretien avec Jonathan, son agent qui était devenu entre-temps le mien, je racontai à Madeline le scénario du film pour lequel j’allais auditionner le lendemain. J’avais quelques pages de texte à apprendre. Elle m’écouta, fascinée d’abord, puis de plus en plus irritée.

Madeline ne croyait pas du tout à cette histoire de femme enceinte qui entraîne dans son crash des milliers de vies. Elle se montra résolument

hostile à la trame et aux personnages du script.

Je tentai d’en défendre la portée métaphorique, cette femme faisait sauter un barrage : portant la vie, elle donnait la mort. Je me risquai à comparer ce crash kamikaze à un accouchement, j’évoquai maladroitement la rupture de la poche des eaux pour justifier les longs travellings prévus par le réalisateur montrant l’eau qui dévastait les terres, les habitations, les animaux, les humains, toutes choses englouties – je ramais.

— Il n’y a qu’une tripotée de mecs pour s’exciter sur ce genre de

métaphores à la con.

— Ça n’a rien de con, les métaphores.

— Ce scénar, c’est juste une insulte faite aux femmes.

— Je ne vois pas en quoi.

— C’est bien le problème.

Madeline se leva brusquement du fauteuil orange et se dirigea vers la chambre. Il n’y avait de toute façon pas mille zones de repli dans notre appartement quand nous nous disputions.

— Tu es jalouse parce que je passe des essais ?

— Je te demande pardon ?

— Tu es brutale.

— Je suis brutale ?

— Et injuste. Si ça t’arrivait, moi, je me réjouirais pour toi.

— Tu comprends vraiment rien.

— On dirait que l’idée que je puisse réussir te terrifie.

Elle éclata de rire et disparut dans la chambre.

 

Le personnage de Quentin était opaque, mutique le plus souvent, un traumatisme hérité de son enfance française que l’on devinait par

intermittence. On ne savait pas s’il régnait sans partage sur l’enfer qu’était devenue sa vie avec Lana ou si le film cherchait le twist. Je ne disposais que de quelques scènes mais je sentais que Quentin ne se réduisait pas uniquement à ce tyran ombrageux qui faisait froid dans le dos. Quelque chose se jouait pour moi. Si je décrochais ce rôle, tout basculerait. Je n’avais pas cessé de servir des Diamants Verts, des Tempêtes et des Mojitos à de jeunes acteurs convaincus que Los Angeles était le seul endroit au monde où tout pouvait changer en une seconde. Du jour au lendemain, il

était possible de passer d’une vie de barman à celle d’icône planétaire.

 

Après quelques heures, je rejoignis Madeline dans la chambre et manifestai mon désir. J’étais déterminé à réussir cette audition, ce qui

permettrait, accessoirement, d’infléchir notre situation financière. Je dus être suffisamment insistant pour que Madeline tarisse sa rancœur et prenne le dessus. Elle m’emmena vers la table de la cuisine pour baiser bel et bien tel qu’elle le voulait, elle. Et avec des cris.

On criait beaucoup quand on faisait l’amour. Nous étions deux bêtes assoiffées du désir de vivre, les deux interprètes d’une scène de sexe capable de faire pâlir d’envie des millions de spectateurs qui se seraient dit, s’ils nous avaient vus, qu’ils ne voulaient qu’une seule chose au monde,

être pris, aimés, dévorés, possédés, mordus, rompus, pilonnés comme cela. On criait non pas parce que le plaisir l’imposait, non, l’inverse, parce que le cri appelait le plaisir, le décuplait, parce que le cri nous faisait coïncider avec la sauvagerie du sexe dont nous tirions les plus puissants effets. Le cri nous rendait étrangers l’un à l’autre, alors seulement nous pouvions nous abandonner et baiser d’amour vrai, sale et pur.

 

J’étais emmêlé à Madeline, je bavais comme toujours pendant et après, je bavais sur son épaule et dans son cou, je lui caressais le dos là où je savais qu’elle frémissait.

J’avais ressenti cette fois une certaine tristesse. Comme si une lumière

d’automne avait irradié mon bas-ventre. Nos caresses étaient mélancoliques.

Je fis allusion à l’affiche de Gloria punaisée dans le bureau de Jonathan, aux trois silhouettes ombrées de Gena Rowlands, superposées et en partie confondues, chacune munie d’un flingue, s’essayant différemment à une posture de tir, cette affiche que j’avais contemplée en pensant à Nicole et Ariel, retrouvant l’amertume de l’Americano. Je lui avouai que pour moi elle était cela, ces trois versions de la même femme, chacune elle mais

chacune différente. Combien êtes-vous, avais-je envie de lui demander, combien êtes-vous dans cette envie conjointe d’aimer et de détruire ?

Gloria était l’un des films préférés de Madeline. Alors je lui parlai d’Ariel, j’évoquai son obsession du geste, la scène mythique de la mèche de cheveux dans Opening Night, ses yeux lac sombre et l’histoire de Miss None.

Elle se tut un long moment. Elle n’avait pas l’air de situer Ariel, si c’était bien ce que signifiait son silence, quoique cela n’eût rien de certain. J’avais

l’impression que tout le monde à Hollywood ne pouvait que le connaître, aussi m’étonnai-je et commençai-je à l’interroger. Elle proposa pour seule réponse de revoir Gloria afin que nous élucidions ensemble quel geste mon Ariel pouvait bien y faire.

 

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