Star
Adeline…
J’ai un retard de… quatre jours.
DENISE
Quatre jours seulement ! Et… Comment est-ce que vous prenez le fait de savoir que vous êtes enceinte ?
ADELINE
Ben, en fait, j’ai pas tellement de questions à me poser… Je suis vraiment pas du tout dans la situation où je pourrais garder l’enfant. Déjà, je peux plus vivre sans médicaments. Avant, j’avais une santé en béton. Quand on sent que ça se dégrade à vingt-huit ans, c’est comme si… Comme si j’approchais de la fin.
Nicole Garcia et moi étions installés sur le canapé de son spacieux salon. Elle était Denise, une bénévole du planning familial, et moi Adeline, une jeune femme qui avait été internée à la suite d’une dépression. Elle souffrait également, me semblait-il, de schizophrénie.
Je n’avais alors que vingt et un ans, toutefois ce qu’elle déclarait à propos de ses vingt-huit printemps passablement moroses m’intriguait. En répétant inlassablement cette phrase, je me sentais comme un enfant qui entend
parler de mort, de sexe ou d’argent et qui, sans mesurer l’étendue infinie des champs que recouvrent ces excitantes notions, a pourtant l’intuition qu’il n’en a abordé que la face nord.
Je m’efforçais de garder une certaine tenue malgré le nombre faramineux de coussins de velours qui invitaient à s’avachir. Nicole avait préparé du thé, nous étions côte à côte, je n’en croyais pas mes yeux.
Nicole Garcia – le nom ne vous dit peut-être rien et pourtant vous la connaissez. Vous la connaissez notamment parce que vous l’avez vue dans
des films de Rivette, Miller, Verneuil, Deville, Resnais, Simon, Sautet, Lelouch et j’en passe. Mais vous la connaissez aussi parce que vous avez vu Place Vendôme et Le Fils préféré, vous avez vu Mal de pierres et L’Adversaire.
J’étais dans son salon, à quelques centimètres d’elle. Sa voix si reconnaissable s’élevait dans les airs et me chatouillait les lobes d’oreilles. Parfois, elle répondait au téléphone et disparaissait dans un coin de l’appartement. Je l’entendais au loin tandis que je détaillais le mobilier, les bibelots, les livres d’art – le somptueux décor de son antre.
D’une élégance insensée, caressante jusque dans son regard, Nicole avait les traits malicieux d’une enfant, elle était espiègle, fauve, et sa beauté intimidante.
Elle se frottait souvent les paumes comme si, par cette friction frénétique, elle voulait faire circuler le trop-plein d’énergie vitale qui l’habitait. Elle concluait toujours en entrechoquant ses mains dans un fracas tendre,
clinquant. Elle applaudissait la vie. Ce geste que je n’ai vu que chez elle, je l’adorai instantanément. J’en venais même à l’imiter quand j’étais seul pour comprendre ce qu’il recelait, apprécier l’électricité qu’il diffusait dans le corps, la capturer, me l’approprier.
Elle m’impressionnait parce qu’elle parlait comme un livre. Elle utilisait des mots rares mais jamais dans sa bou che cela ne semblait soutenu ou désuet. Est-ce parce que ses mots voyageaient jusqu’à mes oreilles par le canal de sa voix, cette voix qui m’envoûta littéralement le jour de notre
rencontre et qu’après toutes ces années je cherche encore à décrire ? Chaque fois que je tente de la nommer, j’ai l’impression de manquer la cible – tigre blond, griffes de soie, toutes les métaphores que je risque sont en deçà –, il faudrait pouvoir dire la Californie dans la brume, la déclivité des toits d’ardoise étreignant les manoirs des bords de Manche, l’ombre et la clarté autour de la bouche ouverte d’une enfant de trois ans qui écoute une histoire, il faudrait pouvoir dire le goût d’un vin sec, les gargouillis pendant l’ivresse, dire le vertige du premier pas dans le faisceau d’un
projecteur et la solitude des nuits de pleine lune, mais je n’ai aucun des mots capables de fouetter le sens au point de coïncider avec l’étrange et insaisissable chose que je tente de désigner.
Ce qui donnait à Nicole son charme si particulier, c’était cette manière toujours nomade d’être là. Elle était bel et bien là, puissamment là, mais son
être entier migrait en permanence sous vos yeux. Il dérivait vers un cap invisible dont les coordonnées constamment se reconfiguraient. Vous l’aviez devant vous, tout à vous, et pourtant vous pouviez constater en direct qu’elle était en pleine transhumance, exilée d’elle-même et, de ce fait, profondément elle-même.
Nicole doutait. De tout. Tout le temps. C’était épuisant. C’était fascinant. C’était l’intelligence faite femme.
Mais ce qui d’elle saillait le plus, outre son éclat, c’était son humour.
Surtout : son désir de rire. Elle était d’une drôlerie folle. Au début, je m’astreignais à masquer mon hilarité, je ne savais pas si les stars avaient ce droit à l’humour, s’il était autorisé de faire rire quand on s’appelle Nicole Garcia. Il n’empêche, elle faisait mouche tout le temps. Elle ne rechignait jamais à être impertinente, ce qui la rendait plus irrésistible encore.
C’était un marbre, un Rembrandt, un Flaubert, une idole – une déesse.
DENISE
Qu’est-ce que vous en pensez justement… Que quelque chose se soit débloqué en vous ?
ADELINE
Ça tombe mal, quoi !
DENISE
Ça tombe mal mais ça veut dire que vous pouvez être enceinte… C’est pas rien, ça.
Je relançais Nicole quand elle flanchait, nous passions plusieurs heures à traverser ensemble les deux grandes scènes d’entretien qu’elle devait assurer dans le film.
DENISE
Vous aviez renoncé à quelque chose ?
ADELINE
Je sais pas. Peut-être.
DENISE
Votre corps vous dit quelque chose. C’est important d’écouter ce que vous dit votre corps. Il y a peut-être des idées en vous qui ne sont pas fondées.
Je donnais tout ce que je pouvais et affectais une spontanéité que je jugeais désarmante, soucieux de la voir braquer ses yeux sur moi. Non pas la jeune fille schizophrène qui se cachait derrière mes mots, mais moi, moi
tout entier, conscient qu’elle était cinéaste et qu’il me restait encore une chance d’être repéré. Au cours de l’une de nos conversations, elle avait d’ailleurs défini l’acteur en ces termes : un être qui force le regard des autres sur soi, peut-être parce qu’un regard, un jour, a manqué. J’étais résolu à la prendre au mot. L’acteur en puissance que je croyais être n’avait pas charmé Claire Simon. Tout était encore possible avec Nicole. J’étais bien décidé à rastignaquiser mon approche et forcer un destin paresseux.
ADELINE
J’ai plus les moyens en moi. Au fond de moi.
DENISE
Demandez-vous si vous avez envie d’être quelqu’un.
ADELINE
Ah mais c’est sûr, moi j’ai toujours eu envie d’être quelqu’un mais…
DENISE
Alors les moyens, vous les trouverez.
J’aurais pu avoir honte de cette instrumentalisation de ma fonction de répétiteur mais je considérais que c’était de bonne guerre. On ne pouvait pas impunément lâcher un jeune talent dans l’appartement d’une star et
attendre de lui qu’il se contente de faire tapisserie.
En même temps, je sentais bien que ma marge de manœuvre était étroite. Plus j’afficherais mon ambition, plus elle serait rédhibitoire. Mais plus je m’effacerais, plus je disparaîtrais.
Je devais trouver le juste équilibre entre une présence suffisamment marquante et mémorable pour imprimer en Nicole une empreinte persistante, et une relative discrétion à même de me distinguer. Ne rien demander, surtout, ne rien demander. Rester à ma place mais, imperceptiblement, glisser sans en avoir l’air, incarner ce que je croyais
alors être mon plus beau rôle : moi-même.
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