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Guillaume Poix · Chapitre 4 sur 49

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Elle arriva…

En 2012, cinq ans après notre rencontre, Nicole Garcia m’engagea pour travailler sous sa direction dans son septième long-métrage, Un beau dimanche.

J’y jouais un Anglais venu sur le continent passer un week-end dans la somptueuse propriété de la mère d’un ami, et cette mère était jouée par Dominique Sanda.

Le nom ne vous dit peut-être rien et pourtant vous la connaissez. Vous la

connaissez notamment parce que vous l’avez vue dans des films de Bresson, Demy, Bertolucci, De Sica, Visconti, Malle, Duras, Deville et j’en passe.

 

À l’évidence, je ne pouvais pas tout miser sur cette expérience étant donné l’importance relative de mon rôle – je n’avais aucune réplique dans le script, j’apparaissais. (Tout de même, cinq jours de tournage.) Ce n’était pas de la figuration, non, c’était un rôle. Un vrai rôle. (Un rôle muet, certes.) Un rôle secondaire. Oui, c’est vrai, très secondaire. (Tellement secondaire en réalité qu’on pouvait me louper.) Bon. Mais j’étais présent dans des scènes importantes, me persuadais-je, et même dans l’une des plus importantes du film : un repas de plein air – je n’en dirai pas plus si vous souhaitez voir le

film. (Peut-être l’avez-vous vu, d’ailleurs, et peut-être que vous vous dites : « Grands dieux, je suis en train de lire un texte écrit par celui qui jouait l’Anglais dans Un beau dimanche de Nicole Garcia ! » Si ce n’est pas le cas, si vous ne vous dites pas cela parce que, d’une part, vous n’avez pas vu le film et, d’autre part, les chances pour que vous ayez fait le rapprochement entre ce film et moi, mon nom en tout cas, aperçu par hasard en caractères minuscules et en queue d’un générique défilant à la vitesse d’une comète quand vous étiez déjà en train de vous rhabiller pour peu que

vous ayez vu ce film en salle, ces chances sont à peu près nulles.)

Si je ne faisais qu’apparaître sans avoir aucun dialogue, je me consolais, à l’époque, en me disant qu’au moins je n’aurais pas à parler anglais.

J’éviterais ainsi le ridicule en ne dévoilant pas mon piètre accent – je ne peux toujours pas expliquer pourquoi Nicole m’avait attribué ce rôle-là en particulier, pourquoi m’avait-elle choisi, moi, petit acteur d’origine corse et lyonnaise, pour jouer un Anglais alors que mon anglais n’était pas, a priori, mon plus mémorable talent.

 

Quoi qu’il en soit, tout ceci (moi = rôle muet), ayant lu le scénario, je le savais. Mais ce que j’ignorais en arrivant sur le plateau pour mon jour 1, c’est que Nicole avait prévu de nous faire improviser quelques scènes de groupe – ce qui voulait dire que j’allais, en fait, devoir (horreur) parler.

J’avais pour partenaire une petite amie anglaise (dans la fiction, je veux dire, je n’ai jamais eu de petite amie anglaise et je ne peux pas dire si je le

regrette). Cette petite amie de fiction anglaise était une vague cousine de Nicole qui se réjouissait d’être là, capturée, immortalisée par sa lointaine parente. Elle n’avait pas trente ans, comme moi à l’époque, et elle se destinait à être psychanalyste. Elle trouvait cela tout à fait réjouissant à la différence de moi qui, si j’étais fier de faire enfin du cinéma, et avec Nicole Garcia, étais surtout terrorisé de ne pas être à la hauteur.

À mesure que je compris qu’il allait falloir improviser, donc parler, donc parler en anglais, ce qui ne semblait nulle ment déranger ma moitié, petite

amie anglaise de fiction, ça la réjouissait même, comme tout ce qui se passait sur le tournage, ça l’amusait follement (on tournait dans un sublime château près de Toulouse), arriva cette scène cauchemardesque où je devais converser avec Éric Ruf, devenu depuis administrateur de la Comédie-Française, ce qui n’est pas sans en imposer au verso d’un curriculum.

Aussi improvisai-je une scène de small talk avec lui, fils de Dominique Sanda (dans le film, s’entend), frère de l’ami qui m’avait invité à passer ce week-end dans son château, enfin le château de sa mère, Dominique Sanda

(sa mère dans le film) – j’espère qu’on suit –, et je m’entendis lui demander jusqu’où s’étendait sa propriété, initiative idiote qui m’accula à baragouiner un pathétique :

— And the fields behind the river, are they yours too ?

Phrase inepte, conne au possible, que j’inventai sur le moment, dans la panique, l’effroi devrais-je dire, contemplant d’un œil pénétré la ligne

d’horizon qui se confondait avec la Garonne, phrase abyssalement sotte qui aurait sans doute été reniée par n’importe quel scénariste digne de ce nom, phrase qu’il allait me falloir fixer, reprendre et répéter à l’infini puisque la scène était filmée sous plusieurs angles (il y aurait donc plusieurs prises), phrase dont personne alentour ne sembla relever la niaiserie, phrase surtout dont je n’ai jamais su si la grammaire en était correcte.

Quelques mois plus tard, cela, je n’osai d’ailleurs le demander à l’homme anglais (un vrai, lui – Anglais, s’entend) dépêché en studio pour la

postsynchronisation (postsynchro comme on a coutume de la nommer dans ce qu’on a coutume de nommer le milieu), je n’osai pas lui poser la question suivante : cette phrase abyssalement conne est-elle seulement correcte grammaticalement parlant ?

J’aurais pu, j’aurais dû, même, lui demander pendant que je m’acharnais à me doubler moi-même, répétant dans un micro cette maudite réplique en cadence avec la barre qui défilait bien trop vite sur l’écran, cette barre censée m’aider à caler le texte sur l’image du plan – le tout devant le

producteur, évidemment, le monteur et je ne sais combien de spectateurs inutiles faisant soi-disant partie de l’équipe. Je n’y parvins pas car j’éprouvais une honte paralysante, une honte plus envahissante encore que sur le tournage dans la mesure où ni Dominique Sanda ni Éric Ruf ne pouvaient faire diversion, j’étais bel et bien l’objet des regards, le seul, et, pire, celui de l’écoute. Mais le véritable Anglais de cette postsynchro ne perçut pas ma honte et, tandis que je recommençais, pivoine, suant comme à Cannes, comme chaque fois que ma dignité s’écrase sur des parois en

émail, il finit par se tourner vers moi pour me demander, dans un français impeccable, si j’avais des « origines australiennes » car il lui apparaissait que mon accent était celui d’un Australien – remarque que je ne sais toujours pas comment interpréter.

 

Le soir de cette journée de tournage où s’inventa, dans un éclair de génie, cette épatante réplique dont je viens de raconter la genèse, Nicole et moi buvions un verre au bar de notre hôtel. Elle attendait Louise Bourgoin et Pierre Rochefort, les deux premiers rôles du film, avec qui elle allait sortir dîner.

Elle évoquait l’une des séquences qu’elle tournerait le lendemain puis nous avions dérivé et en étions venus aux cinéastes qu’elle aimait, John Cassavetes notamment (le mari de Gena Rowlands à qui Nicole ressemble selon moi de manière absolument saisissante).

C’est précisément à cet instant que Nicole prononça pour la toute première fois le nom d’Ariel Winthrop.

Ariel A. Winthrop.

Enthousiaste, elle mentionna la scène la plus célèbre de cet acteur

américain, sa scène iconique, celle de la mèche de cheveux dans Opening Night du même Cassavetes.

J’avais bien sûr vu Opening Night – toute personne ayant le désir de devenir acteur a vu ce film, du moins été forcé de le voir – mais je ne me souvenais absolument pas de cette scène de la mèche de cheveux.

 

— Mais si, insista-t-elle. C’est lui, Ariel, qui remet la mèche de Gena Rowlands quand, le soir de la première à New York, elle s’apprête à entrer en scène. Elle est ivre morte, incapable de tenir debout, affalée contre le mur de carton qui la soustrait à la vue des spectateurs, tandis que le reste de l’équipe, brutal, paniqué, compatissant aussi, la secoue. On la contraint, on lui fait boire du café noir, on la stimule, et lui, Ariel, simple figurant,

assistant ou répétiteur qu’on n’avait pas encore remarqué, passe une main dans ses cheveux. Juste ça. Il remet une mèche blonde qu’il glisse derrière son oreille, l’oreille de Gena Rowlands, effleurant sa pommette, plongeant son regard si parti culier, ses yeux bleus lac sombre dans ceux, émiettés, d’elle, la noyée, l’actrice, Gena Rowlands alias Myrtle Gordon, qui semble alors trouver dans ce geste la force de se catapulter hors des coulisses pour rejoindre le monde trop éclairé qui l’attend. La caméra saisit le trouble entre eux deux et la voilà qui repart au front.

De ce genre d’apparitions, continua Nicole, Ariel Winthrop est spécialiste. Sa carrière en est pleine. À vrai dire, elle n’est faite que de ça. Il n’a tenu aucun premier rôle. Ni même de second. Non. Ariel était figurant. Mais attention : figurant de luxe – on dit que ses cachets n’avaient rien de symbolique –, figurant de luxe que se sont offert Cassavetes, donc, et pas qu’une fois, mais aussi Lumet, Lynch, Wenders, Scorsese, Coppola et j’en

passe.

 

Elle-même, Nicole, avait eu le projet d’engager Ariel pour jouer le mari de Dominique Sanda dans Un beau dimanche mais il avait disparu de la

circulation et personne ne savait s’il était encore en vie. Alors, comme elle avait déjà fait des pieds et des mains pour retrouver Dominique Sanda en Uruguay (je jure que c’est vrai), au fin fond de l’Uruguay (va savoir pourquoi Dominique Sanda s’était réfugiée au fin fond de l’Uruguay), Nicole avait abandonné l’idée et décidé que Dominique Sanda serait veuve – punto basta.

 

— C’est triste, reprit-elle, plus personne ne connaît Ariel, aujourd’hui. Dans les années 80, c’était une star. Ce qui a contribué à façonner sa légende, c’est qu’outre sa carrière d’acteur, Ariel a réalisé un film qui est devenu mythique. Miss None, il s’appelait. Ça veut dire Mademoiselle Aucune, ou Mademoiselle Personne. L’exemple parfait du film maudit. Ça

ne te dit rien ?

— Strictement rien, avouai-je avec embarras.

— Dans Miss None, Ariel avait entrepris de raconter sa propre vie en ne se montrant jamais. En dérobant systématiquement son visage. C’était vraiment une idée géniale et assez révolutionnaire, à l’époque, de concevoir une sorte d’autobiographie filmée dans laquelle on ne verrait jamais le visage de l’acteur dont la vie se rejouait à l’écran.

 

L’autre idée géniale de ce film était qu’elle-même, Nicole, cette même Nicole qui m’avait choisi pour jouer un Anglais qu’à mon insu j’avais transformé en Australien, cette même Nicole en train de boire un Americano (un Americano, oui, et moi aussi d’ailleurs, n’ayant pas eu le

courage de prendre autre chose parce que, d’une part, j’avais sans doute voulu la flatter en m’alignant sur son choix, ignorant tout de l’Americano, d’autre part, non, il n’y a pas d’autre part), cette même Nicole, sirotant son Americano, donc, cette Nicole-là se trouvait avoir été justement choisie par Ariel pour jouer sa femme dans Miss None.

— Un rôle de parfaite inconnue, me confia-t-elle, regrettant peut-être après coup qu’Ariel n’ait pas épousé Marilyn Monroe ou Ingrid Bergman

qu’elle aurait dès lors incarnée, elle, Nicole, puis dépassée grâce à ce rôle, devant se contenter, puisque Ariel n’avait épousé qu’une anonyme, de prêter ses traits à une femme ordinaire dont elle ne se souvenait même pas du prénom – Meredith, peut-être, lâcha-t-elle en commandant deux autres Americanos (parenthèse, c’est très fort en alcool l’Americano, c’est Martini + Campari, et au bout du deuxième, je vous garantis que ça tape).

 

Dans l’attente de cette deuxième tournée, Nicole se mit à me décrire le mémorable premier plan de Miss None qui lui vaut sa légende :

— Ça commençait de très près, tu discernais une masse informe et foncée. Puis la caméra ondulait, prenait du champ et tu avais tout à coup une image d’ensemble plus nette. C’était déjà un premier choc parce que tu

t’apercevais que ce que tu voyais depuis le début, tous ces replis de matière indiscernable, c’était en fait les décombres d’un homme. Il était replié sur le coin d’une petite table rectangulaire aux bords arrondis parsemée de papiers de bonbons. Je me souviens que c’était filmé d’une telle façon que tu faisais forcément une association mentale entre les papiers de bonbons et les bords arrondis de la table. Ça paraît fou, mais tu avais l’image d’un enfant rien qu’avec ces deux détails. Oui, un enfant. Et tu pouvais même penser que cet enfant était aimé parce qu’on lui avait acheté des bonbons et parce qu’on

avait installé dans le salon une table sans aucun angle tranchant. C’est ça le cinéma, un cadre et, avec lui, la présence obstinée d’une histoire, tapie dans tes yeux. Ariel était donc affalé sur la table. Il avait les cheveux en bataille et une position très étrange. L’un de ses bras passait par-dessus son crâne comme… Comme l’anse d’un panier en rotin, je ne vois pas quelle autre analogie faire, c’était très incongru… Son autre bras pendait le long de sa jambe, tu constatais alors qu’il était entièrement nu. Il ne bougeait pas. Tu ne savais pas s’il était mort ou vivant. Ça durait longtemps et au moment où

tu en venais à te demander si le plan lui-même ne s’était pas figé, tu apercevais une mouche en train de voleter près de lui. Une grosse mouche noire ou bleue, un peu comme celles qu’on retrouve hors saison au fond des éviers dans les maisons des bords de mer. Je me souviens que la mouche dessinait dans les airs une boucle comme au fusain, furtive. Elle le faisait par deux fois. Et toi, tu t’interrogeais encore. Est-ce volontaire, est-ce un

accident ? Je veux dire, la présence de cette mouche, dans ce plan-séquence qui dézoome lentement, est-elle un signe à décrypter ou un simple hasard ?

Le serveur déposa les Americanos sur notre table, Nicole but une gorgée en faisant tinter les glaçons puis recommença à décrire :

— À l’arrière-plan, il y avait une large baie vitrée qui donnait sur une terrasse. Elle était inondée d’un soleil très blanc et cette luminosité contrastait sévèrement avec l’obscurité du premier plan. C’est étrange, en te disant ça, je repense subitement à cette phrase de Jack London dans Martin

Eden que j’adore et qui m’a toujours accompagnée : « La vie était pour lui comme la lumière blanche qui blesse les yeux fatigués d’un malade. »

Elle laissa flotter la phrase un moment avant de réattaquer :

— Derrière la terrasse, on voyait la mer. Elle scintillait sous l’assaut de cette lumière blanche qui blesse les yeux fatigués des malades…

Elle sourit avec mélancolie.

— Et au moment où tu te disais que ce paysage idyllique était littéralement saccagé par la vision tragique de l’homme nu, effondré sur ce

coin de table rectangulaire aux bords arrondis et jonché de papiers de bonbons, au moment où tu percevais pleinement le contraste, ça coupait.

Nicole inclina lentement la tête vers le bas, semblant entendre quelque chose ou bien désireuse de reprendre du souffle. J’en profitai pour détailler ses narines, ses pommettes et ses yeux bronze, absentés.

— C’était un plan magistral, monté dans un grand silence. Il n’a pas cessé de m’inspirer. Tout était dit de l’histoire, et avec une économie de moyens remarquable. Aucun effet de mise en scène. Une austérité implacable. Dans

le film, la musique était splendide. Ariel aurait pu l’utiliser pour ce premier plan, t’en mettre plein la vue, mais il avait préféré retenir les choses. Elle naissait plus tard, progressivement, et elle t’étreignait sans que tu t’en rendes compte. Pour un premier long-métrage, c’était impressionnant de maîtrise et de maturité. Avec les années, je me dis que j’ai eu beaucoup de chance. J’ai énormément appris sur ce tournage. C’est un miracle qu’Ariel m’ait choisie.

— Pourquoi un miracle ?

— Parce que figure-toi qu’il m’avait repérée non pas dans Mon oncle d’Amérique d’Alain Resnais comme je l’ai d’abord supposé, mais dans Le

Gendarme se marie de Jean Girault. Pas franchement le plus inspirant de mes rôles.

Autant Ariel Winthrop et Miss None m’étaient totalement inconnus, autant je connaissais par cœur tous les Louis de Funès. J’étais capable de rejouer, du tac au tac, des dizaines de répliques extraites de la série des Gendarme. Je me contentai, mezza voce, de m’étonner de la carrière internationale d’un film aussi… (je cherchais le mot) français, disons, que Le Gendarme se marie.

— Je ne crois pas qu’il ait été projeté aux États-Unis. C’est simplement qu’Ariel était en France, en 1968, quand Le Gendarme est sorti. Il avait une vingtaine d’années et il était venu à Paris pour apprendre le français. En allant au cinéma un peu au hasard, il est tombé sur Le Gendarme se marie. Il est resté un peu plus d’un an en France, je crois. Il ne savait pas trop quoi faire de sa vie. À son retour aux États-Unis, il a commencé sa carrière dans un film de Coppola. Pas mal pour un début. Il ramasse les ordures dans The Rain People, si je me souviens bien. Quand je l’ai rencontré en 1986 pour le

tournage de Miss None, il m’a avoué qu’il m’avait choisie parce qu’il avait adoré mon apparition, de moins d’une minute je précise, dans Le Gendarme. Il m’avait trouvée saisissante quand j’abandonne une partie de ping-pong et demande à Louis de Funès de faire sauter une contravention.

Je visualisais très précisément cette séquence. J’étais même à vrai dire capable de réciter les dialogues de la scène qui se concluait par le fabuleux « vous êtes un chou » de Nicole, entonné d’une voix assez haut perchée, mais j’évitai de me lancer dans une imitation.

Nicole me confia tout cela, hilare, puis elle cita Ariel, assez immodeste :

— C’est à cela qu’on reconnaît les grands acteurs. Si tu peux apparaître une seconde dans un film et qu’on te remarque, c’est que tu es un immense acteur. Et si on se souvient de toi, alors tu es une légende.

 

Comme Pierre Rochefort et Louise Bourgoin n’arrivaient toujours pas, Nicole se laissa digresser. Elle me parla de Plein Soleil de René Clément et de ce plan qu’elle adorait dans lequel Romy Schneider apparaît pendant trente-sept secondes.

— J’ai compté, avait-elle insisté.

Ça l’avait marquée parce que c’était, au centième près, son temps de présence dans Le Gendarme se marie.

Elle, Romy Schneider, posée comme une potiche à côté d’Alain Delon pendant trente-sept petites secondes alors que, quatre ans plus tôt, elle avait joué Sissi, devenant une star mondiale.

Nicole m’avoua comprendre intimement cette humilité. Cet effacement. Je rebondis bêtement sur l’invisibilisation des femmes mais elle me reprit :

— Ce n’est pas tant être une femme, la question ici, qu’être acteur.

Les Americanos faisaient leur effet, l’alcool infusait en nous, Nicole se mit à évoquer avec passion l’intelligence et l’élégance d’Ariel, sa manière de diriger, sa manière stupéfiante de jouer.

Je finis par lui demander si elle avait une copie de Miss None, un DVD, s’il était possible de découvrir ce film mythique, parce que cela faisait tout de même très envie. De but en blanc elle assena :

— Personne ne peut plus le visionner, hélas. Ariel a fini par le détruire

parce que voilà, il y a une chose qu’il n’avait pas anticipée : il ne supporterait pas de se voir à l’écran plus de trente-sept secondes.

Il semble que ça lui ait soudain sauté aux yeux pendant la projection qu’il avait organisée pour Nicole à Los Angeles. Elle se rappelait y être venue spécialement, pensant sans doute que l’avenir se jouerait dorénavant là, qu’elle allait conquérir Hollywood – écrans écocides, murs de chambres, couvertures d’agendas, cartes postales, etc.

— On regarde le film tous les deux, côte à côte, je pleure, je suis sans voix

à la fin de la projection, mon visage est inondé de larmes. Je me tourne vers lui, mon regard entier dit la reconnaissance de m’avoir offert un si beau rôle, de m’avoir écrit un si beau personnage, de m’avoir dirigée et filmée comme ça, je pense intérieurement que c’est prodigieux parce que je ne me reconnais pas. Et tandis que mon regard, exprimant tout ça, plonge dans le lac sombre du sien, il pose une main sur mon genou puis me dit :

— Je vais détruire ce film.

Et, passé la stupeur et mes tentatives pour l’en dissuader, passé l’effroi, Ariel, dont la main n’a toujours pas quitté mon genou, y exerce une légère

pression, et je comprends le gouffre qui se creuse en lui.

Alors je dis d’accord, et ensemble nous plaçons les épreuves et les négatifs de la copie zéro dans un fût, nous l’arrosons d’essence puis nous y mettons le feu à l’aide d’une boîte d’allumettes que j’avais récupérée à la réception du Chateau Marmont, nous réchauffant les mains au-dessus de ce brasier, avant d’aller boire un Americano dans un dinner sordide de Pasadena.

 

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