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Guillaume Poix · Chapitre 44 sur 49

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Ne pas être flingué…

Ne pas être flingué dans Mulholland Drive de David Lynch.

 

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Dans l’article du New York Times, Janet Maslin n’avait pas retranscrit la dernière partie de l’entretien. Une fois épanché le cœur d’Ariel, elle l’avait sobrement remercié avant de couper l’enregistrement qui, en tout, avait duré une heure vingt-huit.

J’imaginais les heures qui avaient suivi. Ariel avait dû être littéralement hanté par son faux pas. Ce dévoilement indu. Cette fenêtre ouverte sur son intimité.

Je le vois tentant de joindre Janet en vain, comptant les heures d’avion qui

la ramènent à New York, la supposant ivre de sa prise, vainqueure par K.-O. d’un fantôme, poussant triomphalement les portes de la salle de rédaction, sourire en bannière, fière d’avoir arraché une histoire. Non pas un scoop – Ariel n’était certainement pas dupe du star-system auquel il refusait d’appartenir – mais un de ces récits qui fondent la stature et la réputation d’un journaliste d’investigation exhumant du néant les personnages inoubliables d’une vie aux allures de roman. Je me le figure étranglé par la culpabilité, noyant le dégoût que sa propre personne lui inspire dans

l’alcool, enchaînant les Americanos jusqu’à perdre conscience et se détester davantage au réveil, assommé de tristesse et de dépit.

Et puis Janet rappelle, elle ne mentionnera évidemment pas cette dernière partie de l’interview. Elle a une éthique. Pour preuve de sa bonne foi, elle lui retournera même la bande de l’enregistrement, s’engageant à ne pas la dupliquer. Cette histoire ne la regarde pas. Elle ne regarde personne d’autre que lui et sa femme. Ariel peut souffler. S’il croise Edith au cours d’une semaine où, comme d’habitude désormais, l’un et l’autre cohabitent dans

l’indifférence et la douleur, s’ignorent pour survivre, s’il advient que son corps frôle le sien au moment, mettons, de saisir un tube de dentifrice ou de traverser le couloir qui mène à leur chambre, il pourra la regarder dans les yeux sans craindre de s’émietter, ployer, s’effondrer sous le poids de la honte et du tort.

Tandis que je divaguais sur mon lit, encore étourdi par l’écoute, me perdant dans mille postulats, il m’apparut que l’entretien de Janet Maslin comportait une lacune fondamentale. À aucun moment il n’était question de Miss None. Nulle mention du film dans leurs échanges, comme si la journaliste avait ignoré jusqu’à l’existence de l’œuvre. Faute d’en avoir entendu parler, a fortiori de l’avoir vu, il lui manquait une pièce décisive pour recomposer le puzzle. Sans Miss None, les propos d’Ariel n’avaient qu’un intérêt limité à l’émotivité d’une situation commune. Voilà pourquoi

elle n’en avait rien fait. Cela n’avait aucun sens. Si elle avait pu reconstituer le film comme il m’avait été donné de le faire grâce aux récits de Nicole, elle aurait compris que dans Miss None l’enfant yeux lac clair, dents du bonheur, l’enfant boucles blondes n’était pas l’enfant perdue mais l’enfant jamais advenue. Miss None était un fantôme. Ariel avait filmé l’impossible de son désir. Il ne pouvait, au moment de découvrir la copie zéro, que parachever le geste. Anéantir cette Mademoiselle Néant – sa chimère – pour continuer à vivre.

 

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