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Guillaume Poix · Chapitre 26 sur 49

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Des accords de trombone…

Des notes de trombone s’épanouissaient telle une corolle, lents, patients, farouches. Des cordes venaient ensuite ouvrir un rideau, c’est l’image qui me venait, ricochant tout doucement aux oreilles pour nous faire entrer dans le monde d’Ariel. J’imaginais ses photos apparaître à l’écran dans cette mélodie minimale.

Le film commençait.

J’accolais aux scènes décrites par Nicole les musiques écou tées ce soir-là en buvant un Americano. C’était mon jour de repos, je n’irais pas au Stella,

je m’étais installé sur le fauteuil orange du salon qui me rappelait trop les hanches de Madeline. Je m’étais préparé ce cocktail qui bizarrement était tout ce qu’il y avait de plus français pour moi quand le Mimosa, irrévocablement, resterait la plus américaine des boissons.

J’écoutais les morceaux, l’ivresse montait en moi, j’étais bien. Je plaçais telle piste pincée au violoncelle sur les scènes de plage où Ariel jouait avec sa fille, cette Miss None que je retrouverais peut-être un jour dans le labyrinthe de Los Angeles. Telle autre, somptueuse et lyrique, d’une beauté

folle, nostalgique et élégante, accompagnait la scène des retrouvailles entre Ariel et Nicole. Le tango, la baignade, tout prenait vie en musique. Je me plaisais à mixer mentalement les images et les sons.

Jonathan, qui tenait le film pour un navet, avait évoqué une longue scène de sexe, Nicole ne m’en avait encore rien dit. C’était peut-être là que ça dégringolait. Les scènes de sexe étaient un piège, avait-on coutume de dire (les gens qui savaient avaient coutume de le dire), que ce soit dans un film ou dans un roman, les scènes de sexe, c’était dangereux. Je ne voyais pas

exactement en quoi. Il n’y avait qu’à filmer deux personnes nues en train de s’étreindre ou bien écrire les mots correspondant aux choses qui se passaient dans ce genre de moments. Des mots que Jonathan aurait volontiers éructés dans leur version la plus trash. On pouvait dire dos, fesses, caresses, sexe, et faire des phrases avec, qu’est-ce qu’il y avait de si compliqué ? À mon avis, pensais-je tandis que le CD tournait docilement, les gens qui jugent problématique la représentation du sexe sont eux-mêmes

des gens qui ne font pas l’amour. Des gens pour qui c’est devenu pire que tabou, rare. Des no life. Des gens comme moi, m’étranglai-je.

Depuis combien de temps n’as-tu pas fait l’amour ? Sainte Vierge l’Enculée. Depuis près de huit mois. Les semaines sans sexe, à ma grande surprise, passaient vite. Il y avait bien sûr quelques compensations solitaires pour le réconfort, mais je fus frappé de constater à quel point on pouvait au fond s’absenter de son corps. Oublier cette vocation qu’il avait à entrer en contact avec l’autre pour s’assurer une jouissance. On pouvait perdre de vue

que l’autre était capable de vous donner du plaisir, autre chose que du tracas, de l’inquiétude ou de la gêne, comme j’en étais, semble-t-il, venu à le penser. Je n’avais pas trente ans et je vivais une vie d’abstinence où tout avait lieu sans les autres. Je ne sortais plus. J’avais cessé d’aller sur les plages et dans les fêtes. Je restais cloîtré à regarder des films quand je ne travaillais pas.

On pouvait aussi désapprendre que du plaisir, on était capable d’en donner. Mais en avais-je vraiment envie ? N’avais-je pas la flemme, au

fond, de m’épuiser à rendre quelqu’un sinon heureux, du moins satisfait ? À lui prodiguer de la volupté ? Dans mon souvenir, c’était extraordinairement harassant et peut-être devenais-je, moi et toute ma génération (il fallait bien que je tente de me rassurer), adepte de l’auto-existence.

J’inventai le mot, déterminé à en populariser le sens, un jour j’écrirais un livre pour définir ce rapport tout à fait symptomatique de l’époque à la vie, je me voyais déjà en train de – stop, shut the fuck up, tu es seul parce que tu emmerdes tout le monde, voilà tout, keep calm, me disais-je, KEEP CALM,

Sainte Merde du Trou Béni.

 

Les pistes filaient, je me demandais à quelles scènes certaines pouvaient bien correspondre. À partir des informations que je détenais, il m’était possible d’imaginer le développement de l’intrigue dont Nicole m’avait dit qu’elle racontait la vie d’Ariel.

J’avais été traversé par l’hypothèse d’un abus, je dois bien l’avouer. « Trop » de tendresse avait indiqué Nicole, lapidaire. Il me semblait toutefois peu plausible qu’Ariel, dans un geste d’une perversité rare, ait raconté sa nature prédatrice en l’exposant à toute une équipe qui aurait dit

amen. C’était sordide. J’avais chassé cette supposition, constatant qu’elle était tenace et que, s’agissant d’amour entre un père et sa progéniture, toute représentation était vouée à l’équivocité.

Le dernier mail de Nicole s’achevait avec ce « cris d’enfant », parfait exemple de cliffhanger. Cela me paraissait tout sauf anodin : Nicole jouait à me faire deviner au compte-gouttes la teneur du film, elle avait refusé de m’en résumer la trame afin de me faire languir et de me mettre dans la position qu’auraient dû avoir les spectateurs si le film était sorti sur les

écrans. J’en vins à me dire qu’après ce « cris d’enfant » le film basculait. En réalité, Miss None devait avoir un accident fatal. La suite de l’histoire verrait alors ce couple si amoureux se pulvériser sur le drame.

 

Ariel et Edith avaient ainsi perdu leur enfant. Là où j’en étais de mes connaissances, je pouvais me raconter que tout ce soin et cet amour du personnage masculin pour la petite fille n’étaient ni plus ni moins qu’une manière pour Ariel d’exorciser ce deuil. Le personnage éponyme de Miss None figurait cette petite demoiselle retournée au néant. Quand il l’appelait « Miss None », c’était pour se préparer au pire, étancher sa culpabilité de n’avoir pu la retenir dans la vie, d’où le malaise que l’on ressentait. Quant à Ariel, il serait pour toujours en décalage avec la vie – un homme hors

saison.

Cette piste splendide où l’on sentait toute la tristesse d’une révélation, un voile qui se déchire, devait accompagner une scène particulièrement émouvante. Ariel avait-il tenté de mettre fin à ses jours, submergé par un indépassable chagrin ? Edith l’en avait-elle empêché ?

Peu à peu, une version du film s’inscrivit en moi, j’eus quasiment l’impression de l’avoir vue. Elle corroborait la décision spectaculaire d’Ariel de détruire son œuvre. Celle-ci ne l’avait ni aidé ni libéré, mais

enfermé dans le ressassement de l’horreur.

Tout cela expliquait pourquoi Edith n’avait plus aucun proche. Ariel avait dû mourir quelques années plus tôt, laissant derrière lui la dernière représentante de la branche Winthrop qui avait été singulièrement éprouvée par l’existence. Edith était à présent orpheline de sa fille et de l’homme qu’elle avait aimé toute une vie, cet élégant prince qui l’enlaçait

amoureusement le jour de leur mariage.

 

La B.O. était terminée. J’allais me lever quand tout à coup la musique reprit. Je vérifiai l’ordre des morceaux sur la pochette. Celui qui débutait

n’était pas répertorié. C’était une piste cachée. Un authentique tube. Une chanson qui restait dans la tête et sur laquelle on avait l’irrépressible envie de danser. Elle devait porter le titre du film, Miss None. Elle avait dû être composée par Andrès pour le générique de fin. Pour que le spectateur parte avec cette ritournelle en tête, comme une récompense, et qu’il ne l’oublie jamais. C’était le souvenir de cette petite fille qui ne quitterait jamais les protagonistes, ce regard lac clair, ces boucles blondes, ce sourire irradiant. Le miracle d’une vie qui aurait un jour existé.

Sur un rythme d’enfer, trois notes de xylophone lançaient la voix reconnaissable d’Andrès qui chantait :

 

Miss None, Miss None

I see the sky into your eyes

Miss None, Miss None

Come on, let’s play in the sand

Miss None, Miss None

Your laugh is my favorite song

Miss None, Miss None

You chase the clouds away from my mind

 

Peut-être était-ce d’ailleurs à cause de cette chanson qu’Ariel avait décidé de rebaptiser le film. Elle ne me quitta pas de toute la nuit, je me dandinai dans le lit pendant des heures et j’eus l’impression de la fredonner jusqu’au matin.

 

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