Star

Guillaume Poix · Chapitre 36 sur 49

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J’avais évidemment revu…

J’avais évidemment revu Nicole à mon retour de Los Angeles. J’étais impatient de la retrouver afin qu’elle poursuive sa description de Miss None tandis que je lui détaillerais les résultats de mon enquête informelle sur Ariel et lui brandirait triomphalement le CD de son oncle d’Amérique.

Elle m’avait proposé de venir dîner chez elle, surprise au moment d’entendre au téléphone ma voix courte et claudicante à laquelle elle avait, elle, répondu de son immuable timbre soleil d’octobasse (pourquoi pas). J’avais instantanément souri en le sentant parcourir mes tempes, irradier ma

mâchoire et vriller mon plexus – impression de revenir d’un long voyage et d’apercevoir, comme Ulysse qui ne devait plus trop y croire (à sa place, je me serais laissé couler), un bout de côte assoupi au loin dont je savais qu’il appartenait à ma terre natale. Cette voix m’arrimait à la France, j’étais bel et bien de retour.

 

Il y eut quelques secondes de trouble quand elle m’ouvrit la porte. Je présumai d’une part qu’elle était déçue (son souvenir l’avait peut-être abusée non seulement quant à la réalité de mon physique – « Tes cheveux ont poussé », avait-elle lâché, à demi convaincue en m’ébouriffant le haut du crâne –, mais à l’intérêt même qu’il pouvait y avoir à me regarder, elle devait dès lors se demander pourquoi mais pourquoi, Sainte Renée la

Défonce, avait-elle un jour eu l’idée de me confier un rôle dans l’un de ses films), et d’autre part – merde, bouse chiasse, j’ai casé ce que je voulais associer à ce d’autre part dans le d’une part, bon, sorry.

Je forçai l’étreinte pour lever le blanc, elle se raidit – tant de proximité après tant de temps, c’était déroutant.

Je lui tendis immédiatement le CD, elle ne comprit pas tout de suite de quoi il s’agissait. Après avoir détaillé la pochette, elle chancela, se retint au mur de l’entrée, s’assit sur le fauteuil qui y était disposé, caressa le butin

que je lui offrais, puis me considéra avec une expression de stupeur. On aurait dit qu’elle n’y croyait pas. C’était impossible. Je ne pouvais pas avoir fait cela.

 

Je me demandai soudain si ce que je percevais, au-delà d’une violente émotion, d’une incrédulité prévisible, n’était pas, au fond, de l’inquiétude. De l’angoisse, même. Étais-je allé trop loin ? M’étais-je approprié son

histoire comme il arrive parfois qu’on le fasse quand on veut en être, quand on désire rejoindre le côté lumineux de la force, quand on se sent invisible et qu’enfin la perspective d’en avoir une, d’histoire, nous rassure et nous élève à nos propres yeux ? Étais-je l’un de ces êtres banals qui deviennent, dans les films et les romans, des monstres de perversité, de manipulation et d’emprise ?

J’eus un vertige et chancelai à mon tour. Qu’avais-je fait ? L’ampleur de ce que j’avais mobilisé pour parvenir à être capable de lui offrir cette

musique du passé me dépassait. Tout me semblait improbable. Inouï. Disproportionné. Flippant, à vrai dire.

C’était un peu comme si, pour tuer le temps, vous aviez évoqué une anecdote de votre vie à un mec qui vous collait un peu et dont la présence vous était totalement insignifiante. Vous aviez déroulé, gagnée par l’alcool, ladite anecdote, l’ivresse montante avait conféré trop d’enthousiasme à vos propos. Dans l’écoute attentive et même captivée de l’inerte boulet qui adhérait à vos basques, vous aviez trouvé un élan. Cette écoute vous avait

même convaincue de l’intérêt de votre historiette qu’aussitôt vous alliez oublier et, après avoir cru vous débarrasser pour de bon de cette boule de poix nauséabonde en la baladant avec deux mails qui vous avaient été inspirés par vos insomnies carabinées, la voilà qui vous revenait des oubliettes où vous vous félicitiez pourtant de l’avoir reléguée, de l’autre côté de l’Atlantique, elle redébaroulait sous vos semelles et s’y appliquait pour vous brûler de sa substance âcre, nauséabonde, anachronique. Il y avait de quoi flancher.

Je compris alors que j’étais fou. Je ne pouvais plus me cacher derrière la fatigue, l’insuccès, la malchance. J’étais fou. Littéralement fou. Tout concordait à présent. Tout ce que j’avais pris pour de bienheureux hasards, un étourdissant enchaînement de coïncidences, était en réalité le fruit de ma démence. J’avais tout fomenté. J’avais tout organisé pour en arriver là, cet instant précis où je prenais le pouvoir et me vengeais d’une scène qui avait

flingué ma carrière et mes espoirs. Oui, c’était cela, je m’étais vengé sans m’en rendre compte. J’avais entrepris tout ce voyage pour qu’un jour, Nicole, elle qui m’avait pris au jeu de ma vanité, elle qui m’avait emprisonné dans mes propres fields, espérant me donner une leçon d’humilité, entrevoie ma puissance. De ces fields, j’étais revenu et j’allais tout brûler. Assécher la rivière. Raser le château. Reconstruire mon domaine.

Je n’étais en réalité qu’un dangereux personnage sous mes airs inoffensifs

et un peu maladroits de gendre idéal. Je m’étais convaincu que Nicole et moi étions amis mais nous ne nous étions jamais vus seul à seul comme ce soir. Un appel skype et deux mails en deux ans, ce n’était pas ce qu’on pouvait appeler une amitié fusionnelle – je ne représentais strictement rien pour elle.

 

— Mais c’est extraordinaire ! Comment as-tu fait ? Il faut absolument que tu me racontes.

Elle s’était relevée et se dirigeait vers le salon. Je la suivis. Elle fit une remarque amusée sur la diaspora des Garcia, sortit le CD de son étui puis l’introduisit dans sa chaîne.

La musique emplit l’espace et je ne savais plus quoi penser de tout cela,

de moi, d’elle, de nous, d’Ariel. J’étais fou, d’accord, quoique pas nécessairement aussi menaçant que je venais de me le formuler dans mon accès de panique.

— C’est vrai, j’avais oublié qu’il voulait appeler le film A Man Off-Season. C’est tellement mieux, Miss None. De toute façon, les titres…

— C’est toujours un cauchemar, complétai-je, comme si me revenait la réplique d’une scène apprise depuis si longtemps qu’elle était inscrite dans ma chair.

Nous écoutions avec dévotion. L’émotion de Nicole était palpable. Elle soupirait puis gémissait quand elle semblait reconnaître telle piste, faisant dès lors ressurgir une scène qu’elle ne m’avait pas encore décrite. Quand le CD fut fini, je l’encourageai à patienter. Je voulais qu’elle entende la piste cachée. La piste fantôme. La piste secrète.

Debout près de la cheminée, appuyée contre le manteau de marbre, elle leva la tête au moment d’apprécier les trois notes de xylophone qui lançaient le morceau.

Alors elle eut un rire. Un long rire, étourdissant, éclatant, un rire généreux, somptueux, communicatif. On aurait dit qu’il venait du fond des temps. Elle riait et pleurait en même temps, se frottant les mains puis les entrechoquant. C’était la première fois depuis mon arrivée que je la revoyais faire ce geste que j’adorais et que j’avais oublié.

Je le refis discrètement, en aparté, pour m’en souvenir. Mon corps enregistra le mouvement, mais il fut parasité par d’autres élans car certains gestes d’Ariel ne me quittaient plus si bien que j’étais parfois parcouru de tics incontrô lables. Si Nicole m’avait vu, elle aurait contemplé une sorte de pantin mécanique, agité par des soubresauts incohérents, une suite anarchique, néanmoins chorégraphiée par ma mémoire, de mouvements en apparence dépourvus de sens.

— C’était la musique du dernier plan, souffla-t-elle quand le CD fut

définitivement terminé. C’était mémorable et ce plan était si particulier.

J’avais presque visé juste en postulant que la chanson habillait le générique de fin.

 

Avant de passer à table, je lui montrai mon carnet et tous les gestes consignés. Elle s’amusa de m’imaginer les relever un par un et me promit que nous reverrions ensemble Opening Night à l’occasion.

— C’est bien de ne pas en avoir fini, avança-t-elle.

Elle ne lisait jamais toute l’œuvre d’un auteur aimé. Elle faisait de même avec les cinéastes. Elle voulait qu’il lui reste toujours un livre à lire ou un film à voir. Rien n’était plus déprimant, estimait-elle, que d’en avoir fini avec l’œuvre de quelqu’un qu’on admire. Il faut toujours laisser une place

vide, comme sur les rayonnages d’une bibliothèque, et s’efforcer, malgré la tentation, de ne pas la combler trop vite.

— Pouvoir se dire qu’il reste encore quelque chose à découvrir compte davantage que l’émotion d’en avoir fini, tu ne trouves pas ? Moi, la fin ne m’intéresse guère. Laisse-toi du temps, me conseilla-t-elle, comme pour tempérer l’inquiétude que devait lui inspirer mon relevé maniaque.

Quelques mois. Vraiment, laisse reposer tout ça.

Elle insistait tout en feuilletant généreusement mon carnet dont la couverture lui avait inspiré un coup d’œil circonspect.

Pendant le dîner, elle continua de m’interroger sur mon séjour américain. Je lui racontai tout, le Stella, le Vidiots, la cellule de dégrisement. Elle semblait s’en amuser. Ou alors elle camouflait très bien sa panique. Je lui parlai de Jonathan, elle se souvenait vaguement de lui mais me confia qu’il lui avait laissé une impression mitigée.

— Mitigée, avait-elle répété en mimant de sa main une sorte de vaguelette peu engageante.

À bien y réfléchir, je devais lui faire le même genre d’impression.

 

Il était tard, nous étions repassés au salon pour boire un dernier verre, elle me fit comprendre qu’il était temps de m’éclipser.

— Tu te souviens d’autres scènes de Miss None que tu ne m’aurais pas encore racontées ? lui demandai-je in extremis.

Cela m’échappa presque. Depuis que j’avais compris, des mois auparavant, que le film allait raconter le pire – la perte d’un enfant –, je m’en étais détourné, reportant toute mon énergie sur les gestes d’Ariel, occultant son long-métrage. Aussi, parce que je ne voulais pas quitter

Nicole, parce que je désirais prolonger cet instant en sa compagnie, parce que je m’apercevais de mon indicible attachement pour elle, avais-je dépassé mes craintes et sollicité son récit.

— Je me doutais bien que tu allais revenir à la charge.

— Tu peux m’écrire si tu préfères.

— Tu aurais dû me demander en début de soirée, on a bu. Attends, souffla-t-elle.

Elle s’immobilisa quelques secondes, visage enfoncé dans ses mains, je ne

savais pas si elle faisait une micro-sieste, si elle passait discrètement un appel d’urgence à la police pour qu’on m’exfiltre de chez elle, moi le dangereux psychopathe, ou si elle draguait les fonds opaques de sa mémoire. Elle redressa subitement la tête.

— Nous sommes dans une voiture, une Cadillac ou une Buick, je ne me souviens plus exactement, en tout cas elle était rose pastel et décapotable.

— Et les cris de l’enfant ?

— Comment ça ?

— Tu m’as écrit qu’il y avait des cris d’enfant, ils interrompaient votre scène sur la plage.

— Non… Mais non.

— C’est ce que tu m’as écrit.

— Non mais juste une ambiance sonore, des cris d’enfants comme tu en entends sur la plage. Dis donc, tu t’es fait un scénario de film d’horreur, toi,

lança-t-elle en refrénant un autre rire.

Toute l’histoire que j’avais échafaudée le soir de mon écoute de la B.O. à Los Angeles venait de s’effondrer sous le poids d’une coquille. J’en étais presque soulagé.

— Je suis parti assez loin, oui. Je me suis même dit que…

— Non, voilà, nous sur la plage, les gamins jouent partout, un brouhaha tout ce qu’il y a de plus commun. Puis cut, on roule sur le bord de mer, c’est moi qui conduis, il fait beau, la lumière est étincelante. On doit être le

lendemain. Ariel pose la tête contre mon épaule.

Nicole la fixait, cette épaule, comme si elle allait, par la simple force de son regard, faire ressurgir le corps d’Ariel.

— Je cale à mon tour ma tête contre la sienne, c’est filmé depuis la banquette arrière. On roule. Ariel m’embrasse, je l’embrasse à mon tour, c’est un long baiser alors je perds la trajectoire, la voiture zigzague dangereusement, esquive une ornière, Ariel déclenche les warnings, je réajuste pour de bon, nous rions. Je porte une robe-pull d’un pourpre vif qui

contraste très fort avec mes cheveux dorés. Je n’ai jamais été aussi bien filmée, aussi désirable… Dans le plan d’après, on fait une visite, on avait tourné ça dans une vieille école, style Nouvelle-Orléans, avec de grandes pelouses très vertes, des colonnades, elle avait dû être transformée en musée pour le tournage. On marche dans les salles, ce sont des sculptures, des tableaux exposés dans de grands salons vides et poussiéreux, Ariel fait semblant de peindre pour m’amuser… Puis il prend des photos et ça vire à la séance. Il me dirige, me fait poser devant des œuvres, me replace, cadre, renonce, ajuste, résout ses dilemmes d’éclairage, je m’irrite, il temporise, me prie d’être patiente, lutte contre mon ennui, attend l’expression juste,

mon geste de lassitude, ce qui va m’échapper, il me dévisage, m’applaudit quand il estime avoir obtenu la photo… Dans le parc du musée, il mitraille toujours, brique son objectif, manie la focale, puis nous prend en train de nous étreindre. Il tient l’appareil en plongée sur nous pour capturer l’instant. Son visage est enfoui dans ma nuque… De là où on est, on voit un couple très âgé en train de prendre un café, à l’intérieur du musée, derrière de grandes vitres. Ils sont l’un en face de l’autre et ils ont un fou rire. Ça nous gagne. Nos silhouettes se reflètent, on se voit en eux par transparence…

Cut, on roule toujours, et là Ariel me lance quelque chose comme :

— Arrête-toi quand tu verras un magasin.

Nicole jouait vraiment, c’était troublant.

— Moi, je ne réponds rien. Je roule. Je lance la radio, on entend une chanson… Attends… Si… Oh là là, ça me revient. On entend Sugar Baby Love.

— Qu’est-ce que c’est ? interrompis-je.

— Non, quand même. Les Rubettes.

— Je connais pas.

— Cultive-toi.

Donc, il y a la chanson, Ariel monte le son et imite le cri suraigu du chanteur, j’éclate de rire.

On n’arrêtait pas de rire dans ce film, en fait…

Bref.

Ariel frappe la carlingue en cadence, il fait le pitre, danse, pédale avec ses poings, ondule des épaules, il actionne les essuie-glaces, allume les phares,

prend le volant et conduit – fait semblant de piloter, du moins, de manœuvrer, protestant quand je veux reprendre le contrôle. La tension monte.

Quand il me ferme les yeux, qu’il dépose un baiser sur mes paupières, m’obstruant la vue du pare-brise, on pressent l’accident.

Mais non.

À un moment, il me lance, presque en criant :

— Là, s’il te plaît, il y a une station-service.

Je me gare, Ariel descend de la voiture, je reste à l’intérieur, je ne bouge pas.

Un plan de mes mains sur le volant.

La silhouette d’Ariel qui s’éloigne.

Puis retour sur moi, de dos, c’est toujours filmé depuis la banquette arrière.

Elle est vide.

Ariel revient.

Il a acheté une bouteille de limonade et un paquet de bonbons multicolores – tu sais ces bonbons acidulés qu’on garde dans la bouche

pendant des heures le temps qu’ils fondent. Les papiers luisent dans la lumière de fin d’après-midi.

Il m’embrasse. Puis saute dans la voiture en disant d’une voix qui sourit :

— Ça lui fera plaisir, elle les adore.

J’acquiesce lentement, en lui rendant le sourire d’un air mélancolique.

Je redémarre, troublée.

 

Nicole m’avait quasiment mis dehors, me promettant de m’en raconter davantage une prochaine fois, usant toujours aussi finement du suspense. On allait vite se revoir de toute façon, et elle n’oubliait pas Opening Night. Je n’avais pas d’autre choix que de la croire et de m’égarer encore dans mille conjectures à propos de Miss None.

 

En descendant les cinq étages à pied, un peu ivre, je divaguais.

Miss None ne racontait donc pas la perte d’un enfant. La petite fille était bien vivante. Mais pourquoi donnait-elle son nom au film ? Et pourquoi n’y

avait-il aucun plan de Nicole avec elle ? Dans l’un de ses mails, elle avait spécifié n’avoir « pas un regard » pour elle.

Au troisième, la minuterie s’éteignit brusquement. Je glissai sur le tapis d’escalier, loupai une marche et en dégringolai une petite dizaine avant d’atterrir, sonné, sur le palier inférieur. Je me relevai aussitôt pour m’assurer que je n’avais rien de cassé. J’éprouvai une douleur lancinante dans le bas du dos, mon coccyx avait dû déguster. J’étais mobile pourtant, rien de grave me rassurai-je. Je tâtonnai le long du mur pour atteindre l’interrupteur et, au moment où la lumière revint, comme dans un flash, je compris tout.

Miss None était un film inouï, m’avait prévenu Nicole. Il devait forcément avoir une particularité scénaristique, outre le fait qu’Ariel y dérobait son visage. Comme l’indiquait son titre, la présence de la petite fille était la clé. Il n’était pas question de sa disparition dans le temps du film. Non. Mais il en était question quand même. Celle-ci avait simplement eu lieu avant. Quand débutait Miss None, tout s’était déjà joué. Ariel et Edith avaient bel et bien subi cette tragédie et le film nous racontait les dommages de ce calvaire sur l’un et l’autre.

Ainsi, l’enfant que l’on voyait à l’écran n’existait en réalité que dans la perception d’Ariel. Elle était un fantôme. Si Nicole n’avait « pas un regard » pour Miss None, c’est qu’elle ne la voyait tout simplement pas. Plus, du moins. Nous suivions le point de vue d’Ariel qui demeurait prisonnier du spectre de sa fille. Quant à Edith, que jouait Nicole, elle se réfugiait dans le travail, l’activité, elle voulait coûte que coûte continuer de vivre. C’était également pour ça que les gens sur la plage paraissaient surpris dans les plans de coupe. Ils n’étaient pas gênés de voir un père

s’occuper de sa fille, mais inquiets du comportement de cet homme solitaire.

Ma nouvelle interprétation était aussi lumineuse que cette majestueuse cage d’escalier. Je venais de percer le mystère du film.

 

Sorti de l’immeuble, euphorisé par ma découverte, je décidai de rentrer à pied. J’en aurais pour une bonne heure.

Je marchai dans Paris, un peu tiraillé par mon coccyx quoique trop excité pour m’en affliger. Je me maudis cependant d’avoir oublié mon casque. J’aurais pu me glisser à nouveau dans le film de ma vie, mon autobiopic, me dis-je en souriant et en pensant à Jonathan. Sans musique, j’étais orphelin. Cette marche nocturne était condamnée à n’être qu’une simple

marche silencieuse.

Puisque je ne pouvais jouer ma vie, j’entrepris d’imaginer les scènes que je filmerais si je projetais un jour de faire comme Ariel et de réaliser mon Miss None à moi. Je tentai de choisir les décors, les angles, les acteurs que j’embaucherais pour jouer à mes côtés, les groupes de musique à qui emprunter des morceaux.

J’avais plusieurs titres en tête : Un parfait inconnu me semblait idéal si le film se bornait à raconter mon anonymat. On suivrait dans ce cas les manœuvres incessantes d’un jeune acteur en formation se prenant pour quelqu’un, croyant en son destin, s’enfonçant au fil du temps dans l’échec et le déni, conservant malgré tout une forme d’opti misme que ses proches assimileraient à un délire. C’était la version tragique de mon existence, mon Inside Llewyn Davis à moi.

Quand je l’avais découvert, ce film des frères Coen m’avait profondément

ému. Je n’avais pas pu m’empêcher de me dire, à l’époque, que ma vie risquait d’en être un pâle remake. Sans me croire égaler la carrière d’Oscar Isaac, je me disais qu’il était toujours plus facile pour une star d’incarner le raté qu’elle n’était pas que pour un raté de tenter de devenir une star en jouant le raté qu’il était bel et bien. Aussi séduisante cette version de ma vie pouvait-elle être à l’écran, elle me fichait le cafard car il m’apparaissait qu’en quittant les décors de mon film, le soir, je retrouverais ma routine de loser. Je n’aurais aucune échappatoire, je ne pourrais pas m’évader de moi-

même, je serais condamné à continuer de tourner le film mais sans caméra, sans pro jecteur, sans texte. Seul face au néant que j’étais. C’était l’option Palme d’or.

L’autre titre du même genre était Un simple figurant. J’en aimais le côté pléonastique. Je me reconnaissais dans ce qui aurait pu être mon épitaphe. Toute ma vie, je n’aurais été qu’un figurant, un personnage de second plan. J’aurais hanté les marges du cadre de ma propre existence, j’aurais été cantonné à sa périphérie. Rien de remarquable, rien de distinctif, rien de

décisif. Je l’aimais car il était à la fois litté ral et figuré. Cela valait en effet aussi bien pour l’échec de mes aspirations professionnelles que pour le fiasco de ma vie personnelle. Dans cet autobiopic, jamais je ne serais parvenu à occuper le premier rôle. C’était la brillante synthèse d’un destin censé faire comprendre au spectateur que la lumière du premier plan occulte tout, que ce qui importe a toujours lieu derrière, dans les coulisses, dans l’ombre et l’apparente insignifiance. Une morale de consolation.

Mais cette option était trop théorique à mes yeux. À évoquer ce titre, je sentais bien qu’aucune idée de scène mémorable ne me venait. Pour

contrebalancer son aspect aride, un peu trop intellectuel, il aurait fallu que je sois joué par Ricky Gervais, qu’il accepte de dupliquer ce qu’il avait brillamment accompli dans la série anglaise Extras qui me faisait hurler d’un rire jaune noir glaise sang. Seulement, ce ne serait plus un autobiopic. C’était l’option Netflix.

Le titre qui s’imposa alors ce soir-là fut Star. C’était à la fois anodin et paradoxal, estimai-je. La star que jamais je ne serais. C’était surtout plus commercial, on pouvait viser le grand public et le succès. On pouvait viser

le million d’entrées. C’était l’option prime time à la télé.

 

Une fois le titre trouvé, je m’employai à tramer le scénario. J’eus beaucoup de mal et renonçai assez vite pour ne croquer qu’une série de

plans emblématiques. S’il m’était difficile de déterminer quand je ferais commencer le film, je savais en revanche à quoi ressemblerait la scène finale.

On m’y verrait âgé, nu et seul, assis sur une chaise au coin d’une table rectangulaire aux bords arrondis. Ce serait filmé d’assez loin, en plongée, comme si j’étais observé par une caméra de surveillance. On distinguerait mon vieux corps, mon dos noueux, mes os saillants, mes cheveux blancs. Je serais immobile, tête baissée, mains sur le bord de la chaise comme si je

m’y retenais, respirant avec peine. On verrait ma cage thoracique lever tel un voilage sous l’effet d’une brise. Puis je me mettrais à ébaucher un mouvement avec les bras. Très lentement. Un autre. Ce serait infime,‐ tremblant, allusif. Encore un. Je relèverais la tête, yeux fermés. On pourrait croire que je tente de me souvenir d’une danse, que tous mes muscles, tendus dans l’effort, cherchent désespérément à retrouver un ordre. Une séquence. Un enchaînement de gestes. Un secret connu de moi seul.

 

Parvenu aux abords de la place de la République, je croisai une voiture rouge sombre arrêtée à un feu, vitres ouvertes. C’était vert pour moi, je m’engageai. Vérifiant qu’elle ne démarrait pas et qu’aucun scooter ne se présentait non plus, je tournai la tête vers elle. L’allure du conducteur me sembla instantanément familière. Le pare-brise reflétait les lumières de la nuit, mais par transparence je pouvais tout de même discerner les traits de

l’homme au volant.

Je m’immobilisai sur le trottoir opposé, troublé, et me retournai pour le regarder encore. Il me fixait, son visage comme entouré d’un halo de nuit. Un halo bleu. Un halo couleur de lac.

Un lac sombre.

Une lumière verte lézarda soudain la carlingue rutilante du véhicule, il démarra et disparut.

 

Ariel venait de traverser ma nuit.

 

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