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Nous étions convenus…
Nous étions convenus de nous retrouver à l’hôtel Grand Amour. Ce n’est pas une plaisanterie ni un lieu que je fréquentais à l’époque. À l’époque, je fréquentais le Fouquet’s, certes, mais jamais je n’aurais fait un sans-contact au Fouquet’s pour un chocolat viennois valorisé à hauteur de 14 euros.
Il pleuvait des cordes ce jour-là et j’arrivai trempé. Je ne suis pas quelqu’un de paranoïaque. Franchement. Mais je suis forcé de constater que la pluie a la fâcheuse tendance de tomber (avec une fougue notable) dès que je dois sortir. Que la pluie, comme consciente du désagrément qu’elle
pourrait me causer, entamant mon espérance de vie dans une colère toxique (accélération du rythme cardiaque, tension dans la nuque, froissement d’innombrables muscles), que la pluie, disais-je, sait qu’elle m’importune et hypothèque ma capacité à aimer la vie (qui pense jamais à se munir d’un parapluie, sérieusement ?), à accueillir le monde, croire en demain, aussi ne peut-elle que délibérément choisir de s’abattre sitôt que je franchis la porte de mon immeuble. Elle obéit à un plan concerté pour m’abîmer.
Je m’aperçus en parvenant sur le pas de l’établissement, charmant quoique trop explicitement bohème et dont le nom faisait surgir en moi le visage de Madeline, que je ne fréquentais en réalité plus aucun bar. Je chassai vite ce constat qui me rassura quant à la continuité de mon existence car, au fond,
je vivais de la même (médiocre) manière que ce soit à Los Angeles ou à Paris – Alice Diop était en train d’arriver derrière moi, ce que ma vision périphérique, particulièrement affûtée, me permit de repérer.
Elle avait apporté un manuscrit relié sur lequel était inscrit Saint Omer suivi de son patronyme puis de ceux d’Amrita David et de Marie NDiaye.
Ce dernier nom ne vous dit peut-être rien et pourtant vous le connaissez. (Je ne me rends pas compte, est-ce lassant ?) Vous le connaissez parce que vous l’avez vu trôner en haut d’un prix Goncourt intitulé Trois femmes puissantes. Vous l’avez vu trôner au sommet d’un certain nombre de livres teinte beurre frais double liseré rouge, vous l’avez notamment vu trôner au
faîte de Royan, texte écrit pour Nicole Garcia – ceci explique cela.
Entre mes mains, le manuscrit, entre mes lèvres de l’air (encore une fois, j’avais la bouche béante), entre Alice et moi, des mots, les siens, qui m’expliquaient le pourquoi de ce manuscrit et me priaient de rejoindre le casting en interprétant le rôle du (roulements de tambour) du (figurant, ça va bien cinq minutes) du (j’aspirais toujours, malgré mon admiration non entamée envers Ariel, à autre chose, ne serait-ce que pour avoir l’occasion d’appliquer les leçons qu’il m’avait transmises) du réceptionniste de l’hôtel
Le Litto ral – je ne pus m’empêcher de voir en un flash le visage débordé du réceptionniste de la Motion Picture Country House and Hospital, j’eus peur –, demande que je reçus, malgré mes inquiétudes, avec une impression soleil levant, ne me risquant pas à dire que j’allais lire avant d’accepter, acceptant dans l’instant, redoutant que cet empressement acte aux yeux d’Alice le dépeçage de mon résidu d’amour-propre, m’en fichant car voyant bel et bien s’offrir l’avenir, avenir qui, au moment de nous quitter dans l’allé gresse et d’abandonner le Grand Amour, se fracassa sur ma vision
périphérique : il pleuvait toujours. Et franchement, là.
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