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Guillaume Poix · Chapitre 21 sur 49

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Des hommes expressifs…

Des hommes expressifs et musclés ; des hommes d’origines afro-américaine et métisse, de 45 à 75 ans ; des hommes entre 45 et 55 ans mesurant entre 1,73 mètre et 1,77 mètre, ronds, taille pantalon 60 et taille veste 62 ; des hommes de 18 à 80 ans d’origine turque ; des hommes de 20 à 25 ans, sachant dessiner afin d’incarner des étudiants issus des Beaux-Arts ; des motards de 30 à 50 ans, avec leur moto ; des hommes de 40 à 75 ans présentant des parti cularités physiques pouvant correspondre à des traumatismes de guerre, des gueules cassées, des personnes à qui il

manquerait un bras ou une jambe, des hommes dont le visage serait mutilé ; des hommes de tous âges, musiciens de fanfare ou véritables employés des pompes funèbres ; des musiciens de flamenco, entre 20 et 50 ans, époque XIX e siècle ; des hommes athlétiques de tous profils, entre 18 et 35 ans,

acceptant de se laisser pousser un peu les cheveux (coupes mulets et moustaches bienvenues).

 

Voilà à quoi ressemblaient les annonces transmises par Jonathan. Il était bien conscient que je ne correspondais qu’à très peu de profils, sans doute désirait-il se montrer rassurant en me faisant suivre pléthore d’offres, et me

sortir d’un certain marasme affectif.

Il me connaissait peu mais avait tout de suite compris que je pouvais facilement me repaître d’une forme de mélancolie qui me dispensait d’agir, trop occupé que j’étais à me croire maudit et à m’apitoyer sur mon sort. J’avais un goût pour le martyre, surtout quand c’était moi qu’on sacrifiait. Puisque je ne me distinguais ni par ma puissance ni par mes exploits, je me réfugiais dans l’échec et le rejet comme si c’était ainsi que je parviendrais à me forger une identité remarquable. Peut-être me préférais-je mis au ban.

Peut-être avais-je un problème avec le succès, une forme de honte à réussir qui m’empêchait d’en imposer, d’apparaître, d’accéder à un statut qui démentirait celui de perdant plus ou moins magnifique dans lequel toutes ces années je m’étais confortablement installé.

 

Je lisais ces descriptions et me demandais, s’il avait fallu m’incarner, ce qu’aurait mentionné l’annonce.

Un homme proche de la trentaine, ni musclé, ni beau, ni repoussant, ni

grand, ni petit, ni gros, ni maigre. Un homme ni blond ni brun. Un homme aux yeux ni verts, ni bleus, ni noirs. Un homme à la peau ni claire ni mate. Un homme ordinaire. Un homme lambda. Un homme passe-partout. Un homme insignifiant. Un homme narcissique. Un homme inutile. Un homme plaintif. Un homme passif. Un homme qui s’abuse lui-même. Un homme qui n’en sait rien. Un homme qui s’obstine. Un homme quitté. Un homme exilé. Un homme perdu. Un homme seul. Un homme qui fait chier tout le monde avec ses états d’âme. Un homme dont on se fout éperdument. Un

homme qui parle australien quand il croit parler anglais. Un homme qui n’a rien compris. Un homme largué. Un homme à éradiquer. Un homme sans intérêt. Un homme sympa, quand même. Un homme poli. Très poli. Un homme souriant la plupart du temps. Un gendre idéal. Un homme sexy sans qu’il le veuille, ce qui est encore plus sexy. Un homme pas si con. Un homme agréable, au fond. Et puis un homme franchement drôle. Un homme irrésistible. Un homme indispensable, en fait. Un homme mémorable. Un grand homme. Un géant. Un génie. Un prince. Un roi. Un empereur. Un

dieu.

 

Je ne suis pas quelqu’un de mégalomane, disent les mégalomanes, mais franchement – quand le « mais franchement », régulièrement assorti d’un

« là », ce qui donne : « Je ne suis pas quelqu’un de mégalomane, mais franchement, là », quand ce « mais franchement, là » surgit, vous êtes à coup sûr en présence d’un très grand mégalomane qui pense, et c’est une jouissance (je veux dire, j’en jouis), que le cours de son existence n’a d’autre sens que de révéler aux autres combien sa puissance est souveraine, combien il est exceptionnel, combien tout tourne autour de lui, combien, en somme, il est voué à être un héros. C’est d’ailleurs le problème quand on est acteur, vous vous formez pour devenir un héros, ça laisse forcément des traces sur votre personnalité (à moins que c’en soit le révélateur – peu importe), mais attention, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit : ne pas

confondre acteur et mégalo, il y a des nuances que je n’ai pas le temps de vous expliquer là, tout de suite.

 

À quelle annonce Ariel avait-il accepté de répondre au début de sa

carrière ? Il n’était pas immédiatement devenu une légende, il avait bien dû cachetonner avant d’imposer ses gestes et de choisir les cinéastes avec qui il désirait tourner.

Un homme pour faire du patin à glace dans Love Story d’Arthur Hiller, à roulettes dans La Porte du paradis de Michael Cimino, cela ressemblait à ce genre de descriptifs ? Un homme pour jouer de la guitare dans Nashville de Robert Altman ? Comment avait-il pu se dire que tout cela avait un intérêt ? Un homme pour dactylographier dans Les Hommes du président

d’Alan J. Pakula, un homme pour danser le rock dans American Graffiti de George Lucas, un homme pour sourire dans Délivrance de John Boorman ? Comment avait-il pu estimer que cela avait un quelconque rapport avec le fait de jouer ? Un homme pour conduire une charrette dans Jeremiah Johnson de Sydney Pollack, pour passer l’aspirateur dans Sailor et Lula de David Lynch, pour esquiver la pluie Sur la route de Madison de Clint Eastwood ? Quel genre d’abnégation lui avait-il fallu pour persévérer ? Un homme pour manœuvrer un camion poubelle dans La Balade sauvage de

Terrence Malick ?

 

Moi, je n’avais qu’une envie au terme de ces interminables journées passées à faire la silhouette, c’était de jeter l’éponge pour de bon. J’avais

l’impression non de jouer mais d’attendre, non de vivre mais de m’évaporer. Jonathan avait raison, un figurant n’était pas un acteur, je m’en rendais bien compte. Répéter les mêmes gestes insignifiants, prétendre avoir des conversations passionnées qui étaient en réalité d’un ennui confondant avec des abrutis, des bipolaires ou des boulets, embrasser des hommes dont certains me répugnaient, des femmes dont certaines m’attiraient, s’acharner à passer inaperçu, se dissiper, partir en fumée – devenir littéralement transparent.

Quand Ariel s’était-il raconté que cette vie de gestes avait un sens ?

Un homme pour tourner en rond dans Orange mécanique de Stanley

Kubrick.

Quand avait-il fini par juger que c’était mieux que rien ?

Un homme pour croiser les bras dans Les Incorruptibles de Brian De Palma.

Quand avait-il renoncé ?

 

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