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Guillaume Poix · Chapitre 34 sur 49

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Chapitre 3

 

« J’ai découvert que je vivais des jours empruntés. »

Paul Auster, Le Livre des illusions

 

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Le 19 novembre 2013, une femme quitte son domicile de la région parisienne en compagnie de sa fille, Adélaïde, âgée de quinze mois. Adélaïde est en poussette, sa mère s’appelle Fabienne, elles ont, dira Fabienne, le vent dans le dos.

Fabienne se rend à la gare du Nord avec sa fille. Elle y achète un billet aller-retour pour Rang-du-Fliers (Pas-de-Calais). Ça lui coûte 69,10 euros.

Toutes les deux prennent le train de 11 h 46. Elles arrivent à 14 h 23 à Rang-du-Fliers. Elles montent dans le bus de 14 h 50 qui les emmène à

Berck-sur-Mer.

Berck-sur-Mer, c’est une cité balnéaire sur les bords de la Manche. Fabienne ne connaît pas Berck-sur-Mer mais expliquera avoir été interpellée par le nom de cette ville, par sa sonorité désagréable, ses consonances gutturales, et parce qu’elle le trouvait triste.

À 15 h 05, la mère et la fille arrivent à Berck-sur-Mer. Des images de vidéosurveillance les montrent cheminant dans la ville aux alentours de 16 h 34. Elles avancent en direction de la mer.

Quelques minutes plus tard, Fabienne pousse la porte de l’hôtel Le Littoral, 36 avenue Marianne-Toute-Seule. C’est le nom de l’avenue. Avenue Marianne-Toute-Seule.

Fabienne prend une chambre pour la nuit à son nom.

Fabienne Kabou.

Elle se douche.

À 21 h 06, elle et sa fille sortent de l’hôtel. C’est le mois de novembre, il va faire entre 0 et 5 degrés Celsius cette nuit-là.

À 21 h 40, Fabienne revient à l’hôtel, avenue Marianne-Toute-Seule, et c’est toute seule, justement, qu’elle est désormais.

 

Cette histoire, c’était Alice Diop qui me la racontait.

Le nom ne vous dit peut-être rien et pourtant vous la connaissez. Vous la connaissez parce que vous avez vu La Mort de Danton, ce documentaire

qu’elle a réalisé sur un jeune homme qui veut devenir acteur. Et vous la connaissez parce que vous avez vu Saint Omer, le film inspiré de cette histoire qu’elle s’apprêtait alors à tourner, cette histoire qu’elle me relatait le 24 février 2017, au Fouquet’s, restaurant un rien tape-à-l’œil dans lequel je n’avais aucune raison de mettre les pieds, à moins d’y être serveur – et serveur, en 2017, c’est encore et toujours ce que j’étais, comme l’intégralité des aspirants acteurs et actrices, on commence à connaître la chanson.

J’étais serveur au Fouquet’s car, pour synthétiser, après les galères et les

plans foireux, après les projets multipliés et les tympans percés, après ma sortie d’une école privée hors de prix, après les baby-sittings, les tickets bipés, après trois années d’échecs aux concours nationaux, après les non-répercussions de mon rôle d’Anglais qui ne m’avait valu, outre la précieuse amitié de Nicole Garcia, qu’une obsession pour un figurant américain dont personne ni ici ni ailleurs n’avait entendu parler, obsession purgée deux années durant à Los Angeles et dont je me remettais difficilement (ma santé mentale, disons, plus précaire que jamais), après la confiscation de ma

Green Card, après tout cela, j’avais décidé de me réinstaller à Paris et de continuer à faire ce que je savais faire de mieux, serveur, espérant, j’en étais encore là, croiser un regard, quelqu’un qui compte, etc.

Et autant dire que ce 24 février 2017, soirée de remise des Césars à Paris au terme de laquelle l’intégralité de ce qui compte dans le cinéma français allait venir se rassurer quant à sa puissance – où ça ? je vous le donne en mille, au Fouquet’s –, oui : autant dire que je n’avais pas intérêt à passer mon tour.

 

Le 20 novembre 2013, à 10 h 10, Fabienne reprend le bus à Berck-sur-Mer pour rejoindre Rang-du-Fliers. Elle est toujours seule. Plus de poussette.

À Rang-du-Fliers, elle prend un train qui la ramène à la gare du Nord d’où elle rejoint son domicile de la région parisienne.

Quelques heures plus tôt, ce même jour, aux alentours de 8 h 20, un pêcheur de crevettes s’est présenté au commissariat de Berck-sur-Mer pour signaler la découverte, sur la plage, d’un corps d’enfant.

 

La soirée débuta vers 1 heure du matin. J’étais dans les starting-blocks, servant cocktails et coupes de champagne, faisant mine de ne pas reconnaître Isabelle Huppert, Valérie Lemercier ou Gaspard Ulliel, faisant mine de n’être qu’à ma tâche, considérant à la dérobée Niels Schneider et

Oulaya Amamra qui avaient reçu les Césars des meilleurs espoirs comme on lit un rapport du Giec.

À mesure qu’avançait l’heure, je compris qu’il ne se passe rait rien. À peine risquais-je de me faire tripoter dans les toilettes par un acteur ou un réalisateur vieillissant estimant, à la vue de mon uniforme, que c’était tout ce que je lui inspirais. Mais même ceci n’eut pas lieu, et pourtant ce n’est pas faute d’avoir déjà eu lieu lors d’autres soirées de ce genre plus sordides qu’un roman de Bret Easton Ellis. Quoi qu’il en soit, ce soir-là, sur les

coups de 4 heures du matin : rien.

Aussi me retranchai-je derrière le comptoir où survint, seule et d’une redoutable sobriété, Alice Diop.

Elle venait de recevoir le César du meilleur court-métrage pour Vers la tendresse – quarante minutes de témoignages d’hommes disant pour eux ce qu’est l’amour – et, après l’avoir posé sur le comptoir en m’envoyant un clin d’œil désabusé, elle m’adressa la parole, ce que peu de gens avaient fait jusqu’ici. De fil en aiguille, moi retenant les chevaux, elle saisit que j’étais

acteur, compatit vraisemblablement, voulut peut-être me dire que ce n’était jamais fini, que tout pouvait arriver, que rien n’arrivait jamais. Pour lui épargner cela, c’est moi qui parlai et posai les questions. Qu’est-ce qu’elle allait faire maintenant qu’elle avait obtenu un César ? Elle me raconta alors l’histoire d’Adélaïde et de Fabienne qui donnait son cadre à son prochain long-métrage, Saint Omer.

 

Une dizaine de jours après son retour chez elle, des policiers se présentent à son domicile, policiers à qui Fabienne dit : « Vous en avez mis du temps pour me trouver. »

S’ils en ont mis, du temps, c’est parce que Adélaïde, la petite fille de quinze mois retrouvée morte sur la plage par un pêcheur de crevettes, n’avait pas été déclarée à l’état civil. De son existence, il n’y avait donc aucune trace légale. Elle n’était, selon les termes de la loi, personne. Si son

corps n’avait pas été renvoyé par la mer, personne, hormis ses parents, n’aurait pu remarquer sa disparition.

 

Alice Diop dépliait l’histoire d’une voix fiévreuse. J’ignore si c’est parce

que le petit jour arrivait, parce que le Fouquet’s s’était vidé et que je l’écoutais sans plus avoir conscience du temps qui passe, mais Alice Diop racontait comme elle filmait, et le film, je le voyais.

 

Condamnée le 24 juin 2016 à vingt ans de réclusion criminelle pour le meurtre de sa fille, Fabienne avait fait appel. Un nouveau procès devait se tenir dans l’année. Ayant assisté au premier, Alice Diop ne s’y rendrait pas.

Elle m’expliqua avoir été très marquée par cette femme qui, comme elle l’énonça simplement, avait « déposé » le corps de sa fille sur la plage après s’être renseignée sur les horaires des marées – la « déposant » pour que la mer montante emporte son corps, précisant avoir répondu à des voix qui lui enjoignaient de le faire, bravant aussi la lune, très lumineuse ce soir-là,

projecteur braqué sur elle, éclairant son geste, l’exposant, elle qui désirait soustraire sa fille à un avenir noir, selon ses mots, une vie moins enviable que la mort qu’elle lui avait ainsi donnée après l’avoir allaitée une dernière fois, « déposée » sur le sable, bien emmitouflée dans une doudoune à capuche, puis quittée, courant sans se retourner, regagnant son hôtel et y passant la nuit, repartant le lendemain en suivant le même trajet qu’à l’aller mais, cette fois, sans sa fille.

 

Je sentis un froid mordre mon ventre.

 

Je glissai à Alice Diop qu’à l’entendre me dévoiler toute cette histoire, il me semblait que Marguerite Duras aurait pu en écrire le script.

Marguerite Duras, cette bonne vieille nympho de Maggie, ainsi que Jonathan l’avait qualifiée le jour de notre première rencontre – tout cela me semblait si loin –, Maggie se serait rendue sur place, à Berck-sur-Mer. Elle aurait marché sur la plage. Elle aurait cru reconnaître l’endroit exact où cela

s’était passé, où Fabienne avait « déposé » Adélaïde. Elle aurait trouvé le geste sublime, forcément sublime, elle y aurait vu l’éternel de la condition féminine, ce point de bascule où les mères elles-mêmes suppriment leur

fille pour leur épargner une vie de femme. Elle aurait parlé des couleurs de la mer, du vent, elle aurait parlé de la solitude, immense, incommensurable, de Fabienne. Elle aurait pris une chambre à l’hôtel Le Littoral, elle aurait demandé à avoir la même que celle de Fabienne, et là, entre ces quatre murs, elle aurait dit comprendre, voir la scène. Alors elle serait rentrée écrire rue Saint-Benoît, à Neauphle-le-Château ou bien aux Roches Noires. Elle en aurait peut-être même fait un film. Il y aurait eu une citation de Shakespeare en exergue, des lettres blanches sur un fond noir : « Déposez,

déposez votre honorable fardeau ». De longs travellings de la plage de Berck-sur-Mer et des plans fixes d’elle, Marguerite, fumant et écrivant dans la chambre de l’hôtel Le Littoral. Il y aurait eu, courant sur ces images, un texte dit en voix off par Bulle Ogier et Marguerite elle-même. D’une certaine manière, le film aurait remplacé l’histoire, le livre l’aurait ensevelie. Marguerite aurait confisqué l’existence de Fabienne et d’Adélaïde parce que c’est ce que font les écrivains, confisquer, enlever – substituer les mots à la vie.

Je ne sais si l’évocation de Marguerite Duras y fut pour quelque chose, toujours est-il qu’Alice Diop me demanda mon numéro de portable, à quoi je ne répondis d’abord que d’un rire amer, pensant : elle me fait le coup – jugeant que toute cette soirée définissait le mot cliché (étant moi-même un cliché sur pattes), estimant toutefois qu’un avenir à moi peut-être s’offrait.

Et quelques semaines plus tard, je décrochai mon téléphone d’où s’exhala une voix suave et déterminée :

— J’ai quelque chose à te proposer.

Loin de m’offusquer de ce tutoiement, je m’en réjouis et bredouillai un orgueilleux « C’est-à-dire ? » amoché d’un point d’interrogation obèse, comme si je n’avais pas de temps à consacrer à cette proposition parachutée du cosmos et s’écrasant à mes pieds comme un bout de satellite (disons) soviétique, peu désirable (technologie vétuste), contenant pourtant les plans de la bombe H – depuis mon séjour californien, mon esprit était parfois en surchauffe.

Alice Diop allait-elle me proposer un rôle ou m’inviter à faire le catering de son tournage ? Le mystère restait entier. Elle répondit simplement

qu’elle voulait me revoir.

Je lâchai mon accord sur une note trop paresseuse qui n’allait pas cesser, durant les quatre jours qui me séparaient de notre rendez-vous, de me hanter, considérant qu’à vouloir paraître détaché, j’avais loupé une marche. Et me voilà dégringolant à nouveau, luge inhabitée glissant hors des pistes un jour d’avalanche, prêt à me fracasser le crâne sur mon résidu d’amour-propre pourtant déjà tellement mis à mal par à peu près toutes mes expériences d’acteur – je continuais de dire acteur mais j’avais conscience

qu’il s’agissait quasiment, me concernant, d’un emploi fictif.

 

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