Star
Bronzer dans Il était une fois en Amérique…
Bronzer dans Il était une fois en Amérique de Sergio Leone, sauter à la corde dans Rocky de John G. Avildsen, courir sur un terrain de football américain dans M*A*S*H de Robert Altman.
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— Qu’est-ce qu’il y a de si important à se dire ?
Nicole n’avait pas déclenché sa vidéo. J’étais face à un écran noir.
— Tu ne veux pas allumer ta caméra ?
— Pour quoi faire ? C’est très bien comme ça, on s’entend, c’est le principal.
— C’est plus chaleureux de se voir, non ?
— Quelle heure il est chez toi ?
— Onze heures.
— Du matin ? Mais tu es où en fait ?
— Je suis à Los Angeles.
— Ah bon ? Los Angeles ! Quelle chance !
— Je te l’ai dit, tu sais.
— Oui, oh ça va, tu me l’as dit, c’était il y a un an. Tu n’as pas donné de nouvelles depuis, que je sache ?
— C’est vrai.
— Quand j’ai reçu ton mail, j’ai pensé que tu t’étais fait pirater. « Nicole,
peut-on se parler, c’est urgent. » Si tu ne m’avais pas relancée, je n’aurais pas répondu, je te le signale.
— Je ne te dérange pas ?
— Si, mon petit cœur. Je tourne demain, je vais me coucher tôt.
— Le tournage a commencé ?
— Mais oui, oui, oui : troisième semaine, déjà.
— Ça se passe bien avec Cotillard ?
Nicole était dans le sud de la France, elle tournait Mal de pierres.
— Je vais raccrocher, je te préviens.
— Est-ce que tu te souviens d’autres scènes de Miss None ?
— Oh là là… Non, écoute, non… Non, non. Pas maintenant… Oui ? Oui ? Oh là là… Oui, venez. Non, je suis fatiguée, tu sais.
Je l’entendais parler à d’autres personnes autour, elle devait être à l’hôtel, on lui livrait son dîner dans la chambre. Appeler Nicole, c’était toujours un
spectacle. Il n’était pas rare qu’elle mette la communication sur pause et revienne dix minutes plus tard après vous avoir oublié. Elle chantait, aussi, s’activait simultanément, se taisait de longues secondes, et quand venait le moment d’en finir, elle coupait brusquement alors que vous étiez encore en train de lui raconter quelque chose.
— Tu ne m’as décrit que la première scène et j’aurais voulu en savoir davantage. Si tu pouvais ne serait-ce que me résumer le film. Je ne connais même pas l’histoire.
— Non, je ne vais pas te pitcher le film, c’est ça que tu attends, en fait, un pitch ?
— Non, mais…
— Ce n’est pas un film qu’on pitche. C’est un chef-d’œuvre et les chefs-d’œuvre, ça ne se raconte pas.
— Je sais mais comme tu es fatiguée, je…
— Rappelle dans une heure, je vais manger un morceau, essayer de clarifier mes souvenirs, et on voit si j’ai du courage.
— C’est adorable, je…
— Pourquoi maintenant ? Et pour quoi faire ?
— Ce n’est pas urgent, c’est juste que ces jours-ci…
— Des baisers.
Elle avait raccroché.
Une heure plus tard, elle n’était pas connectée. La soirée passa, je scrutai sans arrêt son nom dans la liste de mes contacts, attendant que le signal vert apparaisse – en vain.
Pour occuper le temps, j’essayai de reconsulter l’interview du New York Times, mais cette fois on ne pouvait lire que 5 % du contenu, l’entretien était entièrement noyé dans une brume qui ne permettait pas de le parcourir.
Quant à Google Images, toujours rien. Ce n’était pas étonnant, Ariel, m’avait expliqué Jonathan, avait toujours refusé de poser pour les photographes. J’avais beau l’avoir brièvement aperçu quelques mois plus tôt dans Gloria, je ne parvenais pas à me le représenter.
— La seule manière pour toi d’entrevoir ce visage miraculeux, m’avait défié Jonathan, c’est de le traquer dans ses films.
Vers minuit, n’ayant reçu aucun signe de Nicole, je me couchai.
Mais le lendemain matin, surprise : elle m’avait envoyé un mail à 4 h 49.
Nuit difficile.
Te dire ce que je suis capable de rassembler du film, les flashs qui me reviennent. La première scène, tu l’as.
Ensuite un générique, mais je ne sais plus s’il était finalisé ou non. L’homme du plan initial s’éveille seul dans un lit double. Draps blancs froissés, lumière froide, petit matin. Il somnole encore un moment.
Lui, sifflant sous la douche, son dos.
Il agite un flacon de gel douche, se lave.
Déambulation dans l’appartement vide, on reconnaît la table aux bords arrondis. Il me semble qu’il mange un truc, debout. Il sème des miettes.
Il ouvre les rideaux occultant la baie vitrée.
Pleine lumière.
Des enfants sur la plage. Il les observe.
Il fouille dans un placard du salon, brise un verre, se coupe, ramasse les morceaux. Enfin trouve ce qu’il cherchait.
Cut sur lui qui photographie les enfants.
Toujours de dos, on ne voit jamais sa tête, tu te souviens ?
Il photographie. Visage dissimulé par l’appareil.
Irruption d’une enfant derrière lui.
« What about me ? » elle dit (c’était drôle).
Il la prend dans ses bras et la couvre de baisers. Un peu trop. Elle a trois ans. Il remplit un biberon de lait, le secoue, le lui fait boire.
Après, si je n’oublie rien, innombrables scènes sur la plage.
Beaucoup de plans du visage de la petite fille, yeux lac clair, dents du bonheur, boucles blondes, grande beauté.
Lui, comme une ombre autour d’elle.
Il lui court après, il la photographie sous tous les angles, il lui donne son goûter, l’aide à se moucher, lui tend des pelles et des râteaux pour construire des châteaux de sable, la chatouille, fait mine de la jeter à l’eau, la brandit dans les airs, la fait tourner, voyager. Il la soutient quand elle escalade un rocher, écrit des mots sur le sable mouillé avec elle. Il écoute ses peurs, ses histoires, il la décharge des coquillages qu’elle a ramassés. Il zippe son manteau quand elle a froid, essuie son nez quand il coule, remet ses lunettes de soleil mal ajustées, se prête à hue dada quand elle veut chevaucher son dos. Il la suit où qu’elle aille. Pas mal de plans de coupe. Des gens un peu surpris autour qui regardent ce spectacle comme si c’était étrange qu’un père s’occupe si bien de sa fille.
À la fin de la journée, il ramasse les jeux, nettoie les seaux puis tous deux rentrent. Ils croisent des promeneurs à qui la petite fait coucou.
Elle n’a pas de prénom mais elle appelle l’homme Daddy. Et lui, c’est là qu’on comprend le titre, la nomme « Miss None ».
Sur le chemin du retour, il répète en boucle « Miss None », comme un refrain, il lui pose la question, « Miss None ? », et elle rit à chaque fois avant de s’exclamer « Miss None ! » comme pour répondre : « Oui, c’est moi, c’est bien moi, cette petite Mademoiselle Personne. »
Impression très bizarre d’un jeu presque malsain, un père qui amoindrit sa fille après avoir tant pris soin d’elle.
Il la déshabille et lui fait prendre son bain. Avant le dîner, il joue encore un peu, maquille une poupée pour elle, se sert d’un torchon pour faire une marionnette. Il prépare le repas, découpe du jambon qu’il met dans un bol de purée, la nourrit. Choisit un livre, lui lit une histoire, fait défiler les images, tire les rideaux, éteint la lumière, enfin la couche. Routine d’une journée de vacances.
Ça semble ordinaire, mais à l’époque c’était nouveau de voir un homme s’acquitter de tout cela sans le subir. Il est manifeste que ce père sans visage aime le temps qu’il passe avec sa fille.
Tu as déjà un bon tiers du film, j’ai mis du temps à le recomposer dans l’ordre chronologique.
Des baisers
N.
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