Star
Menotter Pierre Niney…
Menotter Pierre Niney dans Oroville de Paul Thomas Anderson.
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— Alors, vieille salope ?
Jonathan m’accueillit dans son bureau avec l’air surexcité d’un enfant à qui l’on vient d’offrir des tickets d’entrée pour Disney World.
— Niney est imbuvable.
— Mais tellement sexy.
— Je ne me rends pas compte.
— Je t’assure. Il va tout déchirer, ce petit. Et sinon ?
— J’ai juste eu l’impression de passer une journée dans la peau d’Ariel
Winthrop, répliquai-je, déterminé à me faire mousser tout autant qu’à tester la cinéphilie de Jonathan.
— Par tous les trous du Saint-Père, tu connais Ariel Winthrop ?
— Je connais aussi son film, Miss None. Tu sais qui est Ariel, alors ?
— Je suis son agent.
Je ne pus masquer ma surprise.
— Son agent ?
— Oui. Je n’aurais pas dit non à plus, d’ailleurs.
Il éclata d’un rire lubrique.
— D’où l’affiche de Gloria.
— Entre autres.
— Pourquoi tu ne me l’as pas dit plus tôt ?
— J’ignorais que tu avais déjà entendu parler de lui. Même ici, peu de gens savent qui c’est. Comment ça se fait que tu le connaisses ?
— C’est une longue histoire.
— Mais encore ?
— Je connais Nicole Garcia.
— Nicole ? Non ? Mais enfin, j’adore Nicole ! Je l’adore. On s’est parlé il n’y a pas si longtemps pour un projet de film. J’adore cette femme. Son intelligence. Son insolence. Sa voix, mais sa voix !
— Tout le monde adore Nicole.
— Je cherche désespérément à la faire tourner. C’est la meilleure, bordel de fucking putain (trop de fucking à traduire). La meilleure que vous ayez
en France.
— Elle ne parle pas un mot d’anglais.
— Et alors ? Combien de mots anglais tu bredouilles, toi ?
— J’ai joué un petit rôle d’Anglais dans…
— Toi ? Un rôle d’Anglais ? Sainte Nonette de la Défonce, qui pourrait être assez détraqué pour te proposer un rôle d’Anglais ?
— Nicole.
Jonathan applaudit et tapa sur son bureau comme si les Giants de New
York avaient ravi le Super Bowl aux Broncos de Denver.
— J’y crois pas !
— C’est pendant le tournage qu’elle m’a raconté l’histoire d’Ariel et de Miss None.
— Une chose, mon vieux : tu n’arrêtes pas de dire Miss Known alors que c’est Miss None, tu saisis la différence ?
Je saisissais très vaguement.
— Tu dois prononcer le mot none comme le mot nun.
— Nun ?
— Oui.
— Qu’est-ce que ça veut dire ?
— Nonne.
— Nonne ?
— Nonne, oui. Bonne sœur. Religieuse. Clarisse. Ursuline. Béguine. Moinesse.
Je mesurais maintenant l’étendue de son vocabulaire grivois. Jonathan
était une encyclopédie papale à lui tout seul.
— Le film se prononce Miss Nonne ? repris-je pour être sûr.
— Oui.
— Je croyais que ça voulait dire Miss None.
— Ça veut dire Miss None puisque c’est comme ça que ça s’appelle.
— Mais tu dis que ça se prononce Miss Nonne.
— Oui. Ça se prononce. Mais ce n’est pas parce que ça se prononce Miss Nonne que ça ne veut pas dire Miss None. Plutôt, ce n’est pas parce que ça se prononce Miss Nonne que ça veut dire Miss Nonne.
— La confusion, arrête-moi si je me trompe, vient du fait que justement,
en prononçant none comme je le faisais, tu entendais known, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Ça y est, je comprends ! None veut dire personne alors que known veut dire connu, donc c’est antithétique.
— Si tu veux.
— Je croyais dire Mademoiselle Personne et tu entendais Mademoiselle Connue, c’est quand même drôle.
— Ç’a l’air hilarant.
Jonathan fixait l’un de mes lobes d’oreilles avec une expression d’écœurement très visible, comme si j’avais une énorme croûte purulente. Je relançai pour faire diversion :
— Tu me confirmes qu’il n’y a aucun moyen de voir le film ?
D’une main, je caressai mon lobe d’oreille pour vérifier qu’il n’y avait rien de suspect. J’avais vu Mary à tout prix, mais rien à signaler de ce côté-là depuis quelques jours.
— Affirmatif. J’imagine que Nicole t’a expliqué qu’Ariel l’avait détruit ?
— Oui, mais je n’arrive pas à croire que toutes les copies aient été brûlées. Dominique Sanda m’a parlé d’une polémique avec la Warner…
— Tu connais Dominique Sanda ?
— Je l’ai rencontrée sur le tournage du film de Nicole. On avait plusieurs scènes ensemble.
— Non mais regardez-moi cette nymphette en pénitence ! Tu es au courant qu’elle a disparu de la circulation ? Personne ne sait où elle est. Steven a voulu la faire tourner dans Lincoln pour jouer la femme de Daniel
Day-Lewis mais il n’a jamais réussi à la retrouver. Il s’est rabattu sur cette pisseuse de Sally Field.
— Elle vit en Uruguay.
— Je te demande pardon ?
— Dominique Sanda vit en Uruguay, à Montevideo.
— Tu es sérieux ?
— Pourquoi tu n’as pas demandé à Nicole ? D’ailleurs ça fait près de deux ans que j’attends de recevoir son exemplaire du scénario de Miss… Nonne.
— Comment se fait-il que cette onction de connasse détienne un exemplaire ?
— Ariel lui avait proposé le rôle.
— Absolument pas.
— Je te demande pardon ?
— Il n’a jamais été question qu’elle joue dans le film.
— Ah bon ?
— Ah oui.
— Elle m’a menti ?
— Je ne sais pas ce que cette petite suceuse a bien pu…
Je l’interrompis pour m’épargner son chapelet fleuri.
— Pourquoi m’aurait-elle menti ?
— Chéri, elle te draguait, voilà tout.
— Je ne crois pas.
Je me rappelai effectivement avoir ressenti un trouble pendant notre petit déjeuner.
— Elle n’a peut-être pas été approchée par Ariel pour jouer le rôle, mais elle doit quand même avoir un exemplaire du scénario.
— Et par quel miracle ?
— Je n’en sais rien.
— Pardon de te le dire mais chaque fois qu’il est question de ce film, tes yeux brillent et s’écarquillent, c’est presque gênant. On a l’impression que tu…
— Que je quoi ?
Jonathan utilisa ses épaisses mains manucurées pour mimer un geste obscène.
— Que tu copules avec l’image que ça fait naître en toi.
— Carrément.
— Je te le dis.
— Tu es juste un obsédé, Jonathan.
— Un putain d’obsédé. Comme tout le monde.
— En tout cas, elle m’a parlé d’une polémique avec la Warner qui aurait conservé une copie du film à l’insu d’Ariel.
— C’est fou, toutes ces copies fantômes qui circulent. Un script en Uruguay, une bobine à Burbank. Ce sera quoi la prochaine fois ? Une
capsule numérique dans le trou de balle de…
— Jonathan.
— Tout ça c’est du bullshit. Juste une histoire de fric, un litige sur le contrat qui traîne depuis des années et que j’ai à peu près réussi à régler malgré le silence d’Ariel. Il n’y a aucune copie nulle part. Zéro. Le film n’existe plus. Ariel non plus, pour ainsi dire.
— Comment ça ?
— Ce giton de mes deux ne tourne plus.
— Pourquoi ?
— Ça fait près de quinze ans. Pendant un moment, j’ai continué à lui soumettre les propositions qui m’arrivaient, mais il ne donnait jamais suite. Il ne m’a plus rappelé depuis 1999, alors autant te dire que je n’ai aucune idée de l’endroit où il peut bien être, ni même si ce Lazare en robe de foutre est encore en vie.
— C’est pour le retrouver que Nicole t’avait appelé ?
— Oui.
— Pourquoi est-ce qu’il a disparu ?
— Si je le savais.
— Il doit être mort.
— Pas forcément.
— C’est quand même bizarre qu’il ait rompu tout contact avec son agent.
— Non, ça arrive tout le temps chez nous. Les gens vont et viennent, ils atteignent la gloire, ils parviennent à être aussi riches et célèbres qu’ils le voulaient, et puis ils s’enterrent, tu ne les revois plus jamais et tu ne sais pas
pourquoi, c’est le principe même de cette industrie de baiseurs de derches. Elle te prend, elle te bouffe, elle te vide, et puis elle recrache ton squelette quand elle s’est bien gavée. Sans compter les suicides, les accidents et les internements.
— Et tu l’as vu, le film, toi ?
— Miss None ? Malheureusement oui. Une partie du moins. Un ours.
Jonathan s’enfonça dans son fauteuil.
— Le générique avait été réalisé par Elaine et Saul Bass. Leur nom ne te dit peut-être rien et pourtant tu les connais. Tu les connais notamment parce
que, rassure-moi, tu as vu Casino, West Side Story ou Spartacus, pour lesquels ils ont conçu les génériques. Celui de Miss None fonctionne à la manière d’un album photo, procédé plutôt classique, tu me diras, à cette différence près que les photographies apparaissant à l’écran sont vidées d’une partie de leur image. Elles sont découpées, trouées de blanc, comme si un enfoiré de maniaque en culotte de pisse avait raturé le visage censé y figurer pour l’effacer. L’oublier. Il y avait plus exactement trois photographies, et si ma mémoire est bonne, elles ne représentaient qu’Ariel.
Ariel adolescent puis jeune homme puis homme. Sa silhouette du moins, son corps, quoi, tu vois ce que je veux dire.
Jonathan m’indiqua également que les trois photographies étaient issues
de la collection personnelle d’Ariel : lui, fluet, posant le jour de ses quinze ans devant l’Empire State Building ; lui, athlétique, la vingtaine, contre le tronc de l’un de ces foutus conifères dont la résine dégueu te flingue un polo Valentino en moins de deux ; lui enfin, plus mûr, dans un costume de laine écrue, sortant d’une Cadillac. Trois photos en noir et blanc retravaillées par le couple Bass et exposées au spectateur putatif de Miss None. (Je traduis assumed par putatif parce que j’aime bien mais aussi parce que ça a le mérite d’être le mot juste, pour une fois.)
Sur ces trois clichés, l’être sans visage qui se devine malgré le blanc voit son corps évoluer : frêle puis musculeux, sur une vingtaine d’années, des quinze ans d’Ariel à ses quarante ans – âge fatidique où non seulement la fertilité décroît pour qui veut procréer (et même chez les hommes, on l’ignore trop, m’avertit Jonathan) mais surtout la densité neuronale, laissant les êtres que nous sommes dans un état de viduité alarmante –, véritables zeppelins voués au crash dans une campagne pluvieuse à peine vallonnée (l’image est de moi, elle remplace ici l’inventaire salace auquel Jonathan se
livra complaisamment).
— Bon, pour être tout à fait franc, je me suis endormi pendant la projection, tellement c’était lent, alors hormis le générique, je ne me souviens de presque rien, il me semble qu’il y avait une scène où il était à poil en train de cuver sur la table de son salon, et puis une scène de cul
interminable comme à peu près tous les plans. Tu devrais aller voir Andrès Garcìa de ma part, il a composé la musique, il doit avoir plus de souvenirs que moi. Je te file son mail, si tu veux.
— Il a un lien avec Nicole ?
— Pourquoi ?
— Garcia ?
— Tu sais combien de Garcia il y a à L.A. ? Et dans le monde entier, à ton avis ? Aucun lien, je peux te l’assurer.
— Je demandais juste.
— Nicole ne t’a pas raconté le film ?
— Juste la première scène.
— Interroge-la. Elle doit s’en souvenir. C’est l’une des seules à l’avoir vu fini. Et puis elle aura peut-être une fournée d’anecdotes à te raconter sur le tournage. Je n’y ai pas assisté, moi, j’ai suivi ça de très loin, je ne peux pas t’en dire plus, d’autant que je lis toujours les scénars en diagonale.
— Je vais appeler Nicole, tu as raison.
— Pourquoi tu t’intéresses autant à ce film ?
— Je ne sais pas si c’est le film ou Ariel qui m’intéresse.
— Je ne suis pas sûr qu’un mec qui a tourné dans plus d’une centaine de films mais que personne ne connaît soit digne d’intérêt.
— Tu es sérieux ?
— À propos de quoi ?
— Il a tourné dans cent films ?
— Cent dix-sept, exactement. En trente ans de carrière. Mais qui s’en
souviendra ?
— Monsieur est rancunier.
— Quand on s’est battu comme je l’ai fait pour un fou pareil, il y a de quoi avoir les burnes en pétard quand il te claque entre les doigts.
— Cent dix-sept films… C’est quand même une carrière incroyable pour un acteur.
— Je t’arrête tout de suite, ce n’était pas un acteur, c’était un figurant.
— C’est la même chose.
— Ah non. Du tout. Du. Tout.
— Moi hier, sur le plateau, j’étais figurant et pourtant j’ai joué.
— Tu as eu l’impression de jouer.
— Non, j’ai joué.
— Non. Mets-toi bien ça dans le crâne : il y a les acteurs d’un côté et les figurants de l’autre. Comme dans la vie. Il y a les premiers rôles. Et ceux qui font tapisserie. Ça n’a rien à voir. Ariel, c’était de la tapisserie. Alors attention : de la tapisserie tissée main, je dis pas. Grande classe et grande qualité du produit. Mais ça reste un figurant. Un mec qui passe. Un mec qui fait un truc à la con dont tout le monde se fout. Un mec dont tu ne
remarques la présence qu’une fois qu’il n’est plus là. Tu as juste cru le voir. Mais tu n’en es pas certain. Et c’est à ça qu’il sert. Te faire croire qu’il y avait quelque chose à voir alors qu’en soi il n’y avait que dalle. Rien d’important, du moins.
— Pardon de te le dire mais chaque fois qu’il est question d’Ariel, tes yeux brillent et s’écarquillent, c’est presque gênant. On a l’impression que tu…
— Ta gueule.
— Qu’est-ce que tu aimais chez Ariel ?
— Tu m’emmerdes.
— Tu as eu une histoire avec lui ?
Jonathan commença à se masser les tempes.
— Ce sale fils de partouzeur était une saloperie de beau mec. Il avait un corps de rêve. Des épaules superbement rondes et des pectoraux saillants juste comme il faut. Je les aurais volontiers caressés dans Il était une fois en Amérique. Des cuisses magnifiquement sculptées. On les aperçoit quand il
s’entraîne dans Rocky. Des hanches droites et des fesses d’acier, rebondies, une paire de fesses à se damner, un cul, Sainte Chienne de Dieu, mais un de ces culs – cul admirablement mis en valeur quand il court dans Mash. Et pour le reste, des yeux bleus…
— Lac sombre…
— Un nez de gravure de mode, des lèvres charnues qui n’attendent que les tiennes. Enfin celles d’Edith.
— Sa femme ?
— Oui.
— Ce n’est pas Meredith ?
— Edith, je te dis, tu es bouché ? Une chevelure de prince, comment dire, arménien, ouais, un putain de prince arménien. Avec un charme pas humain et un sourire avare qui lui faisait plisser l’œil droit. Littéralement, tu tombais.
Jonathan avait le regard perdu dans un monde où je ne pouvais le rejoindre. Ses yeux s’embuaient.
— Il avait un visage insensé. Miraculeux. Un visage qui te mettait à terre et que tu n’osais presque pas embrasser de peur de l’abîmer, mais un visage
que tu mourais d’envie d’embrasser, en fait, un visage que tu brûlais de… De bouffer, de lécher, un visage que tu voulais contre le tien, contre ta peau, la peau de ton cou, ici, juste dans le creux, un visage que tu voulais désespérément sentir parcourir tout ton corps pour qu’il te vénère, qu’il ne voie, n’aime et ne baise que toi.
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