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Ramasser les ordures…
Ramasser les ordures dans The Rain People de Francis Ford Coppola.
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JANET MASLIN : Vous regrettez parfois ? ARIEL A. WINTHROP : Quoi donc ?
De ne pas… avoir joué davantage ?
Grands dieux, non !
Dans l’interview que Janet R. Maslin, fameuse critique de cinéma américaine, a réalisée pour le New York Times le 16 février 1999 (titre d’ailleurs évocateur : « The Perfect Stranger »), Ariel dit Holy shit, no ! J’ai
traduit Holy shit par Grands dieux après avoir longuement hésité avec Putain de bordel, mais c’est toujours un peu délicat les jurons en anglais, on ne sait jamais si c’est très vulgaire ou très pieux, les deux à la fois sûrement comme chez les Québécois, seulement ça ne marche pas toujours chez nous les Vierge de putain, Sainte Merde de Dieu et autres Christ l’enculé, ça ne sonne pas pareil, voilà pourquoi j’ai opté pour Grands dieux.
Apparaître, c’est ce qu’il y a de plus beau pour un acteur, je crois qu’il n’y a que ça, au fond, qui m’intéresse… apparaître.
Pourquoi, d’après vous ?
Parce que ça suppose, immédiatement après, de disparaître. On s’épargne ainsi le risque de déplaire, ce qui est la pire des hantises pour les acteurs, et au fond pour n’importe qui sur cette terre, je veux dire, déplaire… Il n’y a tout simplement pas le temps pour ça quand on ne fait que des apparitions.
Le temps pour quoi ?
Pour lasser, décevoir et, d’une certaine façon, mourir dans le regard des autres. J’ai l’impression, en ce qui me concerne, de rester vivant parce que je suis… bref. Bref comme une comète. Elle passe, on la regarde filer, et puis voilà, that’s it.
Vous n’auriez pas envie de creuser un rôle ?
Pour quoi faire ?
Je ne sais pas… pour aller au bout d’un personnage, donner à sentir tout un parcours, des émotions, marquer les esprits, comment dire, compter ?
Je n’ai jamais été doué pour les maths.
Janet Maslin note ici un silence gêné – awkward silence.
Plutôt qu’apparaître, est-ce que ce n’est pas ce que souhaite tout acteur ? Aligner des chiffres ?
Durer.
Mais je dure… oh je dure… je dure peu à chaque fois, c’est vrai, et pourtant, vous me voyez, je suis là, devant vous, j’existe, après une carrière comme la mienne, j’existe encore, alors au fond, à choisir, je veux dire : me farcir des tour nages (stuffed with shootings) sans fin puis être balayé par la première starlette venue avant d’être englouti dans l’al cool, les amphétamines et les tabloïds, ou bien durer par ma rareté… Qu’est-ce que je raconte ? Pas ma rareté, ma pin grerie, voilà, parce que c’est ça, comme tous les nuls en maths, moi, je suis d’une effroyable pingrerie, chaque seconde me coûte, alors autant qu’elle soit inoubliable, pas vrai ?
Après avoir quitté Nicole passablement éméché, j’étais monté dans ma chambre et m’étais assoupi. Quelques heures plus tard, réveillé par le son d’un téléviseur provenant de la chambre voisine, j’avais commencé à vagabonder sur internet.
J’étais intrigué par l’histoire d’Ariel, je voulais en savoir plus sur cet
homme elliptique, un peu braque – au moins voir son visage, plonger mes yeux à moi, cuivre oxydé tendance fiente, dans son lac sombre.
Mais hormis un lien vers le site dédié aux archives du New York Times qui retranscrivait l’entretien (l’article était payant), il n’y avait rien. Les rares résultats qui s’affi chaient proposaient de migrer vers des profils Facebook ou Insta gram, des Ariel vivant à Winthrop – banlieue nord du Massachusetts – et affichant des visages poupins aux joues érythémateuses, des pages LinkedIn détaillant les parcours et compétences de tous les Ariel
passés par l’université Winthrop – j’appris à cette occasion qu’il existait une faculté portant ce nom en Caroline du Sud –, des extraits de livres en anglais où apparaissaient, séparés, les deux mots prisonniers d’une gangue fluo, des suggestions du moteur de recherche me signalant l’existence d’une lessive homonyme, et toute une foule de notices imbitables détaillant statistiques ou résultats sportifs – non, hormis cela, je ne trouvai rien
d’autre.
La rubrique « images », même, ne proposait aucune photo graphie plausible de lui. Ni de son regard. Aucune vidéo non plus ne reprenait la scène de la mèche de cheveux. Pas la moindre trace de lui, comme si son existence matérielle avait résisté à la transposition numérique, contré la vague, comme s’il avait poussé au bout sa logique de figurant, furtif occupant d’une microscopique parcelle de l’espace digital, simple entrefilet.
Ariel, me disais-je, déçu autant qu’excité par la prouesse, n’était qu’une
tête d’épingle, une allusion de spécialiste, une note de bas de page en caractères minuscules, un crédit oubliable au fin fond d’un index encyclopédique – une vie invisible.
Est-ce que vous proposez vous-même les actions que vous accomplissez à l’écran ? Je préfère parler de gestes, ce sont des gestes, chaque fois des gestes. Ce n’est pas moi qui les propose. Ils sont dans le scénario. Il y a des notations du type : « On passe l’aspirateur » ou « Quelqu’un est affalé sur le comptoir ». On me fait lire les dernières versions, et je choisis celui que j’ai envie de faire parmi les gestes qui sont décrits ici ou là. Je choisis quel « on », quel « quelqu’un » j’ai envie d’être. J’essaie de ne pas me répéter, de ne pas servir un scotch dix fois, j’essaie de varier, d’explorer chaque fois de nouveaux gestes. De film en film. Ça m’intéresse, ça. Le geste. Qu’il soit clair, net, que la trajectoire soit sans ambiguïté. La vie est tellement ambiguë, je crois que ça me fait du bien que dans mon travail les choses soient limpides.
Vous avez conscience que vous avez l’air un peu fou ?
Pourquoi ?
Vous ne trouvez pas ça… bizarre ?
Qu’est-ce que vous trouvez bizarre ?
Vouloir si peu. Je crois que c’est ça qui me surprend. Vouloir si peu. C’est parce que vous jugez que c’est peu.
Ça ne l’est pas ?
Non.
Certes, sauver Gena Rowlands, ce n’est pas rien, mais enfin…
Je voudrais dissiper un malentendu. Je déteste cette scène. Pour moi, c’est une trahison. John Cassavetes m’a trahi.
Je ne devais, au départ, que lui tendre un petit peigne avant son entrée en scène. C’est le geste que j’avais choisi. Je le trouvais net. Pas question de me substituer à elle. Le film raconte ça, d’ailleurs. Que les femmes n’ont pas besoin des hommes. L’inverse est faux. Les femmes, elles, n’ont aucun besoin des hommes. Aucun. Le peigne, ça symbolisait ça pour moi. Je suis superflu. Net. Clair. Sans ambiguïté. Mais John a voulu qu’on improvise, ce que je déteste. Il trouvait que j’étais trop mécanique avec cette histoire de peigne. « Robotique », il répétait. La journée avait été longue, on était fatigués, alors il m’a dit : « On va essayer autre chose, tu vas lui remettre une mèche de cheveux. » J’ai pensé à tort que c’était clair, je n’ai pas été assez vigilant, je n’ai pas perçu la portée de ce geste. Vous savez, John est le cinéaste qui a le mieux filmé les femmes, parlé d’elles aussi, mais c’est parce qu’il a créé avec elles. Je crois qu’il était une femme et un homme en même temps. En tout cas, il n’était pas qu’un homme quand il filmait ou jouait. Bon, mais avec la mèche, je ne sais pas, je lui ai obéi, je l’ai fait, et Gena m’a regardé avec de tels yeux, forcément, c’est la plus grande actrice de l’Histoire, alors il s’est passé quelque chose, et moi je n’ai pas tout de suite compris ce qui se jouait. Ce n’est qu’en voyant le film que j’ai été choqué par le plan. Je lui ai dit et on s’est fâchés. Mais pour Gloria, il m’a rappelé alors j’ai proposé, comme une revanche, d’apparaître dans une scène où Gena me gifle. Ça s’est très bien passé hormis le nombre de prises qu’on a dû faire et le nombre insensé de beignes que Gena m’a collées, mais ça nous a tous réconciliés, je crois. John m’a même dit que j’avais raison pour la mèche de cheveux. Il trouvait que c’était le pire plan du film, il aurait dû le couper mais il n’avait pas osé pour une seule raison, me disait-il : parce que c’était moi.
Ça vous a flatté ?
Je peux comprendre ses regrets. Moi, je donnerais n’importe quoi pour rallumer un joint dans Serpico.
Pourquoi ?
Parce que je le fais avec un autre enjeu que celui pour lequel j’ai été engagé.
C’est-à-dire ?
C’est le début de ma carrière. Je veux bien faire. Je veux qu’on me voie bien faire. Donc je suis mauvais.
Pourquoi un acteur serait mauvais parce qu’il désire qu’on le voie ? N’est-ce pas le métier même de l’acteur de chercher, non, de demander à être vu ?
Rien n’est plus différent du métier d’acteur que ça.
C’est-à-dire ?
Un acteur doit, par-dessus tout, aspirer à une chose au moment où il entre en scène ou au moment où il entend action, c’est (…)
Fin du contenu gratuit. Le reste de l’article était flouté et occulté par un cadenas assorti d’un lien vers des formules d’abonnement sur lequel je cliquai aussitôt, écarquillant les yeux en avisant la somme exorbitante dont
il fallait s’acquitter pour avoir le droit d’achever sa lecture. Je balan çai quelques secondes.
On m’affirmait que j’avais lu 65 % du contenu, ce taux acheva de me convaincre. J’estimai en savoir assez sur cet illuminé un rien vaniteux sous ses dehors d’ascète à la dérive. Ce raté s’efforçant de justifier pourquoi il n’avait jamais percé. Ce figurant qui s’était complu dans une non-carrière. Tant pis pour les secrets gisant à la disposition des nantis férus d’art brut, je fermai la fenêtre et en restai là.
1. Un chapeau donnant quelques repères sur Ariel introduit ces propos, mais il recoupe les informations déjà transmises par Nicole.
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