Star
Il me fallut plusieurs…
Il me fallut plusieurs visionnages du même film pour m’assurer que c’était bien Ariel que je distinguais furtivement dans tel plan. Pour Gloria, je m’étais rappelé, au moment de voir la scène avec Madeline, qu’Ariel recevait une gifle ainsi qu’il le racontait dans son interview, je n’avais donc eu aucun doute malgré la réjouissante et constante castagne à laquelle s’adonnait Gena l’Amazone. Mais l’image d’Ariel était très vague encore dans mon esprit, je ne pouvais pas mettre ma main à couper que c’était lui, cet homme un rien dégingandé qui servait un bourbon à la même Gena
Rowlands dans Une femme sous influence.
Je me repassai plusieurs fois la scène.
On discernait à peine son visage, je ne parvenais pas à percevoir des traits aussi marquants que ceux décrits par Jonathan. Ariel n’apparaissait que dix secondes à tout casser, c’était si éphémère que le cerveau n’avait presque pas le temps d’intégrer qu’un véritable être humain était en train de tendre un verre rempli de scotch à Mabel. Même en mettant sur pause, c’était presque impossible d’avoir une image stable de lui. Cela corroborait ce que
Jonathan m’avait dit à propos des figurants.
Je m’y résolus et consignai sur un carnet le geste qu’Ariel exécutait.
Servir un scotch à Gena Rowlands dans Une femme sous influence de
John Cassavetes.
J’allais consciencieusement réitérer pour chaque film, manière pour moi de garder une trace de ce qui, dans chaque chef-d’œuvre – la filmographie
d’Ariel n’était pour ainsi dire jalonnée que de cela, c’en était effarant – constituait sa part la plus insignifiante.
Porter une valise dans Le Crime de l’Orient-Express de Sidney Lumet, un
smoking dans Chambre avec vue de James Ivory.
Les premiers jours, j’allais lentement.
Pédaler dans Une histoire vraie de David Lynch.
J’étais tellement concentré que je me fatiguais vite. Je ne réussissais à voir qu’un seul film par jour avant de me rendre au Stella, et j’y passais plusieurs heures car il me semblait qu’Ariel était un nouvel homme à chaque fois.
Photographier Robert De Niro dans Raging Bull de Martin Scorsese, siffler Dustin Hoffman dans Tootsie de Sydney Pollack.
Ce n’était pas Charlie qu’il fallait chercher, avec son polo rayé rouge et blanc, c’était une silhouette toujours différemment vêtue, engagée dans des actions tellement anodines qu’elles étaient souvent invisibles, un être majoritairement passif, se contentant d’être là. Une présence minimale – fulgurante, aurait dit Nicole –, atone, aurais-je corrigé.
Être affalé sur un comptoir dans Meurtre d’un book maker chinois ou somnoler dans Husbands de John Cassavetes, lire le journal dans Out of Africa de Sydney Pollack, traverser la rue dans Panique à Needle Park de Jerry Schatzberg.
Outre son physique, qu’est-ce qui valait à Jonathan et Nicole cette fascination pour ce fantôme nonchalant, ce paresseux loser avec qui, malheureusement pour moi, je me trouvais de périlleuses accointances ?
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