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Allumer un joint…
Allumer un joint dans Serpico de Sidney Lumet.
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Affalé sur la petite table de bois noir, peinte ainsi par je ne sais quel régisseur alcoolique n’exerçant plus depuis des lustres, noir parce que ici au théâtre, mesdames et messieurs, tout se doit d’être noir tels les abysses de l’âme humaine que l’on sonde – il suffisait toutefois de s’approcher pour constater que le noir se voyait moins que les nervures effilochées du contreplaqué, idem d’ailleurs pour toutes les lattes fatiguées du soi-disant parquet censé former ce qu’on a coutume de nommer les soi-disant (néanmoins mythiques) planches, tout ceci donnant à sentir un climat de
négligence crapuleuse inversement proportionnel au tarif mensuel appliqué par l’établissement –, affalé, donc, sur les ruines de l’idéal athénien (tentant surtout d’éviter les échardes), je jouais.
C’était une scène de rupture, j’incarnais le mari quitté. Henrik Ibsen, dont je ne saurai jamais s’il est norvégien, danois ou russe, avait commis le texte original, laborieusement transposé par je ne sais quel traducteur septuagénaire à la peau grenue ayant, au cours de sa « carrière », davantage abusé de jeunes actrices (ou acteurs, j’ai un doute) que véritablement traduit des pièces depuis une langue dont il ne déchiffre de toute façon pas un traître mot, déléguant la besogne à ses victimes. Ce quidam, longtemps incrusté dans le milieu, avait ainsi supposé que cette phrase aurait un sens et
j’étais là, moi, contraint de bredouiller une poignée de mots forcés au pied-de-biche dans la bouche du bien nommé Torvald, car c’était ce bien nommé Torvald que j’interprétais, personnage échappé de la fameuse Maison de poupée.
Ma partenaire était pleine de conviction, je n’en manquais pas, même si la mienne semblait moins perceptible.
Elle, qui jouait Nora, était en train de me dire qu’elle me quittait, qu’elle n’avait été qu’une poupée (ceci explique cela) entre les mains de son père avant d’échouer entre les miennes, celles de Torvald en tout cas, qu’elle me laissait nos progénitures, qu’elle ne reviendrait pas et qu’il m’appar tenait
désormais de « trancher ». Elle vociférait ce verbe, « Tranche, Torvald », et si je ne saisissais pas un traître mot de ce que la raclure avait voulu retranscrire du génie sophistiqué, je faisais cependant mine de comprendre et m’affublais d’une expression de stupeur.
Je prétendais donc, et m’indignais et m’agitais et m’offus quais, etc. En vérité, je ramais. C’en était trop pour Nora qui dégoupilla une monumentale gifle (torgnole), visant mal la joue, lui préférant mon oreille droite qu’elle rabattit violemment contre le côté gauche de mon crâne (duquel l’oreille
martyre mit d’ailleurs plusieurs minutes à se décoller), perçant mon tympan dans la manœuvre à en juger par la douleur faramineuse qui faisait tourner au-dessus de mon crâne, comme dans les dessins animés, une auréole criarde de poussins piauleurs. Mes jambes flageolèrent, j’eus quelques secondes de blanc, je me tus, je ne savais à vrai dire plus si je respirais. Je finis par tomber à genoux, sonné. Je me souvins à ce stade que j’avais encore du texte (perpétré par le quidam), rien ne me revenait, alors en désespoir de cause je braillai plusieurs « Noraaaa » d’une voix d’adolescent
qui mue.
— Merci, coupa notre professeur d’art dramatique puisque c’est ainsi qu’on a coutume de nommer les acteurs sous-employés faisant œuvre de « pédagogie » dans ce genre d’écoles aux tarifs exorbitants qu’à cette époque je fréquentais.
Je me redressai avec peine, n’osant pas immédiatement lever le regard vers ledit professeur se tenant à la proue d’un public de compétiteurs apathiques espérant le naufrage. J’attendais les commentaires sur notre prestation, notre scène, même si je n’entendais plus grand-chose.
Je m’assis sur la chaise d’écolier rouillée qui constituait, avec la table mal calée, notre principal élément de décor, je dirigeai les yeux vers ma
partenaire écarlate et triomphante, certaine d’avoir pulvérisé toutes les Nora l’ayant précédée. Elle n’eut pas un mot pour s’excuser de la baffe qui n’était pas prévue, pas plus que pour m’indiquer les démarches à suivre afin de percevoir une pension d’invalidité puisqu’il ne faisait désormais aucun doute que j’étais sourd (comme Beethoven en son temps, pouvais-je me rassurer). Non, elle se tenait droite et victorieuse, prête à recueillir les
louanges dudit professeur qui, cela m’était apparu au fil des cours, était clairement incontinent – à moins que nos performances soient accablantes au point qu’il lui faille sortir de la salle à intervalles réguliers pour se réveiller au contact du dehors, hypothèse au fond plus plausible maintenant que j’y pense.
C’est qu’on ne peut pas éternellement boire des Americanos avec Nicole Garcia, la vie réelle reprend le dessus et, me concernant, à l’hiver 2013, la vie réelle se résumait aux cours privés d’art dramatique que je m’acharnais à suivre afin de préparer les concours d’acteurs – concours nationaux, comme on a coutume de les nommer lorsque l’on veut se convaincre du prestige de ses ambitions –, une poignée d’établissements disséminés dans
l’Hexagone dont les seuls sigles suffisent à trouer l’estomac de tout aspirant comédien.
Car on ne peut pas non plus jouir éternellement de l’aura conférée par un
(très) second rôle dans un film de Nicole Garcia – même s’il arrive qu’on prie finalement pour être coupé au montage –, on se doit d’écouter les commentaires de son maître.
Après un silence étonnamment long, quelques inspirations muées en soupirs las, Didier, puisque tel était le nom du maître, plaça les doigts, qu’il avait courts, sur ses yeux, ses tempes, son front. Il fit mine de réfléchir, on sentait qu’il forçait. Ses phalanges trapues se recroquevillèrent, de la vapeur s’échappa de son cuir chevelu pourtant soyeux – coupe soignée du vieux
beau : sel, poivre, vaguelettes et gomina –, le langage tentait de se frayer un passage dans les arcanes de sa matière cérébrale.
Quelques syllabes opportunément conservées en cas de besoin vital semblèrent s’agglomérer pour former des syntagmes, une phrase menaçait de naître, elle hésitait encore, il y avait la conjugaison – c’est le présent de l’indicatif, oui, mais l’auxiliaire est retors, il se donne moins facilement qu’un bon vieux premier groupe pas prise de tête, et puis l’accord, comment faire, quel est le sujet, à quoi faut-il accorder ce qui remonte le cours de la mémoire comme un saumon d’élevage pris dans la nasse de son unité de stabulation, vague souvenir trop rarement activé –, on allait tout de même
tenter quelque chose.
Le visage de Didier se contracta dans la tentative d’arti culation, sa température rectale avait dû grimper en flèche, il poussa, rougit, sa pensée complexe et singulière avait bel et bien fini d’arpenter l’alvéole neuronale résiduelle. Elle se projeta directement dans sa bouche cernée par de splendides facettes nacrées appliquées pour un prix inavouable deux ans plus tôt, le son éclata enfin et laissa résonner à mon oreille encore valide ces mots précieux et dont la profondeur allait m’habiter pendant des années :
— C’est pas bien.
Répétée plusieurs fois, la sentence fut même, suprême raffinement de cruauté, affublée d’un adverbe modalisateur qui intensifiait la blessure :
— C’est vraiment pas bien.
Puis la nature rustique de Didier reprit le dessus, il retrouva sa fougue virile, sa grossièreté un temps qualifiée d’« impayable » par un critique sensible à la laideur, et assena une formule plus crue :
— J’vais même vous dire, c’est d’la merde. De la grosse grosse merde.
Revenu sur les bancs du public, je m’enfonçai dans l’ombre, bras croisés, je tentai d’écouter les éructations de Didier sans me laisser déconcentrer par les scénarios qui affluaient dans ma tête au rythme de ses postillons
jaunâtres – aller aux urgences ? ça existe les urgences ORL ? débarquer sans rendez-vous chez un médecin généraliste ? simuler un malaise afin d’être emmené par les pompiers et éviter la queue à l’accueil de l’hôpital ?
Je peinais à gonfler d’un sens utile les menaces bonhommes enquillées par Didier, il riait gras trop régulière ment pour que je ne sois pas parasité par son timbre d’erreur de la nature. Il finit par résumer son analyse critique comme suit :
— Z’êtes pas prêts.
Didier avait du métier, de la bouteille, il était renommé dans tout Paris pour cela : son tempérament. Il ne s’embarrassait pas, il ne ménageait pas ses élèves, il disait les choses tout net (avec une remarquable économie et un talent hors pair pour trouver les formules qui claquent).
Qu’on ne vienne donc pas le faire chier – je visualisais quand je songeais à lui une sorte de bouledogue anglais au regard torve, filet de bave suspendue à la babine alourdie, crocs fétides –, il avait préparé des générations de jeunes gens aux concours, il en avait fait rentrer plus d’un (je me demandais par quel (miraculeux) malentendu), il avait l’un des meilleurs taux de réussite de la capitale, les scènes de conservatoire, ça le connaissait – même s’il n’avait plus mis les pieds sur un plateau depuis 1998, c’était à sa sortie (son éviction) de la Comédie-Française, il y avait
passé trois ans comme pensionnaire et portait ce trophée en médaille autour de son absence de cou. Il profitait d’ailleurs de son indigence pédagogique et artistique pour en parler régu lièrement, on y avait droit, à vrai dire, à chaque cours. Il récidivait, rappelant qu’il avait joué, lui, dans la salle Richelieu, la mythique salle Richelieu, qu’il avait donné, lui, Molière, Marivaux, Racine comme on octroie à la populace un relèvement du taux du livret A, oui, il avait foulé les marbres de cette maison légendaire, il en avait été, lui, l’un des visages, et l’un des plus prometteurs.
Pour mettre fin à notre supplice – ou à celui de Didier étant donné qu’il ne savait pas quoi dire de plus que merde bouse chiasse, mais surtout pas quoi faire pour nous mener dans la bonne direction de la scène, si tant est
d’ailleurs que cette scène fût jouable (je précise qu’il avait établi une liste de dix scènes du répertoire, celles qu’il avait jouées lui-même, et quand venait le moment de faire le choix de celles que l’on présenterait aux concours, il nous imposait invariablement les mêmes, les siennes, et s’affligeait de notre incapacité à l’égaler) –, l’un des plus paresseux d’entre nous lui demanda pour la énième fois pourquoi, justement, il avait été écarté (viré) de la maison de Molière.
Didier se raidit comme si on lui avait subrepticement introduit un
suppositoire antidiarrhéique, il prit alors une expression désabusée, lèvres pincées, secoua la tête et laissa échapper un petit rire narquois :
— Je dérangeais. Je voulais faire du cinéma, je commençais à décrocher pas mal de rôles et ça ne plaisait pas à l’administrateur de l’époque. Je prenais trop la lumière, ça menaçait la troupe, alors on m’a demandé de choisir, et sans hésiter, j’ai repris ma liberté pour vivre mon rêve de cinéma.
Ledit rêve se composait, d’après mes recherches, d’un rôle de présentateur télé dans Jet Set de Fabien Onteniente (il y arborait une élégante coupe mulet), d’un autre rôle de dealer dans La Beuze de je ne sais qui (coupé au montage, apparemment) et d’une demi-douzaine d’apparitions comme récurrent dans les dernières saisons d’Une femme d’honneur où il incarnait, aux côtés de Corinne Touzet, l’adjudant Théobald Maton.
Ma partenaire et moi n’étions donc pas prêts. Ces quelques mots tournaient dans ma tête, je les ruminais et je n’écoutais plus le récit de Didier, je n’en avais de toute façon plus la capacité technique. Je connaissais déjà la description salace des coups qu’il avait infligés aux partenaires féminines qui avaient eu le malheur de devoir se farcir Figaro,
Sganarelle ou Lubin quand ces pauvres-là avaient eu le malheur de lui prêter leur langage, le droit de cuissage et autres frivolités imposées par cette répugnante andouille –, je pensais à tous ces moments où je n’avais pas été prêt, ces incessantes occasions manquées, toutes ces circonstances malvenues où le monde m’avait dit que le problème venait de moi.
Ce plan dans Les Bureaux de Dieu réalisé un jour où il y avait pénurie de figurants, où j’avais été choisi à la volée puisque j’étais là, stationnant dans les couloirs en quête d’un sens à donner à ma présence quand Nicole ne tournait pas, moi donc désigné pour jouer avec une autre un couple venu à l’accueil du planning familial, ma joie de me savoir furtivement présent dans cette aventure, ma déception au moment de découvrir le plan en
question, littéralement coupé en deux par le cadre de Claire Simon, rejeté en dehors du champ quand ma partenaire, elle, apparaissait dans toute sa jeunesse, et moi, amputé d’une moitié de moi-même, blason mutilé. J’étais renvoyé à ma demi- nature d’être humain, pas encore prêt à être saisi en entier, petit bout de ce que peut-être un jour je deviendrais si le Dieu de ces bureaux se décidait une fois pour toutes à être avec moi.
Cette autre fois au lycée où, dirigé dans Tartuffe par une intervenante lymphatique et abusive soi-disant metteuse en scène, j’avais d’abord été pressenti pour être Tartuffe lui-même, passant des semaines à apprendre le texte, avant d’être distribué en Orgon, bien plus accordé à ma nature
crédule, semblait-il, assigné ensuite à Damis car son énergie adolescente me correspondait mieux, assurait la metteuse en scène. Chaque répétition qui passait m’enfonçait, je prenais un rôle et devais l’abandonner aussitôt puisque je ne convenais nulle part. Alors ce fut vers le costume de Madame Pernelle que l’on m’orienta.
— Et pourquoi pas ? avait lancé la metteuse en scène dans un rire de gorge interminable, moi m’escrimant dès lors à jouer les vieilles grincheuses, affublé d’une robe de dentelle saumon et d’un chapeau de
mariage, avant d’être finalement relégué au rôle de Flipote (je défie quiconque de savoir qui est Flipote), cette domestique muette et consanguine suivant sa maîtresse, la Pernelle, comme un bouledogue anglais, n’ayant pas même un hémistiche à débiter.
Du rôle-titre au rebut sans réplique, j’avais dégringolé les marches de la gloire sous les regards gourmands de la troupe qui, s’amusant de mes plaisanteries lucides et néanmoins aigres, contemplait, avec le soulagement que cause toujours l’élimination d’un semblable, ce dépeçage méthodique
et imparable.
Je pensais à toutes ces fois où je m’étais infligé ça, la honte que j’aurais eue si ma mère ou mon père m’avaient vu réduit à ce presque néant, et je
me demandais pourquoi.
Pourquoi je voulais jouer ? Pourquoi je m’échinais à essayer d’être quelqu’un qui n’existe pas ? Pourquoi me fuyais-je ainsi ? Et pourquoi endurais-je toutes ces humilia tions ? Pourquoi je me détestais autant ? Croyant vouloir me distinguer, est-ce que je n’aspirais pas, au fond, à n’être rien ?
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