Star
Plusieurs mois passèrent…
Plusieurs mois passèrent dans cette routine. Nous nous retrouvions chaque soir au Stella où nous buvions obstiné ment des Mimosas. J’avais plaisir à faire le clown pour Madeline derrière le comptoir. Je lui balançais quelques vannes bien senties, ses rires fusaient et cela me donnait confiance. Comme son rire était très singulier – une sorte de débordement nasal, suraigu, traînant aussi, s’élargissant à mesure que l’hilarité augmentait, devenant pour finir un cri de jouissance bestial –, elle attirait l’attention. Progressivement, une meute se formait autour d’elle, et dans l’allégresse de
sa fréquence communicative, un soubresaut tribal de plaisir déferlait autour de nous.
Je progressai dans mes compositions tant et si bien que j’en vins à me révéler à moi-même : j’étais un acteur comique. Je devais viser le one-man-show. Mes déboires, surtout ma manière de les raconter, plai saient. J’avais mon petit talent, estimait Madeline. C’était ainsi que je l’avais séduite, rien de nouveau sous le soleil, je l’avais fait rire et ce rire était devenu notre carburant érotique.
Très rapidement, je devins un barman prisé. Je me taillai une réputation de stand-upper. J’avais mes habitués. Madeline entraînait le mouvement, elle fédérait chaque soir une nuée de bougres hagards et enjoués qui me bissait à qui mieux mieux et en redemandait jusqu’au petit matin. Mon public m’aimait. Je servais toujours plus de champagne à Madeline, bien souvent il débordait de sa coupe, alors elle en léchait le rebord, et, inévitablement, j’avais envie d’elle.
Pendant cette joyeuse période, nous nous sommes aimés en voiture, dans
les toilettes du Stella, à même la moquette douteuse de notre appartement, sur notre lit, sur le fauteuil orange du salon, parfois sous la douche.
Ce fut une vie gaie, détraquée, une vie de pas grand-chose. Nous buvions, rions, baisions, et moi je ne voulais rien d’autre que ce cliché de comédie romantique indépendante. Je ne désirais rien d’autre qu’elle sur moi, elle contre moi, elle en moi, et vice versa. Les violons cesseraient peut-être de sangloter un jour, je la perdrais sans doute, mais en attendant je n’aspirais
qu’à cueillir les mimosas de la vie.
J’avais l’impression de vivre dans un film, moi qui en avais rêvé depuis toujours. Tout y était simple. On vous fomentait un destin – au moins étiez-vous certain d’en avoir un –, on s’occupait du moindre problème pour vous. Vous n’aviez qu’à vous soucier d’être le personnage qu’on aime, il suffisait de dire ce qui avait été prévu, l’angoisse de la repartie n’existait plus, vous pouviez vous libérer à tout jamais des blancs, des contretemps, des flops. Les choix, les dilemmes, les hasards étaient tranchés pour vous, les risques
étaient pris pour vous, les dommages étaient assumés pour vous. Vous pouviez, de plus, couper des scènes de votre biographie à loisir histoire d’abréger ou de dynamiser le quotidien, ou bien de vous épargner les mauvaises surprises. Mais surtout, tout ça se faisait en musique, ce qui était une nette amélioration au regard de l’ordinaire.
Combien de fois, pédalant dans Paris, casque sur les oreilles, avais-je écouté la bande originale de ma vie ? J’imaginais le découpage des plans sur moi, les travellings, les zooms sur mon visage extatique quand j’allais
bien, ravagé de larmes quand ça n’allait plus, j’imaginais l’émotion ressentie par les spectateurs en me découvrant dans telle situation, je m’entraînais à jouer les scènes que je redoutais ou espérais, je précisais les dialogues et les intentions de jeu qu’il fallait mettre en œuvre pour un maximum de crédibilité.
Tous ces films que je m’étais faits jusqu’ici pour que les années aient une saveur, pour ne pas tomber dans un trou que l’anonymat recouvre avec des pelletées d’indifférence, tous ces montages que j’avais réalisés pour
conférer à ma présence sur cette terre un but, un rythme, une mémoire, toutes ces œuvres potentielles qui avaient donné forme à mes jours m’avaient permis d’aller au bout de ce que j’éprouvais. Si je ne les rejouais pas, les choses n’étaient pas vécues jusqu’à leur terme, écrirais-je un jour en exergue de mon autobiographie.
Rencontrer Madeline m’avait permis d’endosser le rôle du french lover. C’était très plaisant et très inattendu.
Comme comédien, je n’avais eu jusque-là que peu d’emplois à ma disposition. Ni les princes, ni les valets ne semblaient faits pour moi, ainsi
que me l’avait délicatement signifié mon agente française.
Régine Couteau – le nom ne vous dit sûrement rien, et c’est tant mieux. S’il vous parle, je vous plains.
Régine était malheureusement une institution. Elle avait vu défiler des générations d’acteurs et se targuait d’avoir inventé le métier d’agente en France. C’est bien simple, fut un temps où il n’y avait personne d’autre. Elle ressemblait vaguement à Estelle Leonard, l’agente de Joey dans Friends, en moins drôle et en moins sympathique. Aujourd’hui
nonagénaire, elle continuait de travailler, allait au théâtre en traînant les pieds et acceptait de s’occuper de vous si vous aviez la gentillesse de lui offrir des After Eight, ces infects chocolats à la menthe qu’elle dégustait à toute heure de la journée. Le tuyau étant bien connu des acteurs en galère, j’avais moi aussi fini par échouer chez Régine avec plusieurs boîtes.
J’avais tout de même vérifié son adresse dans Le Guide du comédien. En recevant chez moi ce manuel inutile qu’on vous recommande d’acquérir en province quand vous avouez à demi-mot que vous voulez être acteur,
j’avais eu l’impression de recevoir la clé d’un coffre. Tous les secrets les plus précieux y étaient consignés, je n’aurais qu’à lire soigneusement les conseils prodigués et, quelques pages plus tard, tadam, je me serais transformé en acteur. Je disais acteur car bien sûr comédien, c’était ringard. C’était pour ceux qui se contentaient du théâtre alors que moi, je visais plus grand, je visais écran panoramique, close-up et tout le toutim. Ledit manuel m’aura au moins permis d’apprendre que l’improbable rue de la Grande-Truanderie où créchait Régine se situait dans le Ier arrondissement.
Le jour où elle m’avait reçu, Régine avait rempli au stylo bille vert une fiche avec mes mensurations, les langues que je parlais, les sports que je pratiquais. Elle écrivait tout en lettres capitales. Lentement. Elle y avait collé ma photo d’identité à l’aide d’un bâton UHU, avant de ranger le tout dans une chemise en carton rose layette. Elle me rappel lerait quand elle aurait des trucs à me proposer.
Je savais qu’être représenté par Régine était la promesse d’une absence de carrière – je n’allais pas tarder à revenir à Lyon pour tenter l’émergence –, aucun de ses protégés n’était pris au sérieux mais j’estimais que c’était mieux que rien. J’avais tort évidemment. Dans ce métier, un rien est
toujours préférable à un presque rien qui vous ringardise pour de bon. Au moment de la quitter, je lui avais tout de même demandé à quoi elle songeait me concernant. Occupée à extraire un After Eight de son étui carré en papier bible noir, elle avait répondu du tac au tac et la bouche pleine :
— Les pédés ou les collabos.
Alors, quand Madeline me proposa de rencontrer son agent à elle, convaincue qu’une carrière comique s’offrait à moi et qu’il fallait absolument me donner un coup de pouce, je me persuadai que j’avais eu raison de tout mettre en œuvre pour traverser l’Atlantique, que la chenille était enfin sortie de son cocon et que je n’avais plus qu’à battre des ailes jusqu’à Beverly Hills pour célébrer la métamorphose. Peu m’importait que
les phalènes fussent éphémères. Enfin, j’étais aimé, enfin, j’étais reçu – enfin considéré.
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