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Guillaume Poix · Chapitre 29 sur 49

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Ariel me prenait tout mon temps…

Les recherches que j’avais lancées pour retrouver Miss None n’avançaient guère. D’une certaine manière, cela m’arrangeait. Je n’étais pas pressé de rencontrer la petite fille devenue adulte qui avait vu sa vie brutalement s’interrompre dans un film car elle m’aurait inévitablement raconté des scènes que je redoutais désormais de découvrir. Depuis que j’avais reconstitué l’intrigue, je craignais de recevoir un mail de Nicole détaillant les circonstances du drame et déroulant un cortège de plans pénibles et

déchirants. Tant qu’elle ne m’écrivait pas, Miss None demeurait vivante. Elle jouait quelque part sur la plage et tout allait pour le mieux.

 

Je poursuivais donc ma découverte des gestes d’Ariel et, à mesure que

mon inventaire se complétait, je m’amusais à rejouer ceux qu’il exécutait à l’écran. Ce qui n’était pas sans danger.

Devant mon miroir, dans mon étroite salle de bains presque insalubre, cette minuscule cabine de douche où l’eau hurlait comme des groupies – c’est moi que ces canalisations acclament, avais-je coutume de dire à Madeline pour la faire rire quand j’allais me laver –, il n’était pas rare que je m’entraîne à onduler comme il le faisait dans Sister Act d’Emile Ardolino ou à tituber comme lui dans L’Exorciste de William Friedkin.

Régulièrement, je défilais dans l’appartement comme lui, mais en uniforme, dans Barry Lyndon de Stanley Kubrick. Comme lui, je pilotais un hélicoptère dans Heat de Michael Mann. Je regardais le ciel dans E.T., l’extra-terrestre de Steven Spielberg. Je briquais ma Cadillac en prétendant que c’était la Ferrari de Rain Man de Barry Levinson et j’applaudissais Mozart dans Amadeus de Milos Forman.

 

Plus problématique, alors que j’étais à mon poste, au comptoir du Stella, je me surprenais à l’imiter dans les films où il jouait à servir plutôt que de me fier à ma pratique. Je désapprenais mes propres gestes pour les calquer sur les siens. Je tentais de remplir un bac à glace selon sa méthode dans Les

Affranchis de Martin Scorsese. Je m’efforçais d’essuyer les tables avec la même assurance que lui dans Fargo de Joel et Ethan Coen. Je secouais mes cocktails dans le même shaker en inox qu’il utilisait dans Scarface de Brian De Palma. Comme lui dans Titanic de James Cameron, et ainsi que je l’avais fait avec Madeline, je servais trop de champagne dans les coupes pour que la mousse déborde.

Ariel me hantait, au point que j’avais parfois l’impression de me confondre avec lui. De devenir lui.

 

Si je vivais dans une solitude qu’on aurait pu qualifier de pure – je ne dînais avec personne, je ne me promenais avec personne, je ne parlais plus qu’avec Jonathan et chaque fois nos conversations me laissaient groggy, je

ne faisais plus, je l’ai dit, l’amour avec qui que ce soit, je ne riais plus que tout seul, devant un film ou traversé par telle ou telle pensée, tel souvenir, je ne pleurais dans les bras de personne, je ne préparais à manger que pour moi-même, je buvais mes cocktails seul et je m’endormais seul –, je côtoyais toutefois au Stella ou dans la rue, au volant de ma Cadillac, des étrangers, des passants, des anonymes que j’observais avec un regard altéré. Je ne me laissais plus traverser par le désir, la curiosité ou l’empathie. Je ne scannais plus les autres avec un regard d’homme ni même d’humain, non :

je ne les envisageais plus que dans leurs gestes.

Comment se rongeaient-ils les ongles ? Quel angle formaient leur nuque et leur crâne en avisant la couleur du feu ? Comment tenaient-ils entre leurs mains le briquet qu’ils avaient rapproché de leur bouche pour atténuer le souffle du dehors ? Comment inclinaient-ils la tête en arrière au moment d’aspirer la première bouffée ? Comment se débarrassaient-ils du mégot, avec quel doigté, quelle pichenette du pouce et de l’index ? À quelle vitesse s’humidifiaient-ils les lèvres quand leur langue, apparaissant soudain,

s’appliquait à soulager leurs muqueuses asséchées ? Où se dirigeaient leurs regards quand ils se grattaient la tête et quelle était la fréquence de leurs battements de cils ? Comment s’y prenaient-ils pour manger le pancake que déguste Ariel dans Pulp Fiction de Quentin Tarantino ? La forme de leur bouche au moment d’un baiser ressemblait-elle à celle d’Ariel dans Manhattan de Woody Allen ? Cet homme avait-il le même regard méfiant

qu’Ariel quand il conduit un fourgon dans La Ligne verte de Frank Darabont ? La sueur du visage de ce vieillard s’évaporait-elle sitôt qu’il l’éventait avec son chapeau comme Ariel agitant son béret dans New York, New York de Martin Scorsese ? Les omoplates de cette silhouette vibraient-elles comme celles d’Ariel quand il fait un jogging dans American Beauty de Sam Mendes ?

 

Je ne vivais plus qu’en zoomant. En découpant. En isolant. Le monde ne m’apparaissait plus qu’en une succession de gros plans montés les uns derrière les autres sans fondu, carton ni insert. J’enregistrais des milliers de clichés de l’infiniment petit, l’infiniment insignifiant, l’infiniment furtif. J’avais maintenant un rapport parcellaire et microscopique à toute chose.

Ma perception obéissait à l’inventaire que je dressais en cut-up. Elle entendait reproduire une expérience du monde, celle-là même qu’Ariel avait eue et qu’il livrait à ma contemplation dans sa filmographie.

Aussi m’arrivait-il de me réjouir de subir telle ou telle mésaventure car elle me permettait à mon tour d’en passer par ce qu’Ariel avait traversé quand il lutte avec Brad Pitt dans Fight Club de David Fincher. J’espérais l’embrouille. J’allais au-devant du conflit pour déclencher une épreuve au cours de laquelle j’allais pouvoir m’essayer aux gestes d’Ariel.

 

Parfois, c’était facile. Pour un refus de priorité, je descendais de ma Cadillac et donnais le même coup de poing qu’Ariel envoie à Harrison Ford dans Les Aventuriers de l’arche perdue de Steven Spielberg. On me passait

devant dans la file du supermarché ? Je lançais au resquilleur un coup de pied similaire à celui dont Ariel gratifie le même Harrison Ford dans Indiana Jones et le temple maudit du même Steven Spielberg. Un client que j’avais vu arriver au Stella avec une belle jeune femme venait au comptoir me commander deux Spritz ? Je lui donnais un coup de coude complice à la manière d’Ariel pactisant avec l’immuable Harrison Ford dans Indiana Jones et la dernière croisade du non moins immuable Steven Spielberg.

Je ne parvenais malheureusement pas à aller jusqu’au point où je pourrais éponger du sang avec la méticulosité dont Ariel fait preuve dans

L’Exorciste de William Friedkin. Quant à me retrouver dans la situation où je devrais mettre les mains en l’air comme lui dans Reservoir Dogs de Quentin Tarantino, ou être étendu sur le brancard de Blow Out de Brian De Palma, cela ne me semblait guère prudent.

De même, je ne pouvais décemment pas mitrailler à l’aveuglette comme lui dans Platoon d’Oliver Stone. Et si j’avais voulu fouiller au corps un homme ressemblant à Brad Davis dans Midnight Express d’Alan Parker, ouvrir la porte d’une cellule ainsi qu’il le fait dans Hudson Hawk de

Michael Lehmann ou rendre justice avec le zèle qu’il manifeste quand il capture Joe Pesci et Daniel Stern dans Maman, j’ai raté l’avion ! de Chris Columbus, il aurait tout bonnement fallu que j’intègre le LAPD. J’y aurais appris à être au garde-à-vous aussi docilement que lui dans Full Metal Jacket de Stanley Kubrick.

 

Parfois, c’était difficilement réalisable faute de matériel à ma disposition. Brandir un drapeau comme lui dans Rollerball de Norman Jewison n’entrait pas dans mes habitudes, moi qui me savais moins patriote et n’avais surtout pas les moyens d’acquérir une si imposante banderole. Je n’avais pas non plus les capacités techniques requises pour cadrer aussi bien que lui dans Network, main basse sur la télévision de Sidney Lumet.

Heureusement, certains gestes n’en demandaient pas tant. Je pouvais aisément déclencher un métronome avec le doigté dont il fait preuve dans Seven de David Fincher, prier avec la même dévotion que lui dans Le Cercle des poètes disparus de Peter Weir, ou visiter un musée avec une patience qui l’honore dans Hannah et ses sœurs de Woody Allen. Au Hollywood Park Casino, je pouvais m’amuser à actionner un levier de machine à sous comme lui dans Casino de Martin Scorsese. Quand il faisait nuit noire, je pouvais me dire qu’avec ma lampe de poche je reproduisais

les mouvements de poursuite qu’il accomplit pour éclairer Dustin Hoffman dans Lenny de Bob Fosse. Je pouvais tendre un micro à n’importe qui dans la rue en m’imaginant recueillir le témoignage de Tom Hanks dans Philadelphia de Jonathan Demme.

Je n’achoppais que sur quatre gestes. Je n’avais pas à ma disposition d’humain assez crédible et ressemblant à Johnny Depp dans Edward aux mains d’argent de Tim Burton pour renoncer à lui serrer la main, ni encore d’enfant pour le déposer à l’école comme dans Kramer contre Kramer de Robert Benton. N’étant pas fumeur, il m’était difficile d’éteindre une cigarette avec le geste affûté qu’Ariel a dans Dirty dancing d’Emile Ardolino. Enfin, il était hors de question, même dans ma salle de bains, que je me risque au salut nazi qu’il exécute dans La Liste de Schindler de

l’éternel Steven Spielberg.

Étais-je en train de basculer ? Pourquoi la vie ne me disait plus rien, si ce n’était pour expérimenter une somme de gestes bien précis, cent dix-sept et pas un de plus ? Pourquoi le reste m’indifférait-il totalement ? Mes fonctions vitales ne me semblaient plus devoir se maintenir que dans le seul espoir de m’aider à accomplir et maîtriser ce par quoi Ariel me paraissait avoir édifié la plus grande œuvre d’art de l’histoire humaine.

 

J’en vins à me révolter contre son relatif anonymat. Je testais sa renommée auprès des clients du Stella dont la plupart, cela avait été mon cas, aspiraient à obtenir leur étoile sur Hollywood Boulevard. Je m’amusais à glisser son nom quand la conversation, enfin, s’engageait. Depuis que

Madeline avait déserté, je ne faisais plus rire personne derrière le comptoir. On me fuyait, même. Il me fallait lutter pour qu’un échange advienne. Je m’étais satisfait de la situation pendant quelque temps, mais à présent, entrer en contact avec des inconnus était vital car c’était une manière pour moi d’être un passeur, de transmettre l’enseignement d’Ariel comme on se passe la rumeur d’un sacre. Tous ces acteurs en herbe allaient peut-être changer l’histoire du cinéma, je me devais de porter à leur connaissance les préceptes de l’art dramatique tel qu’Ariel l’avait mis en gestes dans ses

films afin qu’à leur tour ils fassent perdurer sa légende. Sans moi, Ariel allait sombrer dans l’oubli.

Aussi, chaque soir au Stella, mettais-je un point d’honneur à décrire à telle jeune femme au nez courbe argenté, et si besoin en le mimant, la manière dont Ariel prend la main de Goldie Hawn dans La mort vous va si bien de Robert Zemeckis, l’air avec lequel il dévisage Jodie Foster dans Le Silence des agneaux de Jonathan Demme, ou le courage dont il fait preuve en

portant Holy Hunter sur ses épaules au milieu des vagues dans La Leçon de piano de Jane Campion. Si le client était un homme, je l’entourais de mes bras pour lui révéler avec quelle douceur, quelle sollicitude, il soutient Jack Nicholson dans Vol au-dessus d’un nid de coucou de Milos Forman, ou je lui montrais comment il pleure à l’enterrement de Patrick Swayze dans Ghost de Jerry Zucker. Cela pouvait même aller jusqu’à faire de lui le pur-sang qu’Ariel chevauche dans Apportez-moi la tête d’Alfredo Garcia de Sam Peckinpah, avec l’énergie et la joie que la prononciation du nom de

Peckinpah me pro diguait.

 

J’allais trop loin. Les clients commencèrent à se plaindre. Chaque soir, c’était de pire en pire, les réclamations abondaient par dizaines. La direction

n’eut d’autre choix que de me convoquer.

Mon comportement était inapproprié, il s’apparentait à du harcèlement, avais-je perdu les pédales ? Je ne savais pas quoi répliquer, je mesurais que toute réponse m’exposerait à un séjour dans ce qu’on me présenterait pudiquement comme un centre de repos, en fait un hôpital psychiatrique destiné aux tarés de mon espèce. Je n’avais de toute façon aucun argument à opposer pour contester ma mise à pied qui fut immédiate et sans possibilité de recours.

 

J’avais agi trop frontalement. Il me faudrait maintenant opérer de façon clandestine. Repérer des cibles potentielles en établissant des critères précis et n’attaquer qu’en cas de concordance stricte avec lesdits critères. J’avais

du mal à les établir nommément, alors je décidai de me fier à mon intuition. Ce qui n’avait pas marché au Stella, c’est que je n’étais pas libre de mes mouvements. Dans l’espace public, je pourrais davantage m’illustrer et donner ma pleine mesure.

Pour cibler au mieux les nouveaux fidèles du culte que je projetais de populariser, je me refis le film de mon arrivée à Los Angeles. Où étais-je allé, moi qui ne connaissais rien à cette ville avant d’y atterrir ? Je retraçai mon itinéraire sur une carte que je scotchai au mur du salon. J’inscrivis des étoiles aux endroits propices où je résolus dès le lendemain de me rendre.

Je commençai par le Lake Hollywood Park. C’était un passage obligé puisque c’était l’endroit où l’on pouvait prendre en photo les lettres capitales de bois peintes en blanc formant le mot :

 

H O L L Y W O O D

 

Je m’y postai, tâchant de trouver l’endroit le plus fréquenté. Quand j’eus remarqué des visiteurs remplissant mes critères – un apprenti acteur se

reconnaît à mille lieues à la ronde –, je m’approchai et expliquai que j’avais une mission urgente à leur confier, que je me devais de leur raconter l’histoire d’Ariel A. Winthrop, il ne fallait surtout pas avoir peur, je me proposais simplement de leur ouvrir les yeux sur la véritable nature de l’art dramatique.

J’évoquai le regard lac sombre d’Ariel pour lancer le récit et réservai à mon public deux gestes, déterminé à trouver cent dix-sept personnes qui, elles-mêmes, transmettraient ces deux gestes et ainsi de suite jusqu’à ce que

le monde entier soit converti à l’ariélisme, ça sonnait bien – ou‐ winthropisme, ça sonnait mieux et ça avait l’avantage d’opérer un intéressant jeu de mots avec tropisme et win, c’était un tropisme de gagnant, une revanche, je voyais déjà toute la campagne marketing qu’on pourrait déployer autour du concept.

Je finis donc, puisque les personnes ne m’avaient pas encore éconduit, par décrire sur un ton mystérieux premièrement le geste d’Ariel quand il découpe un rosbif dans French Connection de William Friedkin,

deuxièmement la détermination avec laquelle il écrit dans Danse avec les loups de Kevin Costner.

Chassé au bout de quelques heures par le gardien du parc, je me plantai à l’entrée du Cinerama Dome. Des hordes d’aspirants acteurs y pénétraient à chaque séance. J’œuvrai de même en expliquant cette fois comment Ariel manie la lance à incendie dans Dead Zone de David Cronenberg, ou comment il passe la cireuse dans Conversa tion secrète de Francis Ford Coppola. Là encore, on m’expulsa.

Replié sur le parking du Griffith Observatory, j’eus à peine le temps d’aborder un couple, la femme notamment à qui je montrai, en m’emparant

de son stick, comment Ariel remet du rouge à lèvres à Jeanne Moreau dans Le Dernier Nabab d’Elia Kazan.

 

Poursuivi jusque sur le Walk of Fame, pensant me fondre dans la foule, je

fus arrêté par le LAPD tandis que j’essayais de mimer à une vieille dame, dont le chapeau avait des allures d’abat-jour, le geste qu’a Ariel quand il brise une lampe dans Permanent Vacation de Jim Jarmusch.

Menotté comme Pierre Niney et Steve McQueen, je n’osai pas demander aux agents qui m’avaient interpellé de me permettre d’accomplir les gestes qu’eux seuls étaient capables de me montrer. Je me contentai, à bout de forces, de leur exposer toute l’admiration que j’avais pour Ariel quand il ne fait qu’écouter Tom Hanks dans Forrest Gump de Robert Zemeckis, tentant

de leur dire à quel point écouter, simplement écouter, sans rien faire d’autre que cela, écouter authentiquement, pleinement, absolument, écouter de tout son corps, de toute son âme, combien c’est la chose la plus difficile pour un acteur, est-ce qu’ils se rendaient compte de ce que cela pouvait induire, de ce que cela avait dû demander à Ariel pour parvenir à ce point de perfection de son art, est-ce qu’ils étaient capables de se le figurer ?

 

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