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Guillaume Poix · Chapitre 47 sur 49

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Chapitre 4

 

« Allez vous réfugier dans le vrai. »

Alfred Hitchcock

 

OceanofPDF.com

Mon téléphone sonna et me sortit de mes rêves.

— Et si on dînait ?

 

Le soir venu, installé sur le canapé du spacieux salon de Nicole, je cédai à

l’invitation du nombre toujours faramineux de coussins de velours et m’avachis enfin – dix ans après notre première rencontre.

J’avais apporté Campari et Martini pour préparer des Americanos. Nous les sirotions en devisant joyeusement tandis que l’été finissait.

Je demandai à Nicole de me décrire le dernier plan de Miss None. Il était doté, m’avait-elle dit, d’une particularité.

— C’est le même que le premier.

— Comment ça, le même ?

— Oui, c’est une boucle. Tu commences le film en voyant ce qui sera le dernier plan. Tout le film est un flash-back pour comprendre comment on en arrive à ce plan final. Enfin initial. Enfin tu as compris.

— Donc le film se termine sur l’homme nu effondré sur un coin de table ?

— Oui, sur les décombres de l’homme. La même chose.

— La même chose à ceci près qu’on sait maintenant que Miss None est l’enfant qu’Ariel et Edith n’auront jamais.

Nicole se figea.

— Qu’est-ce que tu veux dire ?

Je fis allusion à l’interview du New York Times et au courriel d’Andrès, lui décrivant la poignante confession d’Ariel.

— Tu étais au courant ? lui demandai-je.

Il y eut trois secondes de silence qui me firent l’effet d’une rayure sur une bande sonore.

— Bien sûr. Tu te doutes bien qu’Ariel m’avait expliqué pourquoi il faisait le film.

— Pourquoi tu ne m’as rien dit ?

— Je t’avais prévenu. Miss None n’est pas résumable. Il faut le traverser entièrement pour le comprendre. Il faut le vivre. Ce n’est qu’au dernier plan

que tout prend sens.

— Je me demande encore quelque chose. Comment suis-je censé comprendre cette histoire d’enfant chimère ?

— Si Ariel et moi étions en deuil de notre fille, tu crois qu’on rirait autant ? Qu’on serait aussi vivants ? Aussi amoureux ?

— Évidemment, tu as raison.

Nicole parut soulagée, surprise presque de m’avoir si rapidement convaincu.

— Mais dans ce cas, pourquoi tu ne dis rien quand il revient avec des bonbons pour la petite ?

— Parce que je l’aime.

— Alors tu entres dans son délire ?

— C’est une bonne définition de l’amour.

— Quoi ?

— Quand on aime l’autre, on entre dans son délire. Et lui dans le nôtre.

— Ça s’appelle la folie.

— Ça s’appelle la fiction.

— C’est la même chose, non ?

Cueillie, laissant échapper un léger rire, elle posa une main sur mon genou et y exerça une légère pression.

— Attends, ce n’est pas fini. Tu as donc le plan de l’homme affalé avec cette lumière blanche…

— Qui blesse les yeux fatigués des malades…

— La mouche virevolte, on zoome sur elle qui se cogne contre la baie

vitrée, désespérément, elle veut sortir. Elle tombe au sol, étourdie. Elle a des mouvements saccadés, mécaniques, une somme de réflexes dépourvus de logique, une agonie. Les notes de la chanson s’élèvent. Cut. Et là, tu revois, en fragments bien plus courts, toutes les scènes de la plage, mais sans l’enfant. Ariel agit dans le vide. Tout ce qu’il a accompli, les innombrables gestes qu’il a eus pour elle, on les revoit, sauf qu’ils ne sont plus adressés à personne. Tout ça n’est plus qu’une vaine pantomime. Ariel est seul et il a l’air d’un pantin désarticulé.

— D’une mouche à l’agonie.

— Magistral, non ?

— Tu commences à tourner quand ?

Sa main trembla furtivement, la pression sur mon genou se fit plus nerveuse, elle me jeta un regard opaque, puis me demanda de nous préparer deux autres Americanos. Je m’exécutai.

 

En revenant de la cuisine avec nos deux verres, je la relançai :

— Et le générique de fin ?

Nicole but lentement une grande gorgée.

— Il était constitué de toutes les photos que le personnage d’Ariel avait prises durant le film.

— Le pendant du générique inaugural.

— Oui. Tout à fait.

— Il y a toujours quelque chose qui m’échappe.

— Quoi donc ?

— Pourquoi détruire ce film dans lequel Ariel était enfin père.

— Parce que c’était insupportable de ne l’être que dans un film.

— Peut-être aussi que ça aurait blessé Edith.

— Ou sauvé leur couple.

Il me sembla que les yeux de Nicole s’embuèrent. Ils brillaient davantage et prenaient une couleur aquatique. Une marée montante qui remue de

grands fonds.

— Allez, on va dîner.

Elle se leva rapidement.

— Attends. J’ai apporté quelque chose.

Je me levai à mon tour, me dirigeai vers l’entrée où j’avais posé mon sac, en sortis ce dont j’avais besoin, puis rejoignis Nicole qui m’attendait dans l’embrasure d’une porte.

— Encore ton affreux carnet, me lança-t-elle amusée.

— Et le DVD d’Opening Night.

— Oh… souffla-t-elle, se retenant au chambranle.

— On pourrait le regarder maintenant ? On verrait enfin Ariel replacer la mèche de Gena Rowlands.

— Je l’ai déjà vu, moi.

— Ensemble, insistai-je.

— Tu sais, le film a peut-être été remonté et le plan coupé…

— Tu disais que c’était un plan iconique.

— Ce n’est pas rare pour un cinéaste de remonter son film des années après la sortie. Je sais de quoi je parle.

— Oui, mais dans l’interview, souviens-toi, Ariel dit que Cassavetes n’a jamais voulu couper le plan.

— L’interview, oui… c’est pour ça que tu as pris ton carnet ? Tu veux être certain de noter le geste d’Ariel au moment où tu le verras ?

— Non, je voulais te montrer quelque chose. Mais ça peut attendre.

— Bon… Tu n’as pas faim ?

— Pas tellement, non.

 

En redécouvrant le film, j’éprouvai une violente émotion. Je croyais assister à un exposé sur l’art de l’acteur – la difficulté de ce métier, de cette vie. Mais ce n’était pas le véritable sujet.

Vous étiez en répétition, en promotion, en représentation. Vous ne cessiez d’être entourée, applaudie, aimée, haïe, giflée, huée ou vénérée.

Vous étiez une star.

Mais rien de tout cela n’existait autant que la solitude.

 

Arriva la séquence d’Ariel. Gena Rowlands, ivre morte, se préparait à monter sur scène malgré son état de déréliction. Elle avait bu son café, on l’avait costumée, coiffée, maquillée. Elle s’effondrait pour la dernière fois avant d’entrer dans la lumière. C’était maintenant. Ariel était censé

apparaître.

Je sentis mon cœur s’emballer, aussi attrapai-je la télécommande et mis sur pause.

— Qu’est-ce que tu fais ?

Nicole avait brusquement plaqué sa main sur mon genou.

— Regarde, fis-je en lui présentant mon carnet.

— Eh bien ?

— Les verbes.

— Quoi ?

J’avais souligné tous les infinitifs.

— Ce sont les mêmes.

— Les mêmes ?

— Les mêmes que ceux que tu as utilisés pour me décrire les plans de Miss None.

Elle tourna la tête vers moi. Je croisai ses yeux. Ils avaient maintenant pris une teinte lac sombre.

— Ariel s’est arrangé pour que les cent dix-sept gestes accomplis dans sa carrière se retrouvent dans Miss None. Tu peux vérifier, chaque action que

tu m’as décrite provient de l’un des films dans lesquels il a joué. Il court, sert, manœuvre, zippe, sème, brandit, dactylographie, capture comme il a couru, servi, manœuvré, zippé…

— J’ai compris.

Elle tournait les pages en caressant le papier.

— Miss None date de 1986. Tu m’as dit qu’il avait tourné jusqu’en 1999. Il ne peut pas avoir prévu les gestes qu’il n’a pas encore accomplis. C’est impossible.

— C’est pourtant ce qu’il a fait.

Elle se frotta frénétiquement les paumes et les entre choqua en un claquement familier.

— C’est du délire.

Je laissai un silence.

— De l’amour.

Elle me reprit :

— De la fiction.

Je tendis le bras et lui replaçai délicatement une mèche de cheveux.

— C’est la même chose, non ?

Alors elle me sourit avec malice puis se saisit de la télécommande pour relancer le film.

— Tu es prêt ?

J’acquiesçai.

— Alors, écris.

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