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Guillaume Poix · Chapitre 41 sur 49

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Après quelques journées…

Après quelques journées estivales passées au vert chez mes éventrables parents pour reprendre goût à la vie et tenter de retrouver mon reflet dans le miroir, opération menée tambour battant et avec un succès certain grâce au coup de massue bien réel que représente toujours pour moi le fait de séjourner en leur compagnie – mon père, voulant me mettre du baume au cœur, avait eu la riche idée de me commander sur internet l’un de ces fauteuils pliants de cinéma sur le dossier duquel on fait broder son nom ; il l’avait installé dans ma chambre pensant me faire plaisir, et je m’étais

effondré en le découvrant, constatant que le siège ne quitterait jamais cette pièce, que je ne demeurerais moi-même qu’un goodies de pacotille que l’on croit distinguer en le personnalisant alors qu’on ne fait que standardiser sa banalité –, au bout de quelque temps donc, je me sentis nettement mieux. Guéri d’Ariel. J’étais allé au bout du chemin en sa compagnie, il ne me restait plus qu’à solder les comptes. Je rentrai à Paris.

Le soir même, je me rendis sur le site du New York Times, déterminé à souscrire un abonnement annuel pour lire la fin de l’interview d’Ariel.

C’était l’ultime chose que nous nous devions pour que chacun reprenne sa vie sans dommage. On repenserait l’un à l’autre comme à un bon ami. On avait eu de beaux moments, c’est vrai, mais on ne pouvait pas continuer comme ça, à conjuguer nos échecs. Il fallait simplement trier les affaires et se partager les bibelots – une broutille.

Je me créai un compte sur le site du quotidien américain. Je fus tenté de renseigner Ariel86 dans le champ de mon état civil, mais je n’étais pas dupe, c’était un test. On me mettait à l’épreuve, je ne tomberais pas dans le

panneau. Je remplis donc les champs correspondants avec mon prénom, mon nom et une adresse mail associée à mon identité. Mon identité stable, vérifiable, avérée. Mon identité réelle. Mon identité qui n’avait toujours été que celle-là, je le savais très bien. Mon identité incontestable que je pouvais très aisément et sans l’aide de quiconque ni d’aucun document officiel, ni du moindre coup de fil paniqué à ma mère, définir. Mon identité à moi. Mon identité. Mon… Mon… Ce truc, quoi.

Je me dépêchai de régler par carte les 60 euros demandés me permettant d’avoir notamment accès au contenu des archives.

Je relus en diagonale la partie que j’avais déjà consultée il y avait près de cinq ans, maintenant. Je chassai les pensées qui ne demandaient qu’à me faire digresser tandis que l’étendue de cette demi-décennie me faisait visualiser, au choix et en accéléré, un film de David Lynch ou de Jean Girault. Je fis défiler l’article jusqu’à la phrase que j’avais laissée en suspens tout ce temps.

 

Un acteur doit, par-dessus tout, aspirer à une chose au moment où il entre en scène ou au moment où il entend action, c’est ne surtout pas être vu.

 

Disparaître ?

Ne pas être vu.

 

C’était la fin. L’article se terminait là.

Je ne pus réprimer un rire. Un cri bestial, plutôt, qui mourut rapidement dans ma gorge lorsque je me rendis compte du prix que ces quelques lignes m’avaient coûté.

Incrédule, je vérifiai que rien d’autre n’apparaissait à l’écran. Dans mon

souvenir, il me restait 20 ou 30 % à lire. Comme Ariel, je n’avais jamais été doué en maths, mais enfin tout de même, il y avait erreur sur les proportions.

En bas, à droite, j’aperçus un encadré semblant renfermer un inventaire. Je zoomai pour déchiffrer ce qui était inscrit dans une taille inférieure.

J’eus des palpitations.

Janet Maslin avait répertorié l’intégralité des gestes d’Ariel, procédant exactement comme je l’avais fait. Un infinitif, le titre du film, le nom du

réalisateur.

Je laissai mon rire fauve, plaintif, effaré, mon rire carnivore et désespéré quitter ma gorge et se fracasser contre les murs de ma chambre. Mon corps était agité de soubresauts nerveux, j’avais l’écume aux lèvres, je riais comme on se jette d’un pont.

J’avais donc passé plusieurs mois de ma vie à faire ce qu’une autre déjà, et bien avant moi, avait méticuleusement accompli. Le projet auquel j’avais

sacrifié des mois de ma jeunesse américaine – cette jeunesse qui, comme cette Amérique, ne reviendrait jamais –, l’idée que j’avais crue géniale et folle n’avait rien d’original. Elle était éculée. J’avais été plagiaire sans le savoir.

Pour seule consolation, je remarquai que Janet n’était parvenue à consigner que cent quinze gestes. Il lui manquait Gladiator mais le film n’était pas encore sorti quand elle avait interviewé Ariel, aussi n’avait-elle aucun moyen de savoir qu’Ariel n’y tirerait jamais à l’arc. Elle ne

mentionnait pas non plus Opening Night. Ariel évoquait longuement la scène dans l’entretien, peut-être avait-elle jugé inutile d’y refaire allusion.

La lumière renvoyée par l’écran blessait mes yeux fatigués de grand malade. J’éteignis tout.

 

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