Star
Un jour, on sonnera chez moi…
Un jour, on sonnera chez moi. Je n’entendrai à travers le micro défectueux de mon interphone que des borborygmes noyés dans la friture. Je laisserai malgré tout monter la voix déformée qui semble vouloir m’atteindre. J’entrouvrirai la porte de mon appartement ainsi que je le fais souvent quand je sais que quelqu’un s’apprête à me visiter. Je discernerai les sons de l’ascenseur, les touches sur lesquelles on appuie pour rejoindre mon étage. Je percevrai le bruit rauque et métallique des portes qui se referment puis le roulement des poulies hissant la cabine. Quelqu’un sortira de l’ascenseur et
s’engagera dans le couloir. Je dirai c’est ici.
Je verrai alors apparaître un homme d’un certain âge, au pas malhabile, il portera un casque de scooter qu’il n’aura pas ôté, et un pli qu’il aura glissé sous son bras.
Sans dire un mot, il me tendra une enveloppe kraft dissimulant un épais butin expédié depuis l’Uruguay. Mon nom et mon adresse y seront marqués au feutre noir. J’ouvrirai frénétiquement l’enveloppe, mon cœur galopera et je sortirai une liasse de feuilles jaunies par le temps.
Je feuilletterai machinalement l’ensemble, mais comme le papier collera un peu, formant des paquets difficilement séparables, je tomberai tout de suite sur la dernière page. Elle sera vierge, à l’exception d’une inscription tapée à la machine en son centre que je lirai à voix haute avec un accent australien :
THE END
Quand je lèverai les yeux, l’homme se retournera vivement. Et avant qu’il ne disparaisse pour toujours, je me dirai que j’ai déjà vu ce dos quelque part, cette manière de tendre quelque chose, cette manière de porter, donner, tenir, attendre, écouter, faire. Cette manière d’être.
Ou bien : j’arpenterai les rues de Montevideo. Imaginons-les : dédale (j’adore ce mot qui me fait le même effet que Peckinpah), lacis (adoré aussi,
mais un peu moins), sillons de chemins tortueux et pavés, petites maisons colorées, tuiles fantaisie, tout un ensemble de bâti (comme ont coutume de le nommer ceux qui, j’imagine, travaillent dans le domaine), petites boutiques (tiendas, c’est le mot, je vous signale) vendant des empanadas au queso, pollo, ce qu’on voudra (avançons parce que Montevideo, c’est grand, plus vaste en tout cas que ce réjouissant cliché).
J’avancerai donc, puisque le temps presse, dans les rues de la capitale de l’Uruguay. J’aurai certainement renoncé à être acteur comme tous mes
partenaires, et j’envisagerai alors de faire le tour de l’Amérique du Sud à dos de lama, lui préférant vite le bus. Au détour d’un café installé sous des eucalyptus, des poivriers, tout arbre à consonance et feuillage exotiques, je verrai Dominique Sanda, confortablement installée, buvant (comme une reine, toujours) un maté, conversant passionnément avec un homme aux allures de prince – et cet homme, ce sera celui qu’elle a suivi, oui : ce sera Ariel.
Ou alors : une fois mon rôle de réceptionniste acquitté, mes dix-huit lignes dites (Dieu merci, pas de fields behind the river), une fois mon rôle tenu sans rien de mémorable, une fois le rebond – je hasarde le mot au cas où Madeline me lirait et souhaiterait dès lors traverser l’Atlantique pour venir
me frapper puis m’embrasser, dans ce sens-là, cette fois –, le rebond circonscrit à cette expérience – aucun autre tournage ne lui succédant –, mon diplôme de coach ou de professeur de yoga en poche, j’entrerai dans une vie où l’aigreur se tarira enfin (lentement). Je n’irai plus au théâtre (trop douloureux) et très peu au cinéma (uniquement les blockbusters, comme pour dire Sainte Merde de Dieu l’enculé en soutane de foutre au cinéma d’art qui n’aura pas su m’utiliser à bon escient). Je mènerai une vie où le souvenir d’Ariel s’estompera. Je m’en désintéresserai même, repensant à
cette époque comme à une obsession d’adolescent, étonné de ma vaine ténacité car rien ne se bouclera jamais pour moi, je n’éluciderai jamais rien.
Ariel mourra certainement dans un hôpital du Wisconsin d’une perforation duodénale causée par un ulcère sans que quiconque le sache, sans qu’Edith lui tienne la main puis qu’elle et lui, si j’ai bien compris, c’est de l’histoire ancienne.
Alors, en 2038, un jeune et photogénique journaliste en charge (mettons) des podcasts sur une grande radio nationale, devenu star après un accablant premier roman acclamé, en sortira un deuxième – une biographie d’Ariel Winthrop. Le livre à la couverture criarde sera emmitouflé d’un bandeau fuchsia (« Une enquête choc par l’auteur de ») assorti du nombre stupéfiant d’exemplaires vendus. Intitulé Ariel ou Miss None ou Autobiopic, il sera vendu dans le monde entier, le mystère sera résolu par cet imberbe enfoiré exhibant partout ses biceps bronzés sous un t-shirt blanc dont il aura
opportunément ourlé les manches, et je ravalerai mes larmes en faisant le chien tête en bas.
Ou sinon : croisant par hasard Annie Pujol quittant le bureau de Régine
Couteau, j’apprendrai qu’en plus d’être engagée comme pensionnaire à la Comédie-Française sur décision d’Éric Ruf, elle vient d’être choisie par Claire Simon pour jouer le premier rôle du remake français d’Oroville intitulé Être deux. Je ravirai le rôle à Pierre Niney, je serai nommé non pas pour le César du meilleur espoir mais directement pour celui du meilleur acteur (et pas dans un second rôle, je précise), César qu’évidemment je décrocherai, le dédiant à Nancy, à Brad, à Jean-Claude et à l’adjudant Théobald Maton désormais membre du LAPD, toutes ces personnes
bienveillantes qui ont cru en moi, m’ont donné ma chance quand j’étais au plus bas, et sans qui je ne serais pas là ce soir devant vous.
Ou plutôt : un beau matin, je recevrai un coup de téléphone de Cathypatty
m’annonçant triomphalement :
— Ça y est, la fille est venue nous rendre Opening Night ! Elle nous a dit qu’elle te connaissait. Tu veux savoir comment elle s’appelle ?
Alors mon rythme cardiaque s’accélérera et comme je l’aurai su depuis toujours, devançant l’articulation adverse, je soufflerai le nom révéré, le nom disparu à jamais, le nom lac opale, le nom de Madeline – et je comprendrai, du fond de ma nuit irradiante et sans issue, que Miss None, bien entendu, c’était elle.
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