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Guillaume Poix · Chapitre 7 sur 49

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Le 3 février 2014…

Le 3 février 2014, jour de l’avant-première d’Un beau dimanche, je me rendis à Paris.

À l’époque, je vivais de nouveau à Lyon, j’y étais retourné après mes fracassants échecs aux concours nationaux (merci Didier pour ton vénérable enseignement et ses prodigieux résultats). Retour à l’envoyeur, donc, puisque Lyon, plus précisément sa banlieue nord, c’était ma ville comme ont coutume de le dire niaisement ceux qui sont allés voir ailleurs parce que ladite ville leur sortait par tous les trous, se sentant moralement tenus, après

en avoir dit pis que pendre, de rectifier le tir puisqu’ils y sont revenus la queue basse, employant un possessif qui ne trompe personne.

Mon échec parisien ne m’avait pas encore totalement démotivé. Tavernier avait tourné nombre de films à Lyon, et puis Lyon était la deuxième ville de France, n’en déplaise aux Marseillais. À Lyon, il y avait le TNP et les Célestins, et tout un tas de théâtres disposés à donner leur chance à ceux qu’on appelle les émergents, puisque c’était le label que je convoitais.

 

J’ignorais encore qu’émergent recoupe en réalité une catégorie à la fois très précise et totalement bidon. Pour y correspondre, il faut remplir deux critères : obtenir de la presse (blogs compris) un papier pas trop mauvais où il est vaguement fait allusion à vous d’une part, ne serait-ce que dans les

informations données en fin d’article, la distribution en l’occurrence. D’autre part – non, il n’y a qu’un seul critère. Décidément. C’était à ma portée.

 

Une petite précision. Si vous apparaissez avant vingt-cinq ans, vous êtes un prodige. Ça ne se discute pas et tout le monde a envie de vous baiser (au sens propre). Entre vingt-cinq et trente-cinq ans, vous êtes un jeune artiste prometteur, encore immature dans votre approche mais prompt à dompter votre fougue et approfondir votre démarche à mesure que les sales coups de votre milieu poliront votre enthousiasme, inhiberont votre spontanéité et tueront votre envie même de faire ce métier. Tout le monde a envie de vous

baiser (au sens figuré). Entre trente-cinq et quarante-cinq ans, vous êtes un artiste à suivre (on est trop occupé à baiser ailleurs, no offense). Après quarante-cinq ans, normalement, les statistiques sont formelles, vous n’existez pas (en plus de n’être clairement plus baisable). Vous enjambez directement la cinquantaine pour devenir une valeur sûre si vous avez survécu. Après vos soixante-dix ans, vous pouvez souffler, vous voilà trésor national, mythe vivant (et périmé).

 

La catégorie émergent, dont on pourrait croire qu’elle a sciemment été fomentée par un institut de conseil désireux d’ajouter un critère d’évaluation flou et polémique nécessitant d’autres missions de ce même institut pour le définir, est en effet plus retorse qu’il n’y paraît car elle

déborde toutes ces tranches d’âge.

Émergent, vous l’êtes du moment que l’on ne vous connaît pas encore ou que l’on n’arrive décidément pas à retenir votre nom ou à remettre votre visage (et qu’il reste quelqu’un quelque part qui ne vous aurait pas encore baisé). Émergent veut dire inconnu. Émergent veut dire inoffensif. Émergent veut aussi dire éligible aux bourses.

Certains artistes restent émergents toute leur vie. C’est un peu comme le César du meilleur espoir. Il arrive que l’on ne confirme pas l’essai et que

l’on demeure, ainsi qu’ont pudiquement coutume de dire celles et ceux qui en ont fait les frais, un espoir toute sa vie. Et même si l’idée paraît tentante, il se peut, et je dis bien il se peut (nuançons afin de ne pas passer pour quelqu’un d’aigri même si, aigri, j’aurais quelques raisons de l’être (je veux dire, avant de subir les erreurs d’algorithme de Rakuten qui me confond avec Guillaume Canet, connaissiez-vous mon nom ? M’avez-vous déjà admiré dans un film ? Une série ? Vu au théâtre ? CQFD, mais je le répète, je ne suis pas aigri), et si je ne souhaite pas passer pour quelqu’un qui

crache sur le milieu du cinéma et du théâtre, en sus de mon amour profond pour ces grandes familles, c’est aussi parce que, voyez-vous, je connais encore quelques (rares) personnes (exerçant dans lesdits milieux) qui pourraient me gratifier du label tant désiré, je ne dis pas me nommer aux Césars puisque j’en suis, comme beaucoup, à répéter dans ma salle de bains un hypothétique discours de lauréat (je m’entraîne maintenant pour le César

d’honneur)), il se peut donc (pfiou) que ce soit une manière (élégante) de vous éliminer et de s’assurer de votre disparition définitive.

César du meilleur espoir = crime parfait.

Si je vous dis Pierre-Loup Rajot, Grégori Derangère, Laure Marsac ou Laurence Côte, vous vous ruez sur votre smartphone, alors à quoi bon s’acharner à répéter un discours face au miroir avec son tube de shampoing dans les mains.

 

Faute de prodige, on se rabat sur émergent. C’est une manière de ne pas sombrer dans la précarité totale quand on est têtu comme je l’étais. Car les émergents sont obsti nés. C’est le principe même de ce label. Tout est toujours possible. On peut à n’importe quel moment gravir l’échelon

supérieur. Il convient de rester mobilisé et d’être cons tamment en dynamique.

Certains émergents peuvent également, cas particulier qui prend le système à son propre jeu, être dénués du moindre talent (ça m’arrangeait) mais d’une agilité hors pair s’agissant de repérer le réseau des résidences et des appels à projets. Vous me direz que c’est une forme de talent. Les émergents ont dans ce cas une connaissance redoutable du maillage territorial et des attributions des collectivités locales. Voilà pourquoi on les

retrouve, trente ans plus tard, aux postes de directeurs. Quand vous vous voyez devenir émergent, vous pouvez dire adieu à l’art. Je ne suis pas quelqu’un d’aigri. Je répète. Je. Ne. Suis. Pas. Aigri.

 

Pour ma part, j’avais (temporairement) dit adieu à Paris pour jouer la carte émergent à Lyon – j’ai oublié de préciser qu’émergent est une catégorie uniquement provinciale : à Paris, soit vous existez comme prodige, soit vous n’existez pas.

Quoi qu’il en soit, en attendant d’être labellisé, je remontai sur la capitale pour ladite avant-première.

Ça se passait dans un cinéma des Champs-Élysées, en début de soirée. Il y avait du monde, la production du film m’avait réservé un hôtel moyen, je m’étais bien habillé, un peu trop (clairement j’étais overdressed, comme ont coutume de le nommer les boulets non aigris de mon genre), et je compris

vite mon erreur en arrivant, je n’allais évidemment pas faire de photos, qu’est-ce que je m’imaginais ?

À l’accueil, je tendis mon carton à deux jeunes gens, hôte et hôtesse juvéniles, certainement des acteurs eux aussi. Je ne pus m’empêcher d’éprouver de la pitié, ou de la honte, quelque chose qui me faisait horreur. Je me sentais au-dessus d’eux et, au lieu de me réjouir, cette sensation me poissa.

Je devinais très bien les galères, les plans foireux, les projets infructueux

déraisonnablement multipliés. Je savais les baby-sittings, les clients des bars chics ou miteux qui les désiraient et les méprisaient, les soirées interminables passées à déchirer (biper) des tickets dans des théâtres immenses, à servir des bières ou à se faire des italiennes dans un lit froid, les échecs-sa-mère aux concours nationaux. Je les voyais rafraîchir la page des résultats sur internet, rafraîchir sans fin, actualisant jusqu’à la nausée (myriades de clics qui rendent fous). J’y lisais les noms des autres enfoirés, des autres connasses, pas le leur. Je sentais le sol qui se dérobait sous leurs

corps avides, leur cœur qui cognait et s’enfuyait de la poitrine pour sauter par la fenêtre, leurs larmes chassées, leur mâchoire serrée au point de faire saigner les gencives. Je sondais avec eux l’écran de leur smartphone, les notifications de messages non lus. J’entendais leur respiration d’asthmatiques. Je savais exactement ce qu’ils se disaient, ce qu’ils ressentaient en écrivant des sms hypocrites à leurs parents, leurs amis, tous ces gens qu’ils devaient prévenir de leur échec, pas pour cette fois ! ou raté ! avec un point d’exclamation autour duquel ils auraient pu accrocher

un nœud coulant. Je reconnaissais le bruit mat du téléphone qu’ils finissaient par poser à l’envers après l’avoir mis sur silencieux. Le scénario se répétait, deux, quatre, dix fois jusqu’à ce qu’ils renoncent, qu’ils deviennent hôte et hôtesse d’accueil auprès d’une société de production, espérant croiser un regard, exister dans le mien, ne sachant ni si je comptais, ni si je pouvais les aider, moi qui ne leur souriais pas, ne croisais pas leur regard parce que j’avais honte, parce que je voulais leur dire que ce n’était jamais fini, que tout pouvait arriver, que rien n’arrivait jamais. Ils s’imaginaient peut-être qu’avec mon nom comète au générique, avec ces quelques plans dont je ne savais même pas encore s’ils avaient été coupés

au montage, avec mon pathétique And the fields behind the river, are they yours too ?, j’étais lancé, alors qu’il ne faisait aucun doute que j’allais me crasher, me prendre le mur, et jamais la chance ne reviendrait.

Je voulais leur dire cela mais, incidemment, je surpris une conversation entre le producteur et le distributeur. Je compris que Manon, dix-neuf ans, et Jonas, vingt-deux ans, étaient les deux enfants de ce dernier et qu’ils se faisaient un peu d’argent de poche, se destinant à faire une école de commerce pour l’un et médecine pour l’autre, alors je m’engouffrai

directement dans la salle.

 

Nicole arriva, impériale. Elle présenta le film en quelques mots, le noir se fit, la projection commença.

Je regardai mes cuisses pendant la première moitié, puis vinrent les scènes dans le château. Je mis la main en visière sur mon front comme pour me dérober aux regards qui, j’en étais certain, ne manqueraient pas d’affluer vers moi quand la supercherie serait révélée au grand jour. Je perçus une silhouette qui me ressemblait, je la trouvai étonnamment grasse, et petite, affublée d’un sourire crispant, voulant tellement qu’on la voie et bien faire, se décalant systématiquement dans les plans de groupe pour être bien certaine que personne ne la cache.

Puis le moment arriva.

J’entendis quelques bribes en anglais de la petite amie de fiction qui s’en sortait (la bougresse) pas trop mal, et, lâchée comme un mugissement de mammouth sur une scène d’opéra, ma phrase se fit entendre.

Elle pulvérisa le film.

J’étais persuadé d’avoir entendu quelques rires, je me tassai dans le fond de mon fauteuil et entrepris d’ouvrir les mains en plateau devant moi au cas où l’envie me prendrait de vomir.

Le générique défila, j’eus à peine le temps de rater mon nom, les lumières se rallumèrent, les applaudissements fusèrent, Nicole réapparut, elle appela l’équipe du film et là : calvaire, dilemme. Je ne savais pas quoi faire. Devais-je rejoindre les autres sur scène ? Je constatai que la petite amie anglaise était arrivée avant même Louise Bourgoin et Pierre Rochefort. Elle n’avait peur de rien, elle rayonnait, non : elle luisait, elle était

phosphorescente. Je me tassai un peu plus et peut-être par fierté ou parce que j’espérais que Nicole – après avoir dénombré d’un regard les acteurs présents comme une institutrice vérifie qu’elle a son compte de mioches après la récré – m’appellerait et que je pourrais alors la rejoindre.

Pourtant ce qui devait arriver arriva. Personne ne se rendit compte de mon absence, écarlate confondue avec celle du fauteuil, la projection prit fin, les gens se dispersèrent, ils allèrent boire du champagne, et je décidai de disparaître sans même aller saluer Nicole.

Je descendis l’avenue des Champs-Élysées sous la neige fondue (c’était le mois de février), rentrai à mon hôtel moyen et me commandai au room service un club-sandwich au thon, moi qui déteste le thon, seulement voilà, je n’avais pas osé contredire le réceptionniste qui me l’avait recommandé.

 

Mais, et voici pourquoi je raconte cet épisode accablant : le lendemain de l’avant-première, au petit déjeuner de l’hôtel moyen, on m’aborda, et c’était Dominique Sanda qui m’abordait. J’étais assez fier d’être logé dans le même hôtel moyen que Dominique Sanda. J’étais surtout abasourdi qu’elle se souvienne de moi.

— Je peux m’asseoir avec vous ?

Je bredouillai, me relevai précipitamment comme si j’avais vu la Vierge

(de putain). Je renversai un peu de café sur la soucoupe, bruits de porcelaine, je bredouillai, elle rit, s’installa.

— Je ne vous ai pas vu hier, vous étiez là ?

J’acquiesçai et répondis sobrement que je ne m’étais pas couché tard, j’étais fatigué (pathétique).

— Oui, tout ce cirque…

Dominique Sanda buvait son thé comme une reine, la vapeur ourlait son visage et son regard métallique me souriait derrière la tasse.

— Moi je repars aujourd’hui. Je serais bien restée davan tage à Paris, mais… Finalement non.

— Vous repartez… euh…

— À Montevideo, oui.

— Ah oui.

— Vous vous demandez ce que je fiche là-bas, hein ?

— Non, bien sûr que non, c’est normal. Enfin je veux dire, vous avez bien le droit de vivre en Uruguay (pitoyable).

— J’ai suivi un homme.

— Ah.

— Un mec.

— Ah bah oui.

— Je ne regrette pas.

— Ah bah non.

— Vous aussi ?

— Pardon ?

— Vous suivez quelqu’un en ce moment ?

Étais-je en train de me faire draguer par la femme douce ou étais-je un dangereux érotomane ? Je relançai :

— En ce moment, à choisir, je préférerais qu’on me suive.

— Vous savez, la chance tourne dans la vie. Parfois vous suivez, parfois on vous suit. Ce n’est pas très compliqué.

— Moi, j’ai souvent l’impression que c’est à moi de suivre.

— Profitez donc, suivez et faites-vous suivre, vous n’avez pas encore l’âge d’être veuf.

— Oui, ce n’était pas très délicat de la part de Nicole.

— Oh, pourquoi ? J’ai eu tellement de partenaires masculins. Ça repose de jouer seule. J’espère simplement que je ne vais pas me spécialiser dans les rôles de veuves réfrigérées. Si c’est ce que j’inspire désormais, autant arrêter. Ou se flinguer.

— Pourquoi vous n’avez pas demandé à avoir un autre mari ?

— Comment ça, un autre mari ?

— Pourquoi vous n’avez pas suggéré un autre comédien pour jouer votre mari ?

— Je n’ai pas l’habitude d’écrire les scénarios à la place des cinéastes. Je lis veuve, je suis veuve, punto basta.

— Oui mais là, vous ne deviez pas l’être, à l’origine.

— Vous me l’apprenez.

Un long silence, je tartinai de la confiture sur une moitié de croissant pour tenter de me faire oublier. Dominique Sanda semblait troublée. Elle me

fixait avec une expression soudainement hostile.

— Dites-moi qui devait jouer mon mari, vous qui savez tout.

— Un dénommé Ariel Winthrop.

— Ariel Winthrop ? Non ?

— Vous le connaissez ?

— Ariel ? Oh là, oui. On a tourné ensemble, il y a très longtemps, dans Le Navire Night. Il y fait une apparition. C’est là que je l’ai rencontré.

De quel navire ou croisière parlait-elle ? Le vide opaque de mon regard

dut la renseigner puisque, magnanime et radoucie, elle me donna quelques clés.

— Le film de Marguerite Duras. Vous connaissez ?

— Je connais Duras, bien sûr (au secours), mais ce film, non.

— C’est un film atrocement chiant. Ariel traverse le champ, la nuit. Juste ça. C’est ce que voulait Marguerite, simplement qu’il passe une fois. Elle l’a repris je ne sais combien de fois, elle l’engueulait, elle trouvait qu’il marchait mal, elle lui expliquait ce que devaient faire ses bras, ceci et cela,

où devaient aller ses regards. J’ai cru qu’il allait devenir fou, et comme pour moi aussi ç’avait été un calvaire, ça nous a soudés. On a énormément ri. J’adorais quand il imitait Marguerite. Il avait un humour ravageur, vous savez. Il l’a peut-être toujours, cela dit.

— Mais comme on ne sait pas s’il est vivant ou mort.

— Oh, il est tout ce qu’il y a de plus vivant !

— Comment pouvez-vous en être si sûre ?

— Parce qu’il y a eu une polémique sur son film et je sais qu’il a répondu

par avocats interposés. Je ne l’ai pas revu depuis tellement longtemps, c’est dommage, ça nous aurait fait une occasion.

— Une polémique ?

— La Warner a conservé, à son insu dit-il, une copie de son film, oh… je perds le nom.

— Miss None.

— Mettons. La copie est à Burbank, en Californie, et Ariel est devenu fou quand la Warner a fait part de son désir de le sortir enfin. C’est Nicole qui joue l’épouse d’Ariel, finalement.

— Oui, elle m’a raconté.

— Elle qui ne parle pas un mot d’anglais.

— Ah bon ?

Je ravalai, c’était donc ça : Nicole s’était vengée en me proposant un rôle dans une langue que je ne maîtrisais pas pour mettre un point final à ma carrière au cinéma. Elle avait souhaité m’éliminer.

— Nicole est au courant ? Ils vont le sortir quand ?

— Ils ne vont pas le sortir. Apparemment, le film est trop mauvais.

— C’est bizarre, Nicole m’a soutenu qu’il était sublime.

— Je pense que tout ça c’est une opération de com, peut-être même orchestrée par Ariel lui-même.

— Pourquoi il ferait ça ?

— Parce que c’est un homme.

— Un figurant.

— C’est la même chose.

Mon tiers de croissant me glissa des mains, rejoignant ma tasse encore pleine de café froid, ploc, gerbe disproportionnée, mon t-shirt était maculé.

Dominique Sanda fit comme si elle n’avait rien vu, je grommelai tout en essuyant piteusement les dégâts.

— C’est toujours un mystère, les films.

— Ah bah ça.

Je tapotai les taches avec ma serviette en papier bleu marine dont j’avais trempé l’un des coins dans mon verre d’eau. Le pire était à venir.

— Vous lisez un scénario, il est génial, et quand vous allez voir au cinéma ce qu’en a fait le réalisateur, vous vous retrouvez devant une insondable

merde.

— Ah bah ça.

La serviette bleu marine déteignait sur mon t-shirt, il était maintenant moucheté d’auréoles violettes.

— Il était bien le scénario de son film, pourtant.

— Ah bah ça.

Abondante suée.

— Vous l’avez lu ?

— Hein ? Pardon. (Je tentai de me reprendre.) Quoi donc ?

— Le scénario du film d’Ariel.

— Ah bah non. On peut le lire ?

— Je dois encore avoir un exemplaire à Montevideo.

— Je vous demande pardon ?

J’étais une vache Milka.

— Oui ?

— Mais comment vous êtes-vous procuré ce scénario ?

— Ariel m’avait proposé le rôle. Le rôle de Nicole.

— Alors, vous êtes sûrement la dernière personne à avoir le script.

— Ça m’étonne. Nicole n’a pas gardé le sien ?

— Elle m’a dit qu’il avait fait brûler tous les exemplaires du scénario après s’être débarrassé de la copie zéro.

— Sans blague ?

— Vous êtes passée entre les mailles du filet.

— Qu’est-ce que vous voulez dire ?

J’entrepris de boire mon verre d’eau mais en le portant à ma bouche, je constatai que des dizaines de particules de papier bleu flottaient à la surface.

La serviette avait bouloché quand j’avais bricolé mon éponge. Je bus en fermant les yeux une rasade d’eau souillée.

— Je suis en possession d’une rareté, vous voulez dire.

— C’est collector.

Je me concentrai sur les corpuscules de papier à exfiltrer de ma langue.

— Vous pourriez le vendre aux enchères.

— Ça intéresserait qui ?

— Nicole. Moi.

— Je vous en fais volontiers cadeau, j’ai trop de vieux scripts qui prennent la poussière.

— À moi ? Vraiment ?

— Vous voulez le lire ?

— Bien sûr. À part le premier plan, je ne sais même pas de quoi ça parle.

— Je vous l’enverrai, à l’occasion, donnez-moi votre adresse. Il est en anglais mais ça ne vous posera pas de problème si j’ai bien compris.

Elle éclata d’un rire qui me coupa l’estomac. Feignant la complicité, je répondis un maladroit Not at all qui la fit rire de plus belle, puis réorientai

l’échange vers Ariel.

— Pourquoi vous avez refusé de jouer dans le film d’Ariel ?

— Il fallait se mettre nue.

— Et alors ?

— Je suis quelqu’un de très pudique.

— Mais vous êtes actrice.

— C’est la même chose.

 

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