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Guillaume Poix · Chapitre 38 sur 49

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— Il y a une scène d’amour…

— Il y a une scène d’amour, me raconta Nicole au téléphone, après mon retour de Berck-sur-Mer.

Elle allait enfin me décrire ce plan que Jonathan avait défloré en des termes peu élogieux.

— La scène est vraiment très longue, insista Nicole. Pendant d’interminables minutes, la caméra vacille autour du corps d’Ariel et du mien, elle nous espionne puis s’échappe. Elle nous laisse au plaisir sans s’imposer mais parfois, brusque écart des angles et des focales, elle est là de

nouveau, tout près de nous, on croirait qu’elle adhère à nos peaux, nos infinis contours de chair qui s’adonnent aux caresses, en réclament, n’arrêtent pas d’en prodiguer jusqu’à ce que – parabole familière, n’est-ce pas ? – la saturation des délices empêche d’en prendre davantage sinon ça fait mal. Tu la sens, cette douleur toute proche de l’extase qui la rend trouble, opaque, cette petite douleur qui, pourtant violente, assiège et te calfeutre contre l’immobilité du corps de l’autre, qu’il cesse et repose et que la somnolence vous emporte tous les deux, tu la sens cette incision qui

ravit ?

Mon incision, c’était Madeline. Comme je la sentais. Je fus pris d’une infinie tristesse.

— La scène est lente, obstinée, reprit Nicole, la scène est lestée d’amour, de rancœur, de fièvre et d’excès. Elle miroite dans le regard, cette scène, elle te cloue le cœur et le ventre. Elle s’impose et s’invente dans un tremblement, non, un débordement. Dieu qu’elle est lente, la scène, obstinée, vaste et anguleuse aussi, on n’en a jamais vu de telle. Elle invite,

elle effare, elle te prend les hanches, elle te claque, elle te saisit, c’est bien simple, tu poudres, mais oui, tu poudres, littéralement, c’est de la poudre ce qu’elle fait de toi qui la regardes, tu poudres, bouche ouverte dans l’éblouissement. Alors tu cherches de la main la personne qui se trouve à tes côtés pour tout de suite, interminablement, faire de même.

L’image de Madeline ne me quittait pas, je prenais conscience à cet instant précis, déstabilisé par cette transe dans laquelle le souvenir du plan mettait

Nicole, que j’étais pour toujours passé à côté des choses les plus nécessaires à la vie.

— Oui, faire de même, poursuivait Nicole, baiser dans les recoins d’une chambre, un lit, un sol de bord de mer, car cette scène, lente et lestée d’amour, elle a lieu sur la terrasse, face à la mer. La table rectangulaire aux bords arrondis bave derrière la baie vitrée, oui, la table bave d’envie. Les corps rebondissent sur la lumière que la mer fend… D’Ariel on goûte les flancs, le sexe et les fesses, la nuque et les omoplates, le dos et les avant-

bras, mais bien sûr, pas le visage. Jamais le visage. Foutue loi de son film. Corps offert mais rien de son regard, rien de la salive ou des plis du front, quand de moi, m’avertit-elle, mutine presque, on ne rate rien, comme si d’ailleurs c’était le projet, le vrai projet du film, tout dévoiler de moi. Serons-nous surpris par la petite ? La question taraude évidemment le spectateur. Où donc est-elle ? Où est Miss None ? Où est celle qui, comme peut-être un autre naîtra de la baise, naquit d’une telle baise – parme, irradiante, étourdissante baise ?

Miss None n’est nulle part, avais-je envie de dire à Nicole pour lui épargner de me jouer ce suspense. Mais le plaisir était plus grand de l’écouter raconter que de faire valoir ce que j’avais deviné le soir de ma chute.

— Un grain. La pluie tombe sur nos corps et les hachure, la baise redouble. L’angoisse aussi. La petite fille se réveillera bientôt de sa sieste, demandera son goûter, des bonbons, elle voudra des histoires et des jeux, des poupées, des farces, voudra des promenades et d’autres bonbons encore,

voudra que meurent ses parents dans sa volonté soleil levant pour qu’un jour à son tour, elle aussi irradiante, parme, baise étourdiment. La fin est proche, on est stupéfié par l’amour et la mer, c’est beaucoup trop, il faut en finir. Miss None va reparaître enfin, on le sent. Un travelling arrière, on passe à travers la baie vitrée, attention, elle doit être là, ce sera sa scène primitive. Tu n’es rien, Miss None, ont l’air de lui dire nos corps en extase, tu n’es personne, tu ne peux rien contre notre amour, tu dois t’effacer, quitter l’écran. Attention, le travelling ralentit, il ralentit, est-ce une ombre que l’on voit au sol ? Quel est ce dégradé de teintes sombres qui fait palpiter les paupières et les tempes ? Attention, le plan va se figer et

dévoiler l’épaule, basse, replète, rougie par les draps, la sieste et l’effroi, scandale, le plan va gifler le littoral et nos joues mordillées, le plan va régner dans la surprise et la honte. Ça y est, le cadre s’est immobilisé et… et… et… rien. Au loin, flous, humides, nos corps continuent. Qui regarde ? Ah, le reflet dans un miroir, elle est là ? Non. Rien ni personne.

Eh non. Rien ni personne, je le savais déjà.

— C’est beau, hein ?

— C’est magnifique. Raconté comme ça en tout cas, je ne sais pas si

l’image était aussi parlante.

— Elle l’était.

— Ç’a dû être particulier de tourner une scène pareille.

— Très technique, tu sais.

— L’amour, c’est technique, c’est vrai.

— Parfois.

— Donc, Miss None est bien morte, résumai-je.

— Pardon ?

— C’est pour ça qu’elle n’apparaît pas dans ce plan. C’est un film sur le deuil de cette enfant.

— Pourquoi tu dis ça ?

— Tout ce que tu m’as raconté va dans ce sens. On ne voit jamais que le fantôme de Miss None à travers les yeux d’Ariel. C’est pour ça qu’il ne montre jamais son visage. Il ne peut pas regarder cette mort en face. Quand il revient avec les bonbons qu’il a achetés pour elle, tu as un vertige. Il est dans le déni mais tu sais que tu ne peux pas le détromper sous peine de le

tuer. Il se raccroche à ça pour survivre.

— C’est vraiment dommage que tu ne puisses plus découvrir le film.

— Et Edith ?

— Quoi Edith ?

— Tu l’as rencontrée ?

— Jamais, non.

— Elle n’était pas là pendant le tournage ?

— Non. Avec Ariel ils traversaient un moment… diffi cile.

— J’imagine… Il t’a parlé d’elle pour que tu travailles le rôle ?

— Il me voulait moi. Peut-être que je lui ressemblais, je n’en sais rien,

nous n’avions pas ce genre de conversations. Je jouais le rôle qu’il m’avait écrit.

— Et l’actrice qui incarnait la petite fille, tu sais ce qu’elle est devenue ?

— Aucune idée. Je revois Ariel me montrant plusieurs photos de gamines. Il a choisi celle qui l’inspirait le plus, je suppose, et voilà. Il a dû aimer ses dents du bonheur, ses boucles, ses yeux lac clair.

— Tu penses à quelle couleur quand tu dis ça ?

— Allez, stop.

— S’il te plaît !

— Un genre de vert… je n’en sais rien. Opale.

— Pas bleu clair ?

— Non. Pas du tout.

— Et tu ne te rappelles pas son nom ?

— Écoute, c’était il y a trente ans. Je ne jouais aucune scène avec elle. Elle avait trois ans, il devait y avoir ses parents tout le temps sur le plateau. Je ne suis même pas sûre de l’avoir croisée. Comment veux-tu que je…

Elle n’acheva pas sa phrase et laissa quelques secondes de suspens. Nos respirations s’étreignaient par-delà le silence.

— Je t’embrasse.

 

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