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Guillaume Poix · Chapitre 24 sur 49

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Jodie Foster…

Jodie Foster – le nom ne vous dit peut-être rien et pourtant vous la connaissez. Vous la connaissez parce que vous avez vu Taxi Driver et Le Silence des agneaux –, Jodie Foster a donné son nom au pavillon aquatique du Saban Center for Health and Wellness après avoir en partie financé la construction d’une piscine au sein de la Motion Picture Country House and Hospital, établissement situé au 23388 Mulholland Drive à Los Angeles et réservé aux anciennes gloires ou demi-gloires de Hollywood, mais aussi à toute personne ayant travaillé dans l’industrie audiovisuelle et désirant

rejoindre les membres de cette corporation pour y finir ses jours (je ne vois pas bien comment le dire autrement).

 

Après avoir garé ma Cadillac, je déambulai dans les allées ensoleillées de

cet endroit aux allures de club de golf où je m’attendais à voir surgir, à tout moment, un acteur dont on aurait oublié le nom et qui jouait, mais si, vous savez bien, dans cette série télévisée ou ce film diffusé dans les lointaines années 90, mais si, rappelez-vous, tout le monde en parlait, vous voyez à qui je fais allusion ? Et de fait, ce genre de visages familiers, burinés par le temps, la disgrâce, l’oubli, surgissait à chaque coin d’allée. Telle petite vieille permanentée dont la version antérieure était habituée aux rôles de garces dans Côte Ouest et Melrose Place, ou bien le flic des Dessous de

Palm Beach, obèse désormais et vraisemblablement atteint de la maladie de Parkinson à en juger par la fréquence métronomique au gré de laquelle dodelinait son quadruple menton. On est vraiment peu de chose, songeai-je. Eux compris.

 

De fantôme en fantôme, j’arrivai à l’accueil avec l’impression d’avoir traversé le Styx, d’avoir à la fois voyagé dans le temps et pris trente ans dans la face, et tout naturellement, je demandai à voir Andrès Garcìa.

Devant la mine froncée du réceptionniste qui me considéra telle une grenade dégoupillée dans le désert, j’assurai que j’avais rendez-vous avec

lui, nous avions échangé plusieurs mails et pris date, il m’attendait. Après avoir compulsé une sorte de gros agenda avec des lignes, des colonnes et tout un tas de numéros de téléphone, le réceptionniste, qui avait certainement demandé en réunion d’équipe à se faire appeler hôte d’accueil, semblait se perdre sur l’écran de son ordinateur comme s’il n’y comprenait rien. Mais contrairement à lui, moi, je comprenais tout.

Je comprenais qu’il s’agissait d’un jeune acteur avide de percer ici, à Hollywood, ayant trouvé le petit boulot idéal pour se faire des contacts.

Enfin, c’est ce qu’il croyait, n’ayant certainement pas mesuré que la population locale n’était plus tout à fait en phase avec son milieu, plus aussi bien introduite en tout cas – davantage connue des urolo gues, gériatres et rhumatologues –, et qu’il aurait eu, au fond, plus de chances, ce garçon, s’il s’était résigné, comme à peu près l’intégralité des aspirants acteurs et actrices, comme moi notamment, à être serveur. Je décelai cela dans son regard écarquillé qui sombrait sans possibilité de retour dans les dossiers de son moniteur vétuste (myriades de clics qui rendent fou) et j’aurais voulu

lui dire que ce n’était jamais fini, que tout pouvait arriver, que rien n’arrivait jamais, mais je n’avais pas le temps de lui faire le topo.

Je gardai le silence et pris un air compatissant afin de l’amadouer. Au bout d’interminables minutes, il releva la tête et m’indiqua le numéro de l’appartement de M. Garcìa.

 

Pour rejoindre le cottage 773, il fallait d’abord longer un petit parc grillagé où s’étendaient çà et là des zones recouvertes de copeaux de bois. L’une d’elles consistait en un monticule sur lequel étaient plantées une dizaine de lettres capitales de bois peintes en blanc :

 

D O G G Y W O O D

 

Reproduisant les mythiques lettres ornant le mont Lee, l’espace était réservé aux chiens des résidents. C’était donc là qu’ils s’ébrouaient – et chiaient, compris-je rapidement en humant le délicat fumet qui se dégageait de l’endroit. Jean-Claude aurait amoureusement pu faire ses pissous et plus si affinités autant qu’il le voulait sous les regards attendris de son maître.

Je pressai le pas sur des dalles blanches bordant d’impeccables pelouses, les cottages mitoyens se succédaient par groupes de deux. Il y avait parfois des villas isolées pour les résidents plus riches, elles semblaient d’ailleurs plus spacieuses – deux pièces au moins, quand les cottages étaient de simples studios ainsi que j’en jugeai à les dépasser les uns après les autres. Cet Ehpad était au fond identique à tous les établissements de ce type, n’en déplaise aux palmiers, citronniers et autres bougainvilliers agrémentant les‐ jardins admirablement entretenus : il fichait le bourdon.

J’arrivai au 773. La porte était entrouverte, je toquai. J’entendis une voix grave m’encourager à entrer, ce que je fis. Je parvins dans une pièce d’une quinzaine de mètres carrés. À droite, il y avait un renfoncement pour le lit. La pièce se prolongeait plus loin avec un petit bureau et deux fauteuils. Une multitude d’appareils sophistiqués étaient branchés. C’était la grotte d’un senior geek.

Andrès était assis, il me faisait face et tournait le dos à une baie vitrée ouvrant sur une petite terrasse, donnant elle-même sur les immenses

pelouses le long desquelles j’avais progressé pour arriver jusqu’ici. Il me fit comprendre qu’il ne pouvait pas se lever, il avait un plâtre, il s’était récemment fracturé le tibia. En temps normal, il était présentable, pas trop sénile, m’expliqua-t-il rapidement dans un rire tonitruant, mais là, pas de chance, il ressemblait vraiment à ce genre de petits vieux qu’on trouve dans ce genre de mouroirs.

— Alors comme ça, vous vous intéressez au film d’Ariel ?

— Absolument.

— Pourquoi ?

— Je voudrais comprendre pourquoi Ariel l’a détruit.

— On ne comprendra jamais.

— Je connais bien Nicole Garcia, c’est un peu grâce à elle si je suis ici.

— J’aurais adoré la rencontrer. Il paraît qu’elle était étourdissante dans le film. Quand elle est venue pour tourner puis quelques mois plus tard pour la projection qui a décidé du sort du film, j’étais absent. C’est bien dommage. D’autant qu’on est peut-être cousins !

— Vous n’avez pas assisté au tournage ?

— Non, à l’époque je terminais un album qui me tenait à cœur, j’étais

enfermé en studio quinze heures par jour. Ça me fait bizarre de repenser à ces années-là, il y a tellement longtemps que je n’en ai pas parlé.

— Vous avez composé la musique du film, n’est-ce pas ?

— Tout à fait.

— Vous vous souvenez de la manière dont vous avez travaillé ?

— Ça oui, c’était assez inhabituel.

— C’est-à-dire ?

— Ariel a refusé de me montrer la moindre image du film. J’ai tout

composé à l’aveugle.

— Vous n’avez rien vu de Miss None ?

— Rien. Pas un plan. Il m’avait déjà interdit de lire le scénario.

— Mais pourquoi ?

— Demandez à Ariel. Je n’en sais rien, moi. Peut-être qu’il avait honte et qu’il pensait déjà détruire le film.

— Pourquoi vous aurait-il demandé de composer la musique d’un film qu’il s’apprêtait à détruire ?

— Ariel avait parfois des comportements bizarres.

— Savez-vous s’il a eu le temps d’intégrer votre musique au montage ?

— Oh oui. Nicole est la seule à avoir vu le film achevé et mixé avec la B.O. Même Jonathan n’en a vu qu’une version de travail.

— Mais avec le générique.

— Pas étonnant, c’est la première chose qu’Ariel a finalisée.

— Pourquoi, d’après vous ?

— Je pense qu’il en avait besoin. Ça lui permettait de mieux comprendre

comment il allait organiser les séquences.

— Qui a monté le film ?

— Ariel.

— C’est assez inhabituel, non ?

— Chez nous, vous entendez tout le temps parler du director’s cut comme si le producteur décidait tout le temps de tout à la différence de la France où le réalisateur est souverain. C’est vrai et faux. La plupart des grands cinéastes hollywoodiens sont monteurs. Et producteurs, comme ça, ils sont assurés d’avoir le dernier mot.

— Vous savez qui je pourrais rencontrer pour obtenir d’autres informations sur le film ?

— La cheffe opératrice est morte il y a bien quinze ans. À la Warner, personne ne vous parlera, ce film leur a fait perdre trop d’argent. Franchement, je ne vois pas. Il faudrait retrouver les techniciens mais ça me semble injouable. Elaine et Saul Bass sont morts tous les deux, je crois. Alors hormis Ariel et Nicole…

— Et la musique que vous aviez composée, il y a un moyen de l’écouter ?

— Je vous ai édité une copie.

Andrès se pencha sur le bureau. Il ouvrit l’un des tiroirs et me présenta un CD dissimulé sous une pochette bleu et violet. Je pris le temps de contempler cette rareté.

— C’est l’affiche du film ?

— Oui, c’est le projet qui avait la préférence d’Ariel.

— Il est allé jusqu’au projet d’affiche ?

— Comme le générique, je crois que c’était sa manière de comprendre ce

qu’il faisait. Vous savez, je me souviens d’une conversation que j’avais eue avec lui à propos du générique, justement. Il me disait que c’était le plus important. On devait dès les premières minutes sentir que le film faisait du visage masculin un constant point de fuite. Et que lui-même passait sa carrière à effacer le sien. Vous savez pour les trois photographies, Jonathan vous a raconté ?

— Oui, bien sûr.

— Eh bien cette figure, biffée, raturée, je crois que c’était pour lui une

manière de dire que les acteurs n’ont pas de visage. Dès qu’ils pensent en avoir un, c’est fini pour eux.

— Pourquoi y a-t-il écrit A Man Off-Season ?

— C’était le premier titre envisagé par Ariel. Il l’a changé au dernier moment.

Un homme hors saison, traduisis-je dans ma tête. Je n’arrivais pas à savoir si c’était mieux ou moins bien.

— Les titres, c’est toujours un cauchemar.

— Vous savez où est Ariel à présent ?

— Malheureusement non. Je ne sais même pas s’il est encore en vie.

— Quel âge aurait-il ?

— Attendez… Dans les soixante-dix, je dirais.

— C’est pas si vieux.

— Merci… Mort ou vivant, il s’est volatilisé.

J’eus un soupir de dépit.

— En revanche, sa femme est ici depuis le mois dernier.

— Je vous demande pardon ?

— Je n’ai pas encore eu l’occasion de lui rendre visite. À cause de mon

tibia, je ne peux pas sortir. Passez la voir, elle devrait pouvoir vous renseigner.

— Je croyais qu’elle ne travaillait pas dans l’industrie du cinéma.

— Les conjoints ont des autorisations spéciales.

Je remerciai Andrès pour le CD et entrepris de m’éclipser. Au moment de lui serrer la main, il se figea.

— J’y pense, il y a aussi la petite. L’enfant qui jouait Miss None. Edith pourra peut-être vous aider à la retrouver. Elle doit avoir votre âge,

aujourd’hui. Mais est-ce qu’elle se souviendra du tournage ?

 

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