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Marguerite Duras…
Marguerite Duras avait fait tourner Ariel, c’était Dominique Sanda qui me l’avait révélé. J’y avais repensé en découvrant le synopsis de Saint Omer reproduit sur la page de garde du scénario. Le personnage principal était romancière et professeure-chercheuse spécialiste de l’œuvre de Duras. J’avais donc fait mouche en ayant l’intuition qu’une telle histoire convoquerait d’office son fantôme.
Je vagabondais et me demandais par quel miracle Maggie avait eu connaissance de l’existence d’Ariel. Si Jonathan m’avait encouragé à
prendre les confessions de Dominique Sanda avec des pincettes, j’avais tout de même eu l’occasion, avant mon départ pour les États-Unis, de voir le film (atrocement chiant, m’avait déjà prévenu Dominique qui ne mentait pas toujours) et d’y repérer Ariel. Aussi pouvais-je attester que Duras l’avait bien engagé en 1978 pour qu’il figure dans son film.
Les circonstances de leur rencontre demeuraient pourtant énigmatiques. Ariel tournait depuis une petite dizaine d’années, il n’en était qu’au tiers de sa carrière qui allait s’étendre jusqu’à l’année 1999. Il avait certes passé
quelque temps en France dans les années 60, mais je ne voyais pas comment les deux avaient pu entrer en contact.
Depuis ce que je surnommais, alimentant ainsi ma légende personnelle, ma période américaine, j’étais obsédé par tous les mystères. Dès que quelque chose semblait m’échapper, une explication tarder à s’imposer, j’entreprenais un protocole très précis – d’aucuns auraient dit une entreprise d’élucidation massive. Je dépouillais internet et les ressources à ma disposition pour obtenir toutes les réponses à mes questions. J’étais devenu
une sorte de détective surentraîné.
Je découvris le fin mot de l’histoire au terme d’une en quête presque trop facile à mon goût. Je n’avais même pas eu le plaisir d’échafauder un faisceau de théories allant des plus farfelues aux plus ennuyeuses (souvent les plus probables).
Je m’étais rendu à l’Imec, l’Institut Mémoires de l’édition contemporaine. J’avais demandé à voir le fonds Duras (84 boîtes, 860 imprimés tout de
même), compilé des articles, des carnets de travail, tout un tas de papiers, et, dans le dossier « Gestion de l’œuvre », j’étais tombé sur une lettre datant de l’été 1977, adressée à Jacques Tronel, le producteur du Navire Night, dans laquelle Duras expliquait avoir repéré au cinéma, dans un film que hélas elle ne nommait pas, un Américain « d’une stupéfiante insignifiance » pour apparaître dans « un plan que je fomente depuis bien longtemps du fond de mes nuits irradiantes et sans issue ».
C’était donc ça. Duras était allée au cinéma et avait vu Ariel. C’était
déceptif s’agissant du récit, rassurant du point de vue de ma santé mentale. Si Marguerite Duras s’était enthousiasmée pour cet inconnu aperçu à la volée dans je ne sais quel long-métrage, si Maggie l’avait jugé intéressant, je considérais qu’il n’était peut-être pas anormal que j’aie été, à mon tour, hypnotisé. On pouvait m’objecter que le critère durassien n’était pas un critère suffisant pour se disculper de toute pathologie mentale, je m’en fichais pas mal, car, me disais-je, comme pour m’en persuader : je ne suis pas Marguerite Duras.
Non, je n’étais pas Marguerite Duras et je ne pouvais pas dire si je le regrettais. J’en avais pris mon parti assez tôt, à la fin de l’adolescence, lorsque, lisant L’Homme atlantique, je n’y avais pas compris la singularité
d’un homme désaimé ou désaimant (je ne saurai jamais), trompé par ce « vous » qui m’avait d’abord fait croire qu’il y aurait plusieurs corps à l’écran – L’Homme atlantique est un texte cinéma, j’entends par là un texte qui n’est pas un scénario, qui n’est pas même un texte, plutôt le seuil du film qui le dévore – quand c’est d’un seul homme (écrit en hurlant, je trouve) qu’il s’agit en réalité. Ayant ainsi lu L’Homme atlantique, il m’était apparu que tout avait été écrit, et qu’écrire, à quoi bon le faire si c’était pour moins.
Mais ce n’est pas parce que je n’étais pas Marguerite Duras que je ne pouvais pas marcher sur une plage, croire reconnaître l’endroit exact où une mère avait « déposé » son bébé pour que la mer l’emporte et prendre une chambre à l’hôtel Le Littoral de Berck-sur-Mer qui se situait sur ce que les guides touristiques ont coutume de nommer la Côte d’Opale.
Pour incarner le réceptionniste de l’hôtel Le Littoral, je me mis en tête de refaire le voyage exact de Fabienne Kabou jusqu’au lieu de ce qu’elle appelait « mon assassinat ».
Disposant de deux jours de repos consécutifs, j’entrepris de suivre ses traces comme l’aurait fait Maggie qui aurait peut-être volontiers troqué l’écriture pour le jeu. Une autre enquête me tendait les bras, je m’en réjouissais. Et même s’il était prévu que le tournage de Saint Omer n’ait lieu, en raison des délais de production, que dans bien longtemps, je devais sécuriser ma place en prouvant à Alice Diop, la prochaine fois que nous nous verrions, que j’étais l’acteur le plus qualifié pour ce rôle. Impressionnée par mon implication, elle ne pourrait plus se passer de moi.
Il m’arrivait d’avoir des sueurs froides la nuit et de me demander si j’avais rêvé. Je rallumais frénétiquement la lumière, me ruais sur le script, soulagé, et le serrais contre mon cœur dans l’espoir de retrouver le sommeil. Cet échange au Grand Amour avait bien eu lieu.
Au moment de réserver mon séjour sur le site internet de l’hôtel Le Littoral**, je vis apparaître un damier de photo graphies mettant en scène les diverses chambres proposées par l’établissement, détaillant les équipements, les teintes des moquettes et des couvre-lits, les abat-jour et les tableaux, les rideaux et le mobilier. Chaque chambre déclinait une ambiance, un état d’esprit, une gamme de couleurs propre à susciter l’émergence d’une préférence chez le client (moi).
Je me demandais si Fabienne Kabou avait été prise d’une même perplexité, ne sachant au fond que choisir, si elle avait été en présence de cette galerie de photographies commerciales ou si elle n’avait pas fait de repérages, jugeant qu’il valait mieux se laisser guider par son ressenti sur place, chose que je décidai de faire, espérant, si je signalais le pourquoi de ma venue, que le réceptionniste m’indiquerait volontiers la chambre que Fabienne Kabou avait occupée la nuit du 19 novembre 2013.
Au fil de mon vagabondage numérique, une nausée me gagnait. J’avais beau me trouver obscène, ma quête de sensation était plus forte. Il me fallait
de l’immersion, du frisson. Du réel.
Je me faisais l’effet d’un touriste envisageant de se rendre à Auschwitz équipé d’une perche à selfies ou de prendre le soleil sur Robben Island pour y traquer le fantôme de Nelson Mandela. Je me voyais pleinement conquis par l’effroi de mon époque, y creusant de plus profondes ornières afin d’y pourrir en fanfare. Pourtant, rien ne m’arrêtait, ni la nausée, ni la honte, ni la peur, ni la connivence, rien ne semblait devoir me dérouter – encore moins appeler de justification.
Avant de refermer la fenêtre du site de l’hôtel, je cliquai sur le lien d’une webcam captant en temps réel la plage de Berck-sur-Mer. L’image, panoramique ovoïde, laissait voir le front de mer, une digue, de grandes étendues de sable mouillé désignant la marée basse, un ciel immense cousu de nuages blancs, et quelques promeneurs progressant par bonds saccadés. Je contemplai cette marine, détaillai les corps humains dont l’apparition fugace se répétait (le flux vidéo paraissait tourner en boucle sur un laps de temps donné) et imaginai que cette caméra, si elle existait en
novembre 2013, avait dû capter l’image d’une mère et sa fille ressassant leur séparation.
Dans le train qui me conduisait à Rang-du-Fliers, mon haut-le-cœur prit
de l’ampleur en moi. Je ne renonçai pourtant pas, comme si dans cette entreprise je me fichais d’écraser sur mon passage la décence et la respectabilité. J’étais un monstre bien décidé à dévorer la réalité pour me substituer à elle.
De Berck-sur-Mer, je n’ai rien à dire. La plage est une plage, la mer a lavé les empreintes du crime, les pêcheurs de crevettes pêchent immuablement la crevette, la chambre d’hôtel a fait peau neuve dans des effluves de javel citronnée, il n’y a plus guère que nos regards et nos fables pour lester
l’endroit d’une aura maléfique.
Wittgenstein, le philosophe sur lequel travaillait Fabienne Kabou pour un projet de thèse traitant du réel (véridique), a dit ce lieu commun bien pratique, qui fait toujours son petit effet au seuil d’à peu près tous les romans : « Ce dont on ne peut pas parler, il faut le taire. » À la différence d’à peu près tous les auteurs de romans, le crétin que je suis ne comprend
pas du tout ce que signifie cette tautologie. Je peux uniquement hasarder que Steven Spielberg, dans Rencontres du troisième type où j’aperçus un soir Ariel descendre d’une soucoupe volante, la paraphrase pour tenter d’en expliquer le sens. Ronnie, la femme de Roy, après qu’il a vu des ovnis sans comprendre encore ce que cette vision s’apprête à déclencher en lui, l’implore : « Si tu ne sais pas ce que tu racontes, il ne faut pas en parler. »
De nuit, déambulant tout seul le long de l’avenue Marianne-Toute-Seule, après avoir visité les lieux dudit « drame », je ne parvenais pas à fixer mes pensées sur Fabienne ou Adélaïde. Chaque fois que je tentais de me les rendre présentes, elles fuyaient, je marchais dans le vent et tout se dérobait. Je devais m’en remettre uniquement aux faits.
Adélaïde a été inhumée le 6 décembre 2013. C’est ce que j’appris grâce à l’une des nombreuses émissions de radio qui lui étaient consacrées. J’étais comme aimanté par tous les contenus capables de recycler les mêmes
informations, les mêmes anecdotes et les mêmes extrapolations, traquant l’élément nouveau, encouragé par ces voix friandes et théâtrales à m’enfoncer dans l’abject, à prêter mon corps à ce projet voyeuriste qui consistait à tracer une ligne étroitement parallèle au crime, à puiser sur le terrain une compréhension particulière, une empathie supérieure, le sceau d’une expérience dont je pourrais affirmer pour toujours l’avoir faite, brandissant ce trophée à quiconque m’interrogerait sur mon travail d’incarnation, comme si j’avais été tatoué par le vrai, par le réel – par la
mort.
Je pensais à ces acteurs dont les performances specta culaires tiennent aux supplices subis par leur corps le temps de la préparation d’un tournage.
J’énumérais ceux qui m’avaient marqué, convoquant Robert De Niro, Christian Bale, Javier Bardem, Michael Fassbender, Matthew‐ McConaughey, Tahar Rahim – que des hommes, encore une fois. Jonathan n’en aurait rien eu à foutre. Je constatais que maigrir ou grossir était la seule alternative, le maquillage n’entrant pour rien dans la performance, voulais-je me convaincre.
Je me demandais ce que l’on dirait de moi quand on me verrait à l’écran jouant un réceptionniste d’hôtel, quelles conditions extrêmes je pouvais bien reproduire pour « entrer dans le personnage », expression consacrée qu’il me semblait avoir plusieurs fois entendue s’agissant d’un chemin pavé d’Oscars, Baftas, Césars et autres Goyas. Il ne servait pourtant à rien que je m’enferme dans une cellule de quatre mètres carrés, que je mange un jour sur deux, que je prenne trente kilos de muscles, que je me rase la tête ou que je parte dans la jungle amazonienne. Je pouvais bien sûr hanter les
lobbys de tous les palaces, piétiner devant les réceptions de toutes les auberges miteuses, je pouvais m’inscrire dans une école hôtelière et apprendre les gestes (cela, je savais le faire) mais aussi les usages, les formules et les procédures, je pouvais vivre avec un costume de groom et ne plus le quitter jusqu’au tournage, dormir avec, me doucher avec, mais je sentais que cela n’aurait aucun effet sur mon corps, que c’était un peu l’Actors Studio du pauvre, je paraîtrais simplement plus avisé en interview – je pensais encore qu’il y aurait des interviews. Mais ce qui allait rester, ce
qui, de la personne que j’étais, allait se voir, en grand, en énorme, perdurer, tenir ou rabaisser le film, le regard que poseraient les gens sur moi, l’image de moi qu’ils emporteraient dans la rue, claquant derrière eux la porte coupe-feu du cinéma, titubant sans plus savoir où ils allaient avant de se reprendre, laissant flotter en eux le songe ou le dépit, toute émotion susceptible d’obstruer leur vision périphérique, l’idée que le film donnerait de moi ne devait jamais s’effacer. Il fallait que je sois inoubliable. Maintenant que j’étais le détenteur d’une méthode inconnue des autres
acteurs, ces insupportables concurrents que j’aspirais (comme tous mes pairs) à éliminer du paysage alentour pour être le seul, l’unique, l’indépassable, maintenant qu’Ariel m’avait confié ses secrets et que je savais comment accomplir les gestes fondamentaux que tout rôle me réclamerait, j’étais prêt. Prêt à être, y compris dans un très second rôle, le plus grand acteur de l’histoire.
Ainsi, cette traque me parut être la seule préparation à la hauteur de l’enjeu. Je devais m’imprégner de cette marche vers la mort pour qu’ait lieu la métamorphose à l’écran. Je me fichais pas mal qu’on me traite de charognard, qu’on me réprouve, qu’on m’accuse de pornographie parce que
je comprenais, ce soir-là, sur le lit de la chambre de l’hôtel Le Littoral, que c’était cela, jouer : tuer la morale et que ça se voit en gros plan. Comme Ariel, aller au-devant de l’innommable.
Il n’y a pas si longtemps en France, on nous refusait la sépulture ou alors on nous enterrait la nuit.
C’est de jour qu’Adélaïde a été inhumée, le 6 décembre 2013, mais dans une autre forme de nuit puisque « sous x », dans le carré des indigents du cimetière de Boulogne-sur-Mer, ville où avait été transporté son corps pour y subir une autopsie.
Indigent – c’était ce mot que j’avais cherché le jour où j’avais appris qu’Edith Winthrop était seule et sans ressources. Destitute.
Je connaissais « née sous x » mais jamais je n’avais entendu « morte sous x ».
L’enfant n’existait pour personne d’autre que sa mère et, si Fabienne ne lui avait pas donné d’existence légale à sa naissance, elle l’avait fait en lui donnant la mort. C’est morte qu’Adélaïde est pleinement devenue quelqu’un au regard de la loi, au regard de la société, au regard des autres.
Je m’interrogeais sur ce mot, indigent, repensant au visage d’Edith et me demandant si le terme convenait à un bébé de quinze mois. Dans le
dictionnaire, la définition que je trouvai était celle-ci : « Qui manque des choses les plus nécessaires à la vie. »
De jour, déambulant tout seul le long de l’avenue Marianne-Toute-Seule, je songeais à cette Mademoiselle Aucune, cette Mademoiselle Personne, cette enfant de quinze mois à qui l’on avait arraché jusqu’au prénom pour le remplacer par une lettre, et, me répétant en boucle la définition du mot indigent, « qui manque des choses les plus nécessaires à la vie » – j’ai su plus tard qu’on ne dit plus « indigent » mais « personne dépourvue de
ressources suffisantes » –, il me parut difficile de définir ces choses.
Revenu à l’hôtel Le Littoral, je me plongeai dans le script de Saint Omer. C’était ma première lecture. J’avais attendu d’être là, à Berck, pour le lire. Il me semblait que cette première fois aurait une force inégalable si je découvrais l’histoire dont j’allais incarner l’un des personnages sur les lieux
mêmes où elle avait eu lieu.
Le scénario était précis, ample, implacable. Le film con sisterait surtout en de nombreuses scènes de tribunal puisque c’était la transposition de l’histoire de Fabienne que l’on suivait à travers le procès de son double fictif.
Je compris vite que je n’aurais qu’un rôle mineur. Je ravalai ma déception. Ariel était là pour me rappeler qu’il valait mieux une brève apparition dans un très bon film qu’un premier rôle dans un navet.
Les pages défilaient, je ne me trouvais pas, commençais à paniquer.
Enfin, mon personnage surgit au détour d’un interrogatoire mené par la présidente de la cour d’assises. Deux courtes prises de parole qui pouvaient tout à fait être coupées au montage. Elles intervenaient au terme d’une séquence accélérée où plusieurs témoins mineurs donnaient leur version de ce à côté de quoi ils étaient passés.
Escomptais-je sincèrement remporter un Oscar pour une apparition en réceptionniste ? Je sentis combien toute mon entreprise, encore une fois,
était disproportionnée. J’étais décidément incapable de vivre en adéquation avec la réalité.
Ce petit rôle, tentais-je de me rassurer, c’était, vu mon par cours et l’impasse américaine dont je m’étais sorti moyennement indemne, un miracle. Et j’avais du texte. Écrit. En français. Une vraie séquence. Non improvisée. Une déposition de dix-huit lignes, pour être précis. J’étais même censé pleurer. Enfin, « retenir un sanglot ». Je n’eus aucune difficulté à m’y exercer ce soir-là.
Je me consolais en m’accrochant à la perspective de ce tournage. D’ici quelques mois, si tout allait bien, peut-être un an ou deux, je retiendrais un sanglot comme aucun autre acteur auparavant n’avait su le faire. Pour de vrai.
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