Star
— Où en est ma cuisse de grenouille…
— Où en est ma cuisse de grenouille préférée ?
J’annonçai à Jonathan que mon carnet se remplissait à un bon rythme. J’avais déjà consigné des traces d’Ariel dans plus d’une soixantaine de films. Je lui expliquai que j’utilisais toujours la même tournure, un infinitif qui tentait de décrire le plus factuellement possible le geste accompli, infinitif auquel j’associais titre du film et nom du réalisateur, je dis bien réalisateur puisque quasiment tous étaient des hommes.
— C’est quand même fou, tentai-je de m’indigner.
Jonathan n’en avait rien à foutre. Pour le punir de son indifférence, je me mis à lui décrire en détail mon carnet en lui indiquant que c’était un adorable modèle à pages blanches, ce qui n’était pas si facile à dénicher, souple et de petite dimension. Et sur la couverture, Jonathan, rends-toi compte, il y a une tête de dindon sur un fond jaune fluo, tu adorerais, c’est effroyablement laid et, je ne sais pas pourquoi, je ne peux pas m’empêcher de trouver la tête du dindon d’une obscénité effarante.
— C’est parce que les dindons ont une tête en peau de couille.
Des images perturbantes s’entrechoquèrent dans mon esprit.
— Tu as sans doute déjà vu plus de films avec lui que moi.
Jonathan avait profité de mon silence anxieux pour reprendre la main.
— Tu ne les as pas tous vus ?
— Nom d’une poule en soutane, bien sûr que non. Tu crois sérieusement que je vois les films dans lesquels jouent les guignols que je représente ?
— Ben oui.
— Si je faisais ça, je pourrais plus travailler. Je passe mon temps à me dire
que vous êtes tous plus nuls les uns que les autres, alors imagine si je vous voyais faire vos singeries maquillés comme des séminaristes nazis, je m’en remettrais pas.
— Tu as raison, ménage-nous.
— Vous ménager ? Par tous les scrotums apostoliques, tu te fiches de moi ? C’est moi qui devrais me ménager avec tout ce que je fais pour vous,
et pour un salaire de pute afghane.
— Je te rappelle que tu te sers, y compris sur la paie de mes figurations.
— Manquerait plus que je te laisse engloutir tout seul le pactole que je t’ai agité sous la truffe.
— Pactole me paraît un poil exagéré.
— C’est tout ce que t’as à me dire ? T’as pas une bouffée de Ventoline à prendre ?
— C’est toi qui me téléphones.
— Merde, c’est vrai. Oui : j’ai une audition pour un navet avec Ryan Gosling. Tu sais faire des claquettes ?
— Non.
— On s’en branle. Tu y vas demain, 17 heures, je t’envoie l’endroit exact ce soir.
— Je commence mon service à 17 heures.
— Et ?
— Il faut que je me fasse remplacer.
— En quoi ça me concerne ?
— J’aime ta sollicitude, Jonathan.
— On dirait une réplique de porno.
— Si au moins tu me proposais des castings de ce genre.
— Cela dit, tu sais qu’Ariel a failli faire une apparition dans Gorge profonde ?
— Mais non ?
— Mais si. Ça le faisait marrer, j’ai fini par l’en dissuader.
— Pourquoi ?
— Je conseille à tout acteur qui aurait le désir de percer dans cette industrie de ne pas se mettre à sucer des queues à visage découvert dans un film interdit aux moins de dix-huit ans voué à devenir légendaire. Je ne sais pas si tu me suis.
— En partie. C’est peut-être le « sucer des queues » qui me surprend, en l’occurrence.
— Je prends mes désirs pour des réalités, c’est ce que tu vas me dire ?
— Éventuellement.
— Alors disons lécher des chattes si ça semble plus approprié à Monsieur-
Je-Donne-Des-Leçons-À-Tout-Le-Monde-Sur-Ariel-Winthrop-Parce-Que-Je-Le-Connais-Mieux-Que-Quiconque-Et-Même-Sa-Saloperie-D’Agent-Pourtant-Dévoué-À-Lui-Comme-Une-Madone-En-String-De-Bure.
— Je suis en train de tomber amoureux de ta vulgarité.
— Attention, chéri, ça commence comme ça et après…
— Le plus surprenant, c’était surtout « le désir de percer ».
— Qu’est-ce que ça a de surprenant ?
— Au point où j’en suis de mon analyse, je pense être à peu près certain,
pardon encore pour la leçon, qu’Ariel voulait tout sauf percer. Et n’y vois aucune allusion grivoise, par pitié.
— Et qu’est-ce qui te fait dire ça, je te prie ?
— Je pense que ça aurait nui à son projet.
— Détaille-moi les contours de son brillant projet, tu as l’air de l’avoir si bien cerné.
— Je pense qu’il ne voulait pas faire plus. Ce qui l’intéressait, c’était de choisir un geste dans chaque film et, en l’accomplissant, de donner une
leçon sur l’art de l’acteur. Cent dix-sept films, cent dix-sept leçons de jeu.
— Qui t’a dit qu’il choisissait les gestes ?
— Il le dit dans une interview.
— Et tu as cru cette sainte mytho de Janet Maslin ?
— Je ne devrais pas ?
— Cette interview est bidon. Elle n’a jamais rencontré Ariel.
— Tu en es sûr ?
— S’il avait vraiment donné cette interview, la demande serait passée par
moi. Je n’en ai rien su et pouf, un beau jour, ce papier sort. Je n’y crois pas une seconde. C’est un faux grossier.
— C’est ce que disent toutes les personnes accablées par une preuve en or massif.
— Je tiens l’or massif pour la chose la plus vulgaire au monde, avec les mocassins à glands, et sainte Clotilde sait pourtant combien j’aime les glands.
J’eus un haut-le-cœur.
— Mais tu as demandé à Ariel si l’interview était bidon ?
— Je n’avais déjà plus de contact avec lui quand elle a été publiée dans ce
torchon.
— Le New York Times ?
— C’est possible.
— Janet Maslin est peut-être passée directement par Ariel.
— Tu crois ce que tu veux, je te dis juste qu’Ariel n’a simplement pas eu la carrière qu’il voulait.
— Tu penses qu’Ariel s’est épuisé toutes ces années dans tous ces films pour de simples apparitions ?
— Épuisé, c’est un peu fort.
— Je t’assure que c’est épuisant. Je pense même que la figuration est un art infiniment plus difficile et usant que l’art dramatique.
Jonathan éclata de rire. Il hurlait littéralement au téléphone et reniflait comme un porcelet. Me parvenaient du combiné des bruits douteux peu ragoûtants, toute une gamme de respirations raclées, de sifflements criards et de bruits de gorge inquiétants.
— Pourquoi tu ris ?
— Je n’avais pas entendu l’expression art dramatique depuis 1963. On dirait un de ces vieux légumes oubliés. Tu sais, les rutabagas, les topinambours, toutes ces merdes rassies et pleines de terre qu’on te ressert aujourd’hui comme si c’était du caviar.
— Je me fiche de ce que tu penses. Je sais que j’ai la vérité pour moi.
— Tu parles comme un téléfilm des années 90, chéri, je te mets en garde.
— Merci.
— Disons que la vérité est entre toi et moi.
— Tu parles comme un téléfilm des années 2000, trésor.
— Merci.
— De toute façon, j’ai du mal à y croire. Je pense que la situation était choisie, consentie, et qu’elle convenait à Ariel.
— Pourquoi Ariel aurait-il eu ce projet d’autobiopic si tout roulait comme il le souhaitait ?
— Un projet de quoi ?
— Doux Jésus en rut, d’au-to-bio-pic.
— Qu’est-ce que c’est ?
— Tu ne sais pas ce que c’est qu’un autobiopic ?
— Non.
— Minou, réfléchis deux secondes, ça ne fait pas de mal de temps en temps, je t’assure. Un autobiopic, c’est comme une autobiographie mais au cinéma, tu saisis ?
— Miss None, c’est un autobiopic ?
— Je me fissure le fion à te l’expliquer. C’est pour ça que la Warner avait mis le paquet. Ç’aurait été le premier de l’histoire du cinéma. Enfin je crois, je te dis ça mais j’en sais trop rien. Bref. Tu imagines, un film écrit, réalisé
et joué par quelqu’un qui nous y raconte sa vie, c’était révolutionnaire. Pour l’époque, bien sûr. Aujourd’hui, tu vas sur Instagram et tu n’as plus que ça, des autobiopics. Moi en train d’acheter mes rutabagas. Moi en train de vivre ma meilleure vie avec mon copain latino dont d’ailleurs la…
— Jonathan.
— Moi en train de kiffer ma life à la plage. Moi en train de m’installer au cinéma. Moi cuisinant mes putains de rutabagas. Moi dans l’avion. Moi en vacances. Moi lundi matin. Moi jeudi soir. Moi m’indignant contre le non-
consentement. Moi prenant quand même des photos de mes gosses à poil sur la plage et les postant pour le bon usage de ma communauté. Moi manifestant contre le racisme.
— Jonathan.
— Moi buvant un Martini. Moi saccageant un coucher de soleil. Moi votant démocrate. Moi avant de me coucher. Moi et mon irrésistible ironie. Moi et mes goûts tellement cool. Moi et mon influence.
— Jonathan. Je n’ai pas besoin que tu me légendes les photos de ton
compte Instagram.
— Je sais parfaitement que tu es ce genre de petite salope au cul serré capable de se créer un compte anonyme pour aller épier mes photos, je ne suis pas la bonne conne que tu crois.
— Je suis absolument ce genre de cul serré, j’ai d’ailleurs stalké toutes tes photos, Jonathan, je ne vais pas te mentir. Mais je me suis créé un profil fantôme. Je suis invisible.
— Je te conseille de vérifier les paramètres de ton compte, merveille.
— Comment ça ?
— Ça m’intriguait ce compte bizarre qui regardait quasiment en temps
réel toutes mes stories. Je suis allé voir. Ariel86.
1986, c’était mon année de naissance. C’était aussi l’année de tournage de Miss None, ce qui achevait de m’intriguer.
— Non mais franchement. Tu te fous de moi ? Tu es telle ment demeuré que tu as mis ton nom de famille sur ton profil, c’est ça l’anonymat pour toi, espèce de décé rébré ?
— Comment tu as eu accès à la description de mon profil ?
— Mais enfin c’est public. PU-BLIC. À moins que tu coches des cases que
tu ne sais manifestement pas cocher. Ou que tu sois dyslexique. Je ne peux plus rien pour toi, ma caille, j’ai fait tout ce que je pouvais.
Je repensai à toutes ces personnes dont j’espionnais les comptes et dont je consultais les stories, m’affligeant d’avoir une vie de merde au regard de la leur, m’exaspérant de leur exhibitionnisme décomplexé, quoique l’enviant en secret. Ils allaient le savoir, moi qui pensais les gifler de mon‐
indifférence. Moi qui pensais faire mes crapuleries à couvert. Ma connerie
n’avait pas de limite. J’étais un trou noir1.
— Ariel était du même genre que toi. Je veux être anonyme mais je vous fais coucou dans cent dix-sept putains de films. C’est pour ça que je te dis qu’un type aussi narcissique que lui avait forcément un autre projet que passer le sel ou se moucher à l’écran. Il s’est enfin écrit le rôle qu’il avait envie de jouer pour ne plus dépendre des caprices de cette industrie. Tous les acteurs font ça. À un moment de leur carrière, ils se mettent à écrire et
réaliser des films dans lesquels ils jouent parce que, t’expliquent-ils, ils en ont marre de ne pas décrocher les rôles dont ils rêvent. Ariel a fait comme tous ces acteurs mégalos qui pensent qu’on peut s’improviser réalisateur. Il s’est écrit un rôle sur mesure. Le rôle de sa vie.
— Belle épitaphe.
— Tu lui diras.
— Jonathan, Ariel est mort.
— Voilà autre chose.
— Edith a eu un AVC, elle a été transférée dans le mouroir de stars où tu m’as envoyé.
— Je te serai reconnaissant de ne pas utiliser le mot mouroir, je paie chaque mois une cotisation exorbitante pour y disposer d’un bungalow
Premium le jour où ma prostate sera définitivement H.S.
— Ta cotisation sert en partie à payer le séjour d’Edith.
— Comment ça ?
— Elle n’a pas assez d’argent, semble-t-il, pour s’acquitter des frais. Et plus aucun proche. Ariel est mort, Jonathan. Elle est veuve.
— C’est impossible, mon chou.
— Et pourquoi ?
— Parce que après ta mort, ton contrat à la Motion Picture devient caduc.
— Et alors ?
— Alors, Edith n’aurait pas le droit d’y résider si Ariel était mort.
— Je ne comprends pas.
— Les contrats te protègent toi et ton conjoint mais uni quement de ton vivant. Le jour où tu meurs, ton conjoint survivant n’a plus aucun droit.
— C’est dégueulasse.
— C’est pour ça que les gens y vont relativement jeunes. Quand les deux membres du couple sont encore vivants. Une fois que tu y es, on ne peut pas
t’expulser, même si le cotisant titulaire décanille. Tu es sauvé.
— Ça permet accessoirement de doubler les bénéfices.
— Viens t’y installer avec moi, mi amor.
— Donc si Edith réside là-bas, ça veut dire que le contrat d’Ariel est toujours valable, et du même coup qu’il est vivant.
— Douchebag ! (J’achoppe sur la traduction.)
— Comment peut-il ne jamais venir la voir ni même régler les frais de son hospitalisation ? C’est monstrueux.
— Edith voulait divorcer. Ça n’allait plus du tout entre eux. Ariel a toujours refusé parce qu’il savait que s’il divorçait, son contrat avec la Motion Picture ne permettrait plus à Edith d’y aller le jour où elle en aurait besoin.
— Mais alors où est-il ?
— JE. N’EN. SAIS. RIEN. Son Immaculée Conception du Trou Inviolé
veut-elle que je le lui répète encore une fois ?
— Finir sa vie comme ça, c’est…
— Bon, je n’ai pas que ça à faire même si j’adorerais continuer à lécher ton cul de pasionaria.
— Attends, je voulais encore savoir si…
— Non, écoute, ce rapiat de Matt Damon essaie de me joindre depuis ce matin, je dois vraiment le prendre sinon il va faire foirer son injection d’acide hyaluronique à force de hurler sur mon secrétaire. So long, Ariel86.
1. Mais je n’étais pas aigri.
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