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Guillaume Poix · Chapitre 10 sur 49

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Quand je l’avais rencontrée…

Quand je l’avais rencontrée au Stella, dans le quartier de Silver Lake, Madeline allait sur ses trente ans. Son visage m’avait immédiatement semblé familier sans que je parvienne à déterminer pourquoi.

Elle sirotait un Mimosa. C’est en avisant la coupe safranée dont elle caressait l’évasement de son majeur gauche, tête posée sur la main droite, coude appuyé sur le comptoir, regard de charbon qui s’effrite, que je lui avais demandé ce qu’elle ingurgitait. Elle avait murmuré, lasse et rauque, ce nom de fleur, Mimosa. J’y avais tout de suite vu un signe car c’était une

fleur que j’aimais mais je m’étais gardé de lui avouer de peur de n’être à cet instant pour elle qu’un méprisable baratineur.

Jus d’orange et champagne.

J’avais dit que j’allais en prendre un, moi aussi. Elle s’était détournée et m’avait laissé admirer sa chevelure abondante, bouquet de mimosas vieilli au parfum de miel.

C’était une scène de film. Nous étions dans un bar à cocktails à une heure avancée de la nuit, elle était comédienne comme à peu près tout le monde à

Los Angeles, mais c’était déjà trop tard pour elle, avait-elle concédé au terme d’une conversation poussive qui ressemblait aux ruines d’une ville bombardée en hiver.

— Pourquoi trop tard ? avais-je lourdement relancé.

Je connais ce visage.

— Tu trouves que je ressemble à une jeune première ?

— Si je dis oui, tu vas croire que je te drague.

Mais où est-ce que j’ai vu cette fille ?

— J’ai un oncle qui habite à Sydney.

Non ? C’est pas possible.

— Je ne suis pas certain de savoir quoi faire de cette information, tentai-je pour la dérider.

— T’es pas australien ?

Ça ne peut pas être elle.

— C’est toi ?

C’est elle.

— C’est moi ?

— Sidney ! Mais bien sûr ! Je te reconnais !

— T’as pris quoi ? Ç’a l’air dément.

— Le petit Sidney !

— Mec, lâche-moi la grappe, t’es complètement défoncé.

— Grace Sheffield !

Madeline se figea.

— T’as dit quoi ?

— Grace Sheffield !

Elle me fixa avec une expression de stupeur.

— Quel est le rapport avec Sydney ?

— Je ne suis pas australien, je suis français.

— Mon pauvre.

— Maggie Zina.

— Madeline Zima, tu y étais presque.

 

Madeline Zima – le nom ne vous dit peut-être rien et pourtant vous la connaissez. Vous la connaissez parce que vous aussi, dans les lointaines années 90, chaque soir sur M6, vous avez regardé Une nounou d’enfer.

Chaque soir, après avoir vaguement écouté les informations du 6 minutes qui en durait davantage, vous avez eu envie de prendre dans vos bras l’adorable Grace Sheffield qu’elle incarna pendant six saisons tandis que votre mère se prenait de passion pour Niles, le caustique majordome.

— Tu as dit Sidney et tout m’est revenu !

— Écoute, le principal, c’est que tu t’y retrouves. Maintenant, je veux bien que tu me foutes la paix.

— Cet épisode où Niles fait croire à C. C. Babcock que Maxwell n’a pas

trois mais quatre enfants. Margaret, Brighton, toi, Grace, et Sidney qu’il invente. Le petit Sidney ! Je connais les dialogues par cœur !

— Je suis à deux doigts d’appeler la police.

— Pardon.

Elle ne me calculait plus. Après un temps de flottement, je hasardai :

— Tu sais que c’est une hérésie de corrompre le champagne ?

— Ta connerie est une hérésie.

— Ma connerie est française.

— Je hais les Français.

— Moi de même. Et les Australiens.

Elle esquissa un demi-sourire. Je m’enhardis :

— Et les chieurs qui te collent aux basques en commentant ce que tu bois.

— Les chieurs qui t’expliquent la vie.

— Les mecs.

— T’as tout compris.

— Un peu moins con que prévu.

— Ou aux abois parce que tu sais que je vais pas accepter ta putain de demande d’autographe.

— Effectivement, j’ai bien saisi que je pouvais m’asseoir dessus.

Elle commanda un autre Mimosa, je fis de même.

— Tu trouves vraiment ça dégueu ? me lança-t-elle en vidant bruyamment le contenu de son verre.

— Innommable.

Elle eut un rictus.

— Je sais pas ce qui est pire : ça ou les sandwichs au beurre de cacahuètes.

Elle éclata franchement de rire, recrachant les dernières gouttes de l’ignoble mixture sur moi. Étais-je condamné à être constellé chaque fois que je me trouvais en tête à tête avec une femme ?

— Désolée, bredouilla-t-elle en riant de plus belle.

— Je t’en prie, j’avais chaud.

— T’es marrant en fait.

— Aux abois.

On nous servit deux nouveaux Mimosas.

— Bon courage, fis-je en levant mon verre.

— Qu’est-ce que tu fous ici en fait ?

J’expliquai à Madeline le pourquoi de ma présence à Los Angeles, exposant les développements de ma fulgurante carrière en France, puis je lui demandai, cette fois plus sérieusement, à quoi ressemblait sa vie d’actrice. Elle avait connu la notoriété très jeune, aussi avançai-je que ça

n’avait pas dû être facile de rebondir après cela.

— Si tu prononces encore une fois le mot rebondir, je te casse la gueule.

— Tu veux pas m’embrasser plutôt ?

Je me découvrais entreprenant, moi qui, en France, aurais fait une crise de tachycardie à la simple idée de mendier son numéro de téléphone à une femme.

— Essaie, tu verras.

— Je me réserve le droit de surseoir.

— Vous êtes tous comme ça ?

— Qui ?

— Les Français.

— Tous comment ? Cons ? Drôles ? Alambiqués ?

— Perdus.

— Non. Je suis le seul à être comme ça.

Elle me fixait de ses yeux d’opale.

— Ça nous fait un point commun, ajoutai-je.

Elle m’expliqua qu’elle avait joué dans plusieurs téléfilms, tenu un autre rôle récurrent dans Californication, une série avec David Duchovny. Elle y jouait une jeune femme sauvage, le contrepoint de son rôle de petite fille sage qui l’avait rendue mondialement célèbre. Elle ajouta, avec un air de défi, que c’était une série très crue comme son nom l’indiquait.

— Ça parle de cul et c’est très drôle. Mais genre, hilarant.

Cela faisait quatre ans maintenant qu’on ne lui avait plus proposé de rôles significatifs. Elle se sentait glisser dans l’anonymat, l’oisiveté – le vide –, et

redoutait que son apogée soit derrière elle.

Elle fut traversée par une émotion si sombre en avouant tout cela que je pris le risque d’éclaircir son humeur en lâchant :

— Je suis sûr que ça va aller. Tu sais, on passe sa vie à rebondir.

Elle m’embrassa subitement, un long baiser, terriblement excitant, vorace, nous nous dévorions la bouche, mais lorsque mes lèvres quittèrent les siennes, je reçus un violent coup de poing dans la mâchoire.

Nous fîmes très mal l’amour cette nuit-là, ainsi qu’une demi-douzaine de fois encore – assez pour nous faire douter de l’intérêt de boire d’autres

infects Mimosas l’un avec l’autre. Toutefois, au bout de quelques semaines, j’emménageai chez elle.

À ma grande surprise, c’était un logement très modeste. Ça m’avait frappé le premier soir, j’avais furtivement songé que c’était sa garçonnière (j’ai conscience que le mot ne correspond pas mais je n’ai pas trouvé comment l’adapter au contexte du célibataire féminin, le vocable n’existe pas, il semble que la langue française n’ait pas prévu ce cas de figure), puis compris que c’était bel et bien l’endroit où Madeline vivait. Percevant ma

déception – et devinant que je m’attendais à une villa avec piscine sur les hauteurs de Santa Monica –, elle avait confessé être joueuse : elle passait des heures à flamber au poker sur internet et perdait des sommes considérables, tous ses cachets depuis Une nounou d’enfer y étaient passés. Elle avait conclu cet aveu en affirmant être de toute façon très bien dans ce petit meublé, c’était un peu sordide certes, mais elle n’en avait strictement rien à foutre, d’autant qu’on était à deux pas du Stella.

Cela m’arrangeait car je venais d’y prendre le poste de barman, mon

prédécesseur ayant été choisi par Clint Eastwood pour donner la réplique à Tom Hanks dans son prochain film.

 

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