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Guillaume Poix · Chapitre 39 sur 49

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Quelques heures après…

Quelques heures après avoir raccroché, je me rendis au Fouquet’s pour prendre mon service. À l’arrêt Bastille, tandis que mon regard vagabondait sur la rame d’en face, elle aussi à quai, j’aperçus une silhouette familière.

L’homme du feu.

L’homme qui avait traversé ma nuit le soir de mon dîner de retrouvailles avec Nicole.

Celui que j’avais pris pour Ariel.

Il était là, face à moi, collé à la vitre.

Il me fixait.

Cela dura quelques secondes, les deux alarmes se superposèrent pour annoncer le départ, les portes se refermèrent et chacun glissa dans le noir des tunnels, disparaissant à la vue de l’autre.

 

Au travail, j’eus toutes les difficultés du monde à me concentrer mais je finis par me persuader que j’avais rêvé. Ce n’était qu’une coïncidence, je devais être fatigué et troublé par mon voyage à Berck-sur-Mer. Je cherchais à me faire peur, voilà tout. Cette histoire avec Ariel avait assez duré.

Vers 3 heures du matin, tandis que je lançais une machine, accroupi derrière le comptoir parce que ce foutu lave-verre ne voulait pas démarrer, une voix féminine me commanda, en anglais, deux Mimosas.

Je me relevai précipitamment, espérant découvrir une sublime Américaine. C’était une Japonaise aux cheveux blancs et aux yeux d’ébène. Séduisante, ce n’était pas le problème, mais franchement, elle n’aurait pas pu commander un Spritz, comme tout le monde ?

 

J’avais les nerfs à vif. Les journées s’enchaînaient comme dans une bande dessinée, je bondissais de case en case avec l’espoir d’aborder au plus vite le tome suivant. Dans le métro, je n’osais plus regarder les gens. J’avais peur de recroiser l’homme dont la silhouette était à s’y méprendre celle d’Ariel – silhouette intemporelle, reconnaissable entre mille, d’éternel quadragénaire.

Le visage de cet inconnu m’avait troublé bien qu’il ne ressemblât pas exactement à celui d’Ariel – du moins à l’un des nombreux que celui-ci arborait film après film. Il m’avait en effet semblé qu’Ariel changeait de figure à chaque apparition, comme si l’on avait vissé sur le même corps une physionomie toujours différente. Par-delà les métamorphoses, il n’y avait que le lac sombre de son regard qui demeurait. Étale. Pénétrant. Si bien qu’en songeant à lui me venait, outre ce regard unique, une sorte de toile à la Picasso – une tête aux multiples visages rassemblant en une seule image

tous ceux qu’Ariel avait eus.

 

Quand je paressais chez moi dans l’attente du service du soir, je ne faisais que ruminer, m’angoisser, déprimer. Je me forçais donc à sortir et voir du

monde – il me restait tout de même quelques amis. Des connaissances, tout au moins. Une poignée de contacts dans mon répertoire.

Je rappelai ma partenaire de cette mémorable scène qui m’avait valu d’être sourd d’une oreille. Elle avait bifurqué, c’était ses mots – et elle était ravie. Heureuse comme jamais elle ne l’avait été. Elle s’était enfin trouvée, réalisant qu’elle s’était fourvoyée dans ce désir d’être actrice. Elle était immature à l’époque, m’expliquait-elle. Pas entrée dans l’âge adulte. Il faut être restée bloquée sur son caprice d’enfant pour vouloir faire ce métier à

tout prix. Elle hasardait des paroles bien trop radicales pour être honnêtes. La vérité, c’était que cela n’avait pas marché, qu’elle avait gentiment végété jusqu’à ne plus le supporter et devoir se trouver un métier rémunérateur. Jusqu’à se résoudre au verdict qui nous terrifiait tous : j’ai échoué.

Elle avait repris ses études et se destinait à être art-thérapeute. Ainsi, elle pourrait concilier sa passion du jeu et sa « fibre sociale ». C’était le meilleur des compromis.

En devenant art-thérapeute, elle ne s’effondrerait plus sous la douche. Elle

ne se demanderait plus pourquoi elle avait cédé aux avances de ce metteur en scène insistant, un imposteur comme il y en avait tant, lui qu’elle avait trouvé brillant, séduisant, presque, quand il parlait de Tchekhov avec des mots qu’il empruntait à d’autres, qui lui avait promis un long compagnonnage tant il la trouvait fascinante sur scène, qui l’avait laissée rentrer chez elle à pied après l’avoir violemment prise un soir de novembre.

Elle ne regretterait plus sa paresse de lycéenne, sa vanité d’objet sexuel consenti mais non consentant, sa naïveté de pion corvéable à merci. Elle ne s’en voudrait plus de s’être découverte limitée, incapable d’assumer la somme de travail qu’exigeait une harassante vie d’actrice. Elle ne se détesterait plus de n’être pas cinégénique, de n’avoir pas ce truc qui fait que la lumière vous aime et vous suit. Désormais, elle se savait appartenir à l’ombre portée, rien de plus. Les pleins feux l’avaient amenuisée, c’était ainsi. Elle pourrait respirer à nouveau, retourner vivre dans le Lot d’où elle

venait, trouver quelqu’un peut-être avec qui elle aurait des enfants qui la vengeraient et lui assureraient un triomphe par contumace.

Tout cela, elle ne le disait pas mais j’avais l’impression de pouvoir le lire dans sa pupille triste que ne parvenaient à camoufler ses incessants éclats de rire, cette manière de surjouer l’enthousiasme et le soulagement comme si elle sortait d’une période de captivité dans une geôle remplie de cafards, maltraitée, malnutrie, n’ayant pas vu la lumière du jour pendant plusieurs années. Cette image était, cela dit, on ne peut plus juste. C’était exactement

ça, notre vie de never has been. Nous n’avions vraiment rien vu à Nevers. Nous n’y verrions jamais rien.

 

Ces verres bus d’une traite, ces rendez-vous pris, ces séances de cinéma

endurées avec les fantômes de mon passé ne constituaient pas la manière la plus saine de se distraire.

Je me mis alors à fréquenter, avec une assiduité de retraité, les expositions d’art. J’allais tout voir. Je me perdais dans les plus grands musées, je piétinais face aux plus grands chefs-d’œuvre.

Un jour que j’étais au musée Picasso, je tombai en pâmoison devant l’autoportrait sur fond bleu que l’artiste avait réalisé en 1901. C’était exactement le regard d’Ariel. Je fus rassuré. L’analogie que j’avais faite

entre l’homme du feu et du métro, les multiples visages d’Ariel et le style de Picasso, provenait simplement d’un lointain souvenir. Je me rappelais avoir vu cette toile, enfant. Je l’avais enfouie dans ma mémoire puis simplement plaquée sur certains hommes que je pouvais croiser ici ou là. Cette fameuse nuit, au feu, de même que dans cette rame de métro, j’avais cru reconnaître Ariel alors qu’il ne s’agissait que d’une ressemblance avec

ces yeux peints par Picasso. Je subissais un syndrome bien connu : je voyais la vie à travers le filtre des tableaux, des films et des sculptures. Soulagé, je quittai le musée d’un pas allègre.

 

Plus tard dans la semaine, cependant, au Jeu de Paume qui consacrait une rétrospective à Saul Leiter, un photographe américain dont je n’avais jamais entendu parler, l’inquiétude m’envahit à nouveau.

Ariel était là, à l’arrière-plan, sur l’un des nombreux clichés en couleurs pris dans l’East Village, à New York. Il y avait plusieurs hommes affairés, indifférents à l’œil du photographe, mais lui, Ariel, se savait immortalisé. Il regardait l’objectif. Et le plus troublant, c’était qu’il était en train de me fixer, moi. Il ne me quittait pas du regard. Je désertai la salle.

Mais à mesure que je traversais le musée d’un pas précipité, tentant d’ignorer les autres expositions temporaires, je ne cessais de tomber sur d’autres photos de lui. Et chaque fois, il m’observait. C’était vers moi qu’il envoyait les ondes de ses yeux liquides. Il m’éclaboussait où que j’aille. Partout je me sentais sombrer dans son lac. J’avais beau me hâter pour lui échapper, sortir la tête de l’eau, contrer les rapides, il me suivait. Me pourchassait.

Dans le jardin des Tuileries, il était là. Près d’une fontaine, dissimulé

derrière une allée, il était là. Dans le métro, m’avisant en train de valider son ticket ou dans la rame, assis sur un strapontin, il était là. Il me scrutait. Dans la rue près de chez moi, à la laverie où j’avais mes habitudes, il était là, pliant son linge. À la boulangerie, c’était lui qui me rendait la monnaie. Au café, c’était lui qui me souriait en prenant ma commande. Dans mon immeuble, c’était lui qui emménageait au même étage que moi. Par la fenêtre de ma chambre, c’était lui que je distinguais en vis-à-vis, me fixant depuis son salon. Son visage avait remplacé celui de mes proches sur les

photos que j’avais disposées sur mon frigo. Il était ma mère, ma sœur, il était mon père et mon frère. Dans les magazines, il me souriait partout. À la télévision, il ne ratait pas une occasion de faire un regard caméra pour me dévisager. Je ne savais plus comment lui échapper. Il me harcelait jusque dans mon miroir.

 

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