SyDeC (French Edition)

Zoé Bélanger · Chapitre 9 sur 39

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SyDeC (French Edition)

Chapitre 8

 

 

Je reste pétrifiée devant cette lettre et mes larmes commencent à

monter. Je commence à comprendre. Je repense à ces deux derniers mois, à cet enfer qui s'est abattu sur moi depuis ma dernière journée d'école et je fonds en larmes. Je m'allonge sur mon lit et je vois « monsieur-gros-dodo » , mon vieil ours en peluche. C'est ma tante qui me l'avait offert quand j'avais cinq ans et il n'a jamais quitté ma chambre. Je l'attrape et le cale dans le creux de mes bras en sanglotant. Alors, épuisée, je finis par sombrer dans un sommeil peuplé de cauchemars.

Des bruits extérieurs me réveillent en sursaut. Il fait déjà nuit et le

réveil de ma chambre affiche 21h04. J'entends ce qui ressemble à des grognements et des cris qui, petit à petit, se rapprochent de la maison. En tremblant, dans le plus grand silence, je m'approche de la fenêtre en restant accroupie. Prenant mille précautions, je me redresse doucement, juste assez pour jeter un œil à l'extérieur. Les volets restés ouverts me permettent de voir la rue depuis ma cachette. Je remarque que l'éclairage public fonctionne toujours, grâce aux cellules solaires que la mairie a installées il y a deux ans, en vue de la transition énergétique. Au moins grâce à cela je ne me sens pas complètement à la merci de l'obscurité. La pleine lune accroît la luminosité. J'observe la rue en direction des hurlements. Je ne parviens pas à discerner quoi que ce soit. Je reste immobile, à l'affût du moindre danger. Tout à coup, je vois une ombre qui se déplace, puis une dizaine d'autres qui suivent. Ils se rapprochent et font un raffut de tous les diables. Je les suis lentement du regard sans faire un bruit. Ils se rapprochent encore et je les vois maintenant tout près de ma maison et, alors qu'ils passent devant le portail, je les vois clairement. Des hommes et des femmes qui se déplacent en groupe d'une démarche lourde et lente. Ils ne se parlent pas mais s'interpellent avec des grognements rauques. L’un d'entre eux se dirige vers la maison d'en face et secoue le portail avec force sans jamais utiliser la poignée. Cinq autres personnes le rejoignent et se mettent à secouer le portail comme des enragés. Au bout de cinq minutes de ce traitement, le portail cède et tombe au sol dans un fracas de ferraille. Le groupe hurle son contentement et s'engouffre dans le jardin. Il se dirige bruyamment vers la porte quand j'entends d'autres grognements sur ma gauche. Un nouveau groupe est à l'approche.

Ce dernier plus important est composé d'une vingtaine de personnes.

Avec horreur, je vois des silhouettes plus petites que les autres et comprends qu'il s'agit d'enfants. Comme un seul homme, le groupe qui s'apprêtait à rentrer dans la maison se retourne et fonce vers les nouveaux venus en hurlant de rage. Une violente bagarre s'en suit sous mes yeux, des femmes se saisissent de barres de fer et de bâtons qui traînent dans la rue et frappent violemment le groupe adverse. Les hommes se battent à mains nues, éclatant la tête de leurs ennemis contre le bitume. Les enfants, eux, se jettent sur le dos de leurs adversaires pour aider leurs aînés. Pas un mot compréhensible ne sort de leurs bouches, juste des rugissements et des cris de douleurs. En quelques minutes, le plus petit groupe est décimé. Les corps des vaincus gisent à même le sol, baignant dans leur sang. Je vois les rares femmes survivantes du groupe défait se faire violer sous mes yeux et devant l'ensemble de la communauté, y compris les enfants. Certaines se soumettent, d'autres résistent. Une fois leur affaire expédiée, celles qui se sont soumises se relèvent et rejoignent le groupe, les autres sont battues à mort. Les survivants repartent ensemble et continuent leur chemin vers une destination inconnue.

Je suis prise d'une envie violente de vomir, mais mon instinct de

survie prend le dessus et j'étouffe mon haut-le-cœur. Je sais que je ne dois pas faire un bruit au risque de me faire repérer. Je me baisse et m'assieds au-dessous de la fenêtre en essayant de rassembler mes idées et de comprendre la scène à laquelle je viens d'assister. Tout mon corps tremble encore et l'horreur de la situation me prend aux tripes. Je reste ainsi je ne saurais dire combien de temps tant j'ai l'impression que le temps s'est arrêté. Je pleure en silence. Intérieurement, je supplie ma mère de revenir. Je me prends même à penser que j'aurais mieux fait de mourir dans ma cave. Pourquoi survivre à un enfer pour en trouver un autre ? Qu'est-ce qu'il s'est passé pendant ma captivité ? Qu'est-il arrivé à toutes ces personnes ? J'entends à nouveau du bruit et je sursaute, regardant dans tous les coins de la pièce comme une bête traquée. Un nouveau raclement m'indique que ça vient de l'extérieur. Je me blottis contre le mur, refusant de savoir d'où ce bruit provient, espérant ainsi qu'en ignorant le danger, il disparaîtra.

Pour me calmer je m'efforce de respirer profondément sur un rythme

lent. Mes larmes continuent à couler mais je sens que mon cœur, qui s'était emballé au début de cette scène apocalyptique, commence à se calmer. Au fur et à mesure que les battements de mon cœur ralentissent, mes pensées affluent dans mon cerveau. Je repense à la lettre de ma mère. Elle m'aimait et elle a remué ciel et terre pour me retrouver. Évidemment, toutes les mères auraient fait la même chose. Mais elle a certainement dû s'arrêter quand elle l'avait écrite, quand elle avait commencé à avoir ces symptômes. Il s'agirait d'une maladie ? Mais quelle maladie transforme des êtres humains dotés de conscience et de réflexion en ce que je viens de voir ? Ils ont toujours une morphologie humaine mais leur comportement est hargneux, ils ne parlent plus, ils ressemblent à des animaux et perdent leur caractère humain. Un rugissement de colère me ramène brutalement à la réalité. Je mets les mains sur mes oreilles pour ne plus rien entendre et commence à basculer d'avant en arrière instinctivement pour me bercer. Je lève la tête vers la fenêtre et recommence à paniquer. Toutes les volets sont ouverts. Ils pourraient entrer juste en brisant un carreau. Mon premier réflexe est de me lever pour les fermer, mais je me rebaisse aussitôt. Un hommes se tient juste en dessous de ma fenêtre dans la rue. Je ne pense pas qu'il ait pu me voir mais je ne peux être sûre de rien. Alors dans un effort surhumain pour me raisonner, je reste immobile et j'attends que le silence se fasse. Après avoir attendu un long moment pour être bien sûre qu'ils soient partis, j'ouvre très doucement ma fenêtre et rabats mes volets en bois. J'ai de la chance, maman voulait les changer pour des volets roulants électriques, mais ces larges planches de bois me semblent aujourd'hui beaucoup plus rassurantes et plus discrètes à fermer. Une fois que ma chambre se retrouve dans l’obscurité, je répète l'opération dans toute la maison. En une vingtaine de minutes, la maison est complément fermée et je me sens enfin un peu plus en sécurité. Je me dirige vers le canapé et m'écroule dessus.

Au petit matin, la pièce est encore dans le noir. Je n'ai pas envie de

me lever, je ne sais même pas si j'en aurais la force. Je regarde la télé qui est toujours à sa place et je repense à nos soirées, quand nous restions des heures collées devant l'écran plat à enchaîner séries sur séries. C'était toujours moi qui gagnais et m'allongeais à la meilleure place. Cette pensée m'arrache un léger sourire. Je tourne lentement la tête et aperçois une pile de journaux posée sur une chaise. Je fronce les sourcils. Des journaux. On n'a jamais lu de journaux papiers chez nous. Ma réflexion est interrompue par le gargouillement bruyant de mon ventre qui se rappelle à moi car je n'ai rien mangé depuis hier matin. Je me lève péniblement et vais à la cuisine chercher quelque chose à me mettre sous la dent. J'ouvre les placards mais tout ce qui s'y trouvait a été saccagé. Je sais que ma mère stockait toujours des provisions dans une armoire au fond du garage. Je me déplace donc là-bas remplie d'espoir. En effet, j'y trouve des litres de lait, des biscuits et une vingtaine de boîtes de conserves variées, allant des petits pois à la choucroute. Je récupère le tout et, après avoir balayé la table de la cuisine d'un revers de bras, j'y dépose tout ce que j'ai pu collecter.

Je redresse une chaise et m'installe devant un paquet de gâteaux. Mes

yeux se perdent dans le vide. Tout d'un coup mon esprit ne fait qu'un tour et je me relève brusquement. Je pars à la salle à manger et prends la pile complète de journaux que je ramène à la cuisine. Je me rassieds et j'ouvre le premier paquet de biscuits qui me tombe sous la main. L'odeur sucrée du chocolat me monte immédiatement aux narines et me fait fermer les yeux. Cette odeur réconfortante me ramène en enfance pendant cinq secondes. Mais je les ré-ouvre vite et mon regard se fane. Je reprends conscience de la situation. Tandis que je croque dans le biscuit et que celui-ci fond dans ma bouche, je commence à classer les journaux par date, du plus ancien au plus récent. J'ouvre le plus ancien, il date d'une semaine et demie après mon enlèvement. La une s'intitule "Le fléau continue de se répandre". Je commence ma lecture.

Voilà maintenant cinq jours que les premiers malades sont apparus

et les médecins et chercheurs ne savent toujours pas à quelle maladie ils ont affaire. Des cas ont été recensés aux États Unis, en Europe, au Moyen Orient ainsi qu'en Chine. Plusieurs pays, dont le Japon et l'Australie, ont d'ores et déjà ordonné la fermeture de leur frontière. Plus personne ne peut entrer ou sortir de leur territoire. La situation en France se dégrade avec plus de 1000 cas confirmés contre 650 hier. Le professeur Flabiot, épidémiologiste à Paris explique que la contamination ne se fait pas de manière aéroportée car dans un tel

cas, les membres d'une même famille seraient systématiquement tous touchés. Les recherches continuent afin de connaître le vecteur de contamination mais au vu du nombre croissant de personnes touchées et de la courbe de progression des contaminations, on ne serait qu'au début de l'épidémie, et cela deviendra très vite une pandémie si on ne trouve pas très rapidement la source de ce fléau.

Alors que je continue d'avaler machinalement biscuit sur biscuit, je

tombe sur un journal datant du 25 mars.

Alors que l'épidémie s'intensifie, avec environ 3000 nouveaux cas

par jour, on en sait un peu plus sur les symptômes et l'évolution de la maladie. Il s'agirait d'une maladie dégénérative qui s'attaque au cerveau humain à travers les neurones. La molécule responsable commence par migrer vers le cerveau et par s'attaquer au lobe frontal. Ainsi le langage s'altère, le patient oublie des mots et sa mémoire à long terme devient défaillante. Ses mouvements deviennent brusques et moins fluides. La personnalité du patient se trouve elle aussi complètement altérée avec des accès de violence et des comportements sexuels déplacés. Peu à peu le patient perd la capacité d'interagir avec la société telle qu'elle existe de nos jours. Cette période dure entre 8 et 10 jours avec une aggravation quotidienne des symptômes. La molécule migre ensuite vers les lobes pariétaux et temporaux. Dans cette phase de la maladie, le patient perd entièrement la mémoire et la capacité de communiquer autrement que par des sons incohérents. Il développe une insensibilité à la douleur qui le rend particulièrement agressif envers ses congénères. La maladie, dénommée SyDeC par les scientifiques pour Syndrome de Dégénérescence Cérébrale, serait due à une molécule qui se nourrit des neurones et se propage dans le cerveau au moyen des connexions neurales. Lorsque tous les neurones ont été consommés, le SyDeC se met en sommeil et attend simplement la création de nouveaux neurones par l'hippocampe pour survivre. A ce jour, la communauté scientifique n'a toujours pas trouvé l'origine de cette molécule, ni aucune façon de la neutraliser. L'avenir est bien incertain pour l'humanité.

C'est le dernier journal. Je le repose et à ce moment-là, je ne me suis

jamais sentie aussi seule de ma vie.

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