SyDeC (French Edition)

Zoé Bélanger · Chapitre 24 sur 39

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SyDeC (French Edition)

Chapitre 23

 

- Luna ?

Je crie dans toutes les directions et le vent porte ma voix au loin, mais

elle ne revient pas. Je m'installe accroupie dans l'herbe pour l'attendre. Je sais qu'elle va revenir, elle revient toujours !

Cela fait quatre mois que je me suis installée dans cette maison au

bord du lac et je dois dire que maintenant je m'y sens chez moi. Le temps n'a pas la même valeur ici. L'endroit est toujours aussi paisible et l'été a été magnifique. Les dégénérés ne se sont jamais aventurés dans la forêt, certainement trop excentrée de leur lieu d'habitat et la maison est tellement isolée que je n'ai eu aucune visite inopinée. Je me suis habituée à cette solitude. Elle m'a été salutaire.

Ce qui s'est passé à Châlons reste gravé dans ma mémoire. Les

semaines qui ont suivi mon arrivée ont été particulièrement sombres. Je n'arrivais plus à penser à autre chose, je me réveillais en hurlant toutes les nuits. Je me faisais l'impression d'une bête sauvage, je sursautais à chaque bruissement de feuille, à chaque son étranger que je n'arrivais pas à identifier. Un jour, pour me calmer, je suis partie nager jusqu'à épuisement. Si Luna n'était pas venu me chercher, je me serais certainement noyée. C'est elle qui m'a ramenée jusqu’à la rive. Cette chienne est devenue mon binôme, ma seule amie.

Alors que je venais de rejoindre la rive et que je reprenais mon

souffle, la lune était haute. Son croissant illuminait le lac et lui donnait des reflets argentés. Luna était venue contre moi et avait commencé à me lécher les bras, les jambes et le visage pour me nettoyer. Ensuite elle avait posé son museau sur mon épaule et avait attendu. J'avais senti pour la première fois depuis longtemps une chaleur dans mon cœur et une certaine paix dans mon âme. On était restée comme ça un long moment et on était rentrée.

Le lendemain, j'avais commencé à remettre la maison en état, en

réparant dans la mesure de mes capacités ce qui était cassé, nettoyant et astiquant dans tous les coins. En un mois, la vieille ferme était devenue une villa accueillante. Le lac à proximité me permettait de pêcher du poisson frais, grâce à l'équipement que j'avais trouvé dans un magasin de pêche dans un village environnant. J'amenais aussi Luna chasser. C'était une chasseuse née, un trait de caractère de sa race et elle me ramenait souvent du gibier. Sa première prise avait été une vraie surprise. Je n'ai jamais eu de chien, alors j'avoue que je n'avais même pas eu l'idée de l'utiliser pour ça. Mais un jour, elle est partie dans la forêt, et je ne l'avais pas revue de toute l'après-midi. Quand elle était revenue en début de soirée, elle avait un lapin dans la gueule et l'avait déposé à mes pieds. J'avais été sidérée. Depuis je l'amenais régulièrement chasser, comme aujourd'hui.

Je vois les herbes bouger et Luna saute d'un bond élégant, un faisan

dans la gueule.

- Ouah, du gibier ! Belle prise mon chien.

Je la félicite en imaginant le festin que l'on va se faire. Elle remue la

queue et dépose la bête à mes pieds. Je récupère sa proie et retourne vers la maison. Je me mets à l'ouvrage aussitôt, plumant et vidant le volatile. Ensuite, je l'embroche sur une pique de fer et la mets sur les braises du feu que j'avais déjà allumé en prévision. Parfois elle revient bredouille, alors on se contente de quelques légumes grillés, mais aujourd'hui on va se remplir la panse. Tout en partageant le repas, j'admire les couleurs de l'automne qui se reflètent sur la surface du lac. Déjà le mois de septembre et l'hiver s'annonce. En quatre mois, les choses ont évolué, autant dans la maison que dans ma tête. Je suis satisfaite de ce que j'ai ici. La maison est confortable, le lac me fournit en poisson et la forêt en gibier. Un petit potager sur l'arrière de la maison me permet de cultiver quelques légumes, et les villages avoisinant me fournissent en équipement et autres denrées. Je ne vois pas ce que je peux demander de plus. Il n'y a personne d'autre que moi et la conversation de Luna me suffit, surtout qu'elle n'est pas très contrariante. Elle aussi a l'air de s'être faite à notre vie. Elle dort toujours avec moi, bon elle ronfle un peu, mais je pense que moi aussi alors... La vie est enfin tranquille.

Le lendemain matin, quand je me réveille, une violente pluie bat

contre les volets. Le bruit percutant des gouttes contre l'aluminium résonne dans toute la maison. J'ouvre les volets et regarde le spectacle depuis le salon. Le vent fouette les arbres et la surface du lac est agitée de petites vagues. La barque, que j'ai trouvée près d'un ponton aux alentours, est à l'ancrage devant la maison et se balance au gré des vagues. Je sais qu'elle tiendra le choc, j'ai déjà connu des tempêtes pires que celle-là depuis que je me suis installée ici. Je me décide à allumer un feu dans la cheminée. L'air se réchauffe rapidement et après un petit déjeuner frugal, je m'installe dans le canapé un livre à la main. A part la pluie, aucun son ne vient perturber ma quiétude et Luna dort paisiblement contre mon flan. D'une main je tourne les pages, et de l'autre je lui gratte le ventre qu'elle m'offre dans une posture improbable.

Alors que l'on est parfaitement installées, elle se redresse d'un coup et

fixe la porte en émettant un très léger grognement. Je tourne la tête vivement et regarde la porte puis Luna. Elle ne bouge pas d'un centimètre. Je me lève précipitamment et fonce au premier. J'attrape le fusil de chasse que j'avais trouvé dans la remise et grimpe au grenier. J'ai prévu ce cas de figure. J'ai eu quatre mois pour le prévoir... Je savais que ça arriverait un jour ou l'autre. Le sang tambourine dans mes oreilles et mon adrénaline est montée d'un coup. Je me place face à une meurtrière à laquelle j'ai enlevé la fenêtre. J'épaule mon fusil et observe. Le ciel est sombre et pourtant le soleil est déjà haut dans le ciel. Il y a des ombres partout. Je scrute les environs à la recherche d'un intrus. Luna est restée en bas, je sais que si quelqu’un essaie de rentrer elle donnera l'alerte.

Je scrute chaque arbre, chaque cachette possible, quand je trouve

enfin : une femme. Elle est derrière un arbre mais mal dissimulée. Elle a l'air seule et regarde ma maison. Hors de question de la laisser approcher. S’il y a bien une chose que j'ai apprise, c'est de ne se fier à personne. J'ajuste ma ligne de visée. Je suis prête à tirer, sans même essayer de savoir ce qu'elle fait ici. Ça ne m'intéresse pas. J'ai trouvé cet endroit, je l'ai réhabilité, il est à moi. Et je ne suis pas prête à le partager avec qui que ce soit. Je m'apprête à tirer, quand j'entends des griffes dans l'escalier. Luna vient me rejoindre et s'assied entre la fenêtre et moi. Elle me fixe de son regard doux. Je continue à viser en essayant de l'ignorer quand elle commence à me lécher la joue.

- Luna, stop ! murmure-je.

Mais ça ne l'arrête pas. Je la regarde à mon tour et soupire.

- Putain tu fais chier.

Alors je reprends ma position et vise deux mètres devant les pieds de

l'intruse. Je tire.

Elle fait un bond en arrière et se met un peu mieux à couvert de

l'arbre. Je l'entends crier.

- Je ne vous veux pas de mal.

Ça c'est ce que tu dis !

- Repars d'où tu viens ! La prochaine ne sera pas un coup de semonce.

- Pitié, je cherche juste un abri pour la nuit.

Nouveau tir. Cette fois j'ai visé l'arbre derrière lequel elle se cache.

- Deuxième coup de semonce.

Alors que la femme n'ose plus bouger de sa planque je vois une ombre

sortir de la foret. Une petite fille. Merde ! Elle crie :

- Ne tuez pas ma maman. S'il vous plaît aidez-nous. J'ai faim.

La femme hurle et se met à courir à découvert dans la direction de sa

fille. Elle se jette sur elle et fait barrage de son corps entre sa fille et moi.

- On s'en va, pitié ne tirez pas !

En voilà une bonne idée. Mais ça fait quand même chier. Maintenant

quelqu’un sait que j'habite là. Elle n'est peut-être pas seule. Elle pourrait revenir avec du renfort et ils pourraient venir prendre ma maison. Cette perspective ne m'enchante guère. Je refuse d'être sur mes gardes jour et nuit en me demandant quand je vais me faire attaquer. Je dois savoir.

Je redescends en trombe, ouvre la porte d'un coup sec et épaule à

nouveau mon fusil.

- Stop !

Luna est sur mes talons, donc je ne crains pas une attaque par derrière.

C’est un excellent chien de garde, elle n'a jamais attaqué personne mais a toujours donné l'alerte et montré les crocs pour impressionner. Elle part en courant vers la femme et la fille qui se sont arrêtées net quand je leur en ai intimé l'ordre. Elle les dépasse. Mais elle va où ? Elle s'enfonce un peu dans la forêt et se met à aboyer bruyamment. Il y a quelqu’un là-dedans.

- Sortez de là ou je les abats dans la seconde, crié-je à l'attention de celui ou ceux cachés derrière les arbres.

Personne ne sort

- Très bien.

Je vise le dos de la femme qui tient la petite devant elle quand je vois le

cul de Luna émerger d'entre les arbres. Elle continue à aboyer en reculant et fixe quelqu'un. A son tour, un petit garçon sort de la forêt. Il avance très lentement, au même rythme que Luna qui recule. Il a l'air terrifié par la chienne et mets ses mains en l'air. Je peux les voir trembler même de ma position. Luna s'écarte et le garçon court dans la direction de sa mère et se jette dans ses jambes. En les gardant derrière elle, la femme se retourne et me supplie du regard.

- Pitié, il n'y a que nous, je vous le jure. Ne tuez pas mes enfants.

J'observe la petite famille pendant que Luna se rapproche d'eux par

l'arrière. Quand elle est assez près et qu'elle commence à renifler les enfants, ils poussent un hurlement et partent direct devant leur mère. La chienne doit être plus menaçante que mon fusil pour leur jeune âge. Je m'approche à mon tour pour les observer de plus près.

Ils sont maigres, très maigres. La femme doit avoir une trentaine

d'année, et les enfants entre 7 et 10 ans. Ils sont d'une saleté repoussante et leurs habits sont plus des chiffons qu'autre chose. Ils sont trempés de la tête aux pieds. Comme moi d'ailleurs. La pluie goutte dans mes yeux et me brouille la vision, mais je ne laisse rien paraître. Je leur fais signe de rentrer, en continuant de les braquer.

- Dépêchez-vous !

La petite famille se met en mouvement avec un regard apeuré. La

mère tient ses enfants par la main et ne les lâche pas. Luna se met sur le côté, comme pour leur couper toute envie de fuite par le lac. Une fois tout ce petit monde au sec, je referme la porte avec le pied et leur désigne des chaises avec mon fusil. Moi je vais chercher mon pistolet, beaucoup plus maniable dans ce petit espace. Ils regardent l'intérieur comme s'ils étaient dans un château. Leurs yeux expriment de l'émerveillement et de l'incrédulité en même temps. Ils en ont même la bouche ouverte. Je braque maman.

- Debout.

Elle se lève dans la seconde, certainement convaincue par mon air de

sauvageonne. Je la fouille minutieusement et lui confisque son sac. Je le fouille aussi. Rien sur elle ni dans le sac. Nom de dieu, comment ont-ils bien pu survivre sans même une arme sur eux ?

- Assieds toi.

Je procède de même pour les deux enfants, qui manquent de se pisser

dessus de peur. Je ne suis pas très fière de leur faire une aussi grande frayeur, mais c'est nécessaire pour qu'ils me croient capable de tout.

Je me sens un peu rassurée quand la fouille est finie. Ils n'ont aucune

arme sur eux et j'arrive à me détendre un tout petit peu. Je rends son sac à la mère et m'installe en face d'eux, mon pistolet à portée de main.

- Vous faites quoi ici ?

- On cherchait juste un refuge pour s'abriter de l'orage.

- Comment vous êtes arrivée à cette maison ?

- On a vu de la fumée s'échapper de la cheminée depuis la route.

Merde ! Je savais que c'était un risque, mais après quatre mois

tranquilles, j'avais baissé ma garde et pris moins de précautions. Quelle conne, je me foutrais des baffes. Aussitôt, je pars chercher le seau d'eau que je réserve pour les toilettes et le jette dans le feu. Quand je me rassieds, ils n'ont absolument pas bougé.

- Vous faites partie d'un groupe.

- Non.

- Ne me mens pas putain !

- Je le jure. On est seuls.

- Comment une femme sans arme et deux gosses pourraient survivre seuls dehors !

Je suis hors de moi. Comment peut-elle imaginer que je vais gober ça ?

Je la menace de mon flingue. Ce dernier est à cinquante centimètres de son visage. Sa fille commence à pleurer.

- On était avec mon mari. C'est lui qui nous protégeait, mais il est mort il y a trois semaines. Tué par un autre groupe sur la route. Il m'a ordonné de partir et de cacher les enfants. Depuis on erre. Je vous jure sur la tête de mes enfants que c'est la vérité.

Je me tais. Je réfléchis. Et maintenant je fais quoi d'eux. Peut-être que

c'est vrai et qu'ils sont seuls. Dans ce cas ils ne sont clairement pas une menace. Mais si je les fous dehors et qu’ils se joignent à un groupe, alors ils pourraient revenir. Ils pourraient m'attaquer et je perdrai tout.

- Maman j'ai faim.

La petite regarde sa mère plaintive. Elle se tient le ventre.

- Tiens ma puce.

Elle prend son sac et m'interroge du regard. J'acquiesce de la tête. Elle

fouille à l'intérieur et en sort une petite boite de comprimé.

- Tiens prends en un.

Je saisis la gélule au vol.

- C'est quoi cette merde que vous lui donnez.

- Des coupe-faim. C'est la seule chose que j'ai à lui donner pour le moment.

Je la regarde interloquée. Sa gosse a faim et au lieu de lui chercher

quelque chose à manger, elle lui donne des gélules miracle.

- C'est n'importe quoi, je m'exclame.

Je me lève et ouvre la porte. D'un sifflement j'envoie Luna dehors. Elle

se rue dans la forêt. Je leur fais signe de se lever et de passer devant. Je les amène dans la grange attenante. Il fait froid mais au moins on est à l'abri de la pluie. Tout en gardant mon pistolet à portée de main, j'installe le nécessaire pour un feu de camp. La fumée dégagée monte d'abord vers le toit de la grange puis se dissipe dans toutes les directions. Quand elle atteint finalement l'extérieur, la pluie et le vent se charge de dissiper rapidement la mince couche qu'il reste. Ainsi, nous sommes totalement invisibles. Les braises sont prêtes et Luna réapparaît finalement avec un canard dans la gueule. Les gosses n'en reviennent pas, leur mère non plus d'ailleurs.

Comme d'habitude, elle le dépose à mes pieds et je commence alors

ma préparation habituelle, plumage, vidage, cuisson. Quand le volatile est enfin rôti, je coupe une généreuse cuisse et la lance à Luna. Je tends le reste à la petite famille. Ils regardent le volatile avec envie mais ne bouge pas.

- C'est meilleur que des gélules.

Ils se réveillent et maman me prend la pique des mains sans toutefois

faire de gestes brusques.

- Merci.

Ils se jettent dessus comme des affamés qu'ils sont. Soudain, la mère

lève la tête.

- Et vous.

- Moi j'ai bien mangé hier. Ils en ont plus besoin que moi.

Elle regarde ses enfants avec tout l'amour qu'elle leur porte dans les

yeux et se remet à manger.

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