SyDeC (French Edition)
Chapitre 5
- Si tu veux bien t'alimenter, je t'enlève la perfusion. Mais tu es encore déshydratée, il faut que tu boives beaucoup.
J'acquiesce.
Il vient vers moi, m'attrape le bras et enlève doucement l'aiguille. Je
n'aurais pas imaginé qu'il puisse faire preuve de tant de délicatesse. Il me pose un coton sur le point de contact et me dit de le garder appuyé quelques minutes.
- Je ne suis pas un cordon bleu mais une assiette de pâtes reste dans mes cordes. Ce soir ce sera pâtes à la bolognaise.
A l'évocation de ce repas, mon estomac se réveille bruyamment et je le
sens se tordre dans mon ventre. Deux mois que je ne mange que des aliments en conserve et des sandwichs, les jours où je mange bien sûr. Durant ma captivité, j'ai dû perdre plusieurs kilos et je n'ai plus que la peau sur les os.
Je le regarde se déplacer vers un coin de la pièce équipé d'une unique
plaque de cuisson et de quelques rares instruments de cuisine. Pendant qu'il met de l'eau à bouillir, j'attrape un pansement que je vois à côté de la poche de perfusion et le place sur le coton, comme font les infirmières après une prise de sang. J'ai le bras endolori et raide. Il me tire un peu. Je me lève doucement et retrouve la sensation merveilleuse de pouvoir bouger ma jambe sans plus d'entrave. Je regarde ma cheville et je vois un bandage qui recouvre la totalité de la zone
- J'ai dû aussi couper la menotte à la pince. Elle t'a entaillé la peau. Tu garderas certainement une cicatrice.
Je sors délicatement de mon lit et tente de me remettre sur mes deux
pieds. Le sol est frais et propre. Je peux sentir la douceur du revêtement du terrain sur toute la surface de mon pied et sans m'en rendre compte, je souris. C'est en regardant mes pieds sur le sol que je me rends compte que je porte une chemise de nuit à l'ancienne. Elle me remonte jusqu'au cou, avec des manches longues et de la dentelle. Alors que je m'interroge sur la provenance de ce bout de tissu désuet, un constat s'impose à moi : c'est lui qui me l'a enfilée alors que j'étais inconsciente. Ce qui veut dire qu'il m'a déshabillée et rhabillée. Un frisson de dégoût me remonte le long du corps et une violente nausée me prend à la gorge. D'un coup, la tête me tourne et j'en perds l'équilibre. Je me raccroche à mon lit comme je le peux et tombe à genoux. J'essaie de me calmer mais les douloureux souvenirs de ces deux derniers mois resurgissent en vague. Je m'attends à ce qu'il vienne me relever brusquement et me donne un bon coup de poing, mais il n'en fait rien.
- Tu dois te calmer et te remuscler les jambes si tu veux pouvoir te tenir debout et rester avec moi.
Il a raison sur un point, je suis restée si longtemps allongée dans cette
cave lugubre que tous mes muscles ont fondu, et le seul fait de me tenir sur mes jambes m'est difficile et douloureux. Par contre il est hors de question que je reste avec lui. J'en suis convaincue, cet homme est aussi dangereux que mon ravisseur; dans un autre genre je dirais. Je savais ce que voulait Rico, ce salaud, et je ne veux pas découvrir ce que lui me veut.
Je me relève en y mettant toute la hargne que j'ai en moi.
- Les pâtes sont cuites. On va manger.
Je le vois attraper un pot de sauce bolognaise et mélanger le tout
directement dans la casserole. Il sort deux assiettes et nous sert. A côté du coin « cuisine » se trouvent deux chaises et une mini table de camping. Il pose les assiettes sur la table, s'installe et commence à manger sans attendre. Je le rejoins péniblement et m'installe à côté de lui. Il ne dit rien, pas un mot. On reste chacun dans nos silences, aucun d'entre nous ne voulant évoquer ses secrets. J'approche mon assiette et commence à manger. La première bouchée me donne aussitôt la nausée, et il s'en rend compte.
- Mange doucement. Tu es en état de mal nutrition avancée. Il faut y aller doucement, sinon tu vas tout vomir.
Bon gré mal gré je l'écoute. Il n'a peut-être pas tort. Je mâche beaucoup
et avale calmement. Au bout de cinq bouchées je n'ai déjà plus faim. Je me force aussi à boire régulièrement. Si je veux retrouver ma famille un jour, je dois survivre coûte que coûte. Je repose mon assiette et attends qu'il ait fini la sienne, et la mienne au passage.
- Faut pas gâcher par les temps qui courent !
- J'aimerais prendre une douche
- C'est possible, il y a encore de l'eau dans les vestiaires, avec un chauffe-eau à énergie solaire. Je vais t'accompagner.
Je me sens encore une fois acculée, tel un petit animal apeuré. Je ne
veux pas qu'il me voie nue, qu'il me regarde pendant que j'enlève la crasse qui recouvre mon corps. Je voudrais lui hurler dessus, le frapper, simplement refuser, mais je veux absolument prendre cette douche. A cet instant précis, c'est la seule chose qui compte pour moi, pour ça je veux bien tout accepter, même l'inacceptable.
- J'ai fait la cuisine, tu fais la vaisselle.
Je tourne calmement la tête vers lui et opine du chef. Ma captivité m'a
appris à être obéissante.
- On va prendre le nécessaire, t'auras qu'à la faire avant ou après ta douche. Viens avec moi.
Je me lève, et je le suis d'un pas traînant. On passe la porte au fond de la
salle et il me guide le long d'un couloir sans fin. Il me montre une porte sur la gauche et je rentre. A l'intérieur quatre toilettes et autant de lavabos.
- Ici c'est pour les toilettes et la vaisselle. On utilise les mêmes, ça permet de ne pas se perdre dans les couloirs. Viens !
On continue à marcher le long du couloir et il désigne une porte à
droite. Le vestiaire dispose de grands casiers, où les gens peuvent laisser leurs affaires pendant l’entraînement. Au fond, il y a un dégagement avec cinq douches individuelles.
- J'utilise toujours la première cabine, il y a du savon à l'intérieur. Tu as une serviette propre ici, me dit-il en me montrant un casier.
- Tu retrouveras ton chemin ?
- Oui, lui répondis-je.
Sur ce, il me tourne le dos et s'en va.
Je suis un peu perdue, moi qui pensais qu'il allait rester. Est-ce que
finalement il ne serait pas celui que je crois ? Mais si c'est un homme bien, pourquoi ces armes et cette vie dans un gymnase ? Tout ça n'a aucun sens ! Je reste plantée là un peu perdue par la tournure qu'ont pris les évènements. Cette sensation de solitude est étrange. J'ai longtemps été seule, mais le fait d'être dans la maison de Rico me donnait l'impression de ne jamais être seule. Sa présence imprégnait les murs, le sol. Ici, dans ce vestiaire, je me sens enfin seule. J'examine la pièce dans son intégralité. Des casiers, des douches mais pas une fenêtre. Tout à coup, mon regard se pose sur un miroir en pied. Des mois que je n'ai pas vu mon reflet. Je m'approche doucement et ce que je vois me pétrifie. J'ai le teint grisâtre, maladif. J'enlève ma chemise de nuit et ma maigreur me saute aux yeux. On peut voir mes côtes saillir et mes seins sont semblables à ceux d'une ado pré-pubère. J’ai des marques sur tout le corps, certaines partiront, d'autres pas. Mon visage ressemble à celui d'un fantôme, traits tirés, cernes violets et cheveux ternes. Dans ce reflet tout respire la mort. Je passe mon index sur ma joue en appuyant le plus fort possible pour faire affluer un peu de vie dans cette image, et je sens la crasse qui se colle à mon doigt.
Je tourne les talons et me dirige vers la douche, bien décidée à effacer
les marques de ma captivité. Je me déshabille complètement et enlève mon bandage à la cheville. Je peux enfin voir la marque laissée sur ma peau. Elle est rouge, mais ressemble plus à du sang séché qu'à une plaie à vif. Je rentre dans la douche et commence par faire couler l'eau. Elle est chaude et fraîche à la fois. La sensation de l'eau sur mon corps est un vrai délice. Je me sens renaître. Je reste de longues minutes sans bouger, appréciant juste la rencontre de mon corps avec une chose aussi simple que l'eau. Au bout de ces quelques minutes qui m'ont paru n’être que des secondes, j'attrape le gel douche et je commence à me frotter le corps. Au début je frotte délicatement, mais ensuite, je deviens plus vigoureuse, plus acharnée. Acharnée à faire disparaître toutes les marques de ces deux derniers mois, acharnée à laver ce qui ne pourra jamais redevenir propre, ce corps souillé. Au début, l'eau qui s'échappe par la bonde est brunâtre, mais elle finit par redevenir enfin claire. Je sors de la cabine, m'enroule dans la serviette et m’assieds sur un banc, épuisée par l'effort accompli.
Tandis que je reprends mon souffle, mon regard se pose à nouveau
sur le miroir. Je fais un effort pour m'arracher à mon banc et reprends la contemplation de mon corps meurtri. Ma peau, nettoyée de sa saleté, a repris une couleur rosée. On peut voir qu'elle a manqué de soleil, mais mon teint a plus d'éclat. Mon visage est toujours marqué mais mes traits sont plus détendus. Par contre les bleus et les cicatrices sont toujours là. Il faut plus qu'une douche pour enlever ce genre de marque. Je me pelotonne dans la serviette et attends. Je ne sais pas ce que j'attends. J'apprécie juste le fait d'être seule, propre et de m'entendre penser.
Perdue dans mes rêveries, j'entends quelqu'un qui frappe à la porte du
vestiaire. Je sursaute. J’avais presque oublié que finalement je n'étais pas si seule que ça.
- J'ai trouvé quelque chose pour toi, je peux entrer ?
Je m'assure d'être bien emmaillotée dans ma serviette avant de lui
répondre.
- Oui.
Il rentre et me regarde comme si c'était la première fois qu'il me voyait.
Son regard trahit sa surprise mais il se ressaisit très vite.
- Il y avait donc bien une fille sous cette saleté. Je t'ai ramené des vêtements plus pratiques que la chemise de nuit trouvée dans la vieille baraque où tu étais.
Il me tend un jean, un tee-shirt noir basique, des chaussures plutôt
usagée et... des sous-vêtements... propres.
- On essaiera de trouver mieux quand tu seras en état de sortir, dit-il avant de repartir.
J'enfile tout ça le plus vite possible. Le jean est trop grand, de même que
les chaussures, mais cela fera l'affaire pour l'instant. Je sèche rapidement mes cheveux, les brosse et pars en direction du lavabo accomplir ma corvée.
Quand je reviens dans le gymnase avec la vaisselle propre, il est dans
son lit en train de bouquiner. Il est concentré mais remarque ma présence aussitôt. Il ne lève même pas les yeux mais la réaction de son corps à mon apparition ne peut pas mentir. J'ai appris à observer les petits signes involontaires des muscles durant les deux derniers mois. J'arrivais à déchiffrer à l'avance si Rico était seul ou accompagné, s'il était de bonne ou de mauvaise humeur, autrement dit si j'allais me faire cogner ou non. Je dépose la bassine à côté du coin « cuisine » et je vais rejoindre mon lit. J'enlève mes chaussures et m'allonge. Le drap de séparation n'est pas tiré. Je me risque à un peu de conversation
- C'est quoi votre nom ?
- Mickaël
- Pourquoi vous habitez dans ce gymnase ?
Il tourne la tête et me regarde. Il semble hésiter à répondre. Il entrouvre
la bouche puis finalement la referme sans qu'un son n'en sorte. Il se lève et me dit
- Il faut dormir maintenant.
Il tire le drap et je l'entends se recoucher. Fin de la conversation.
Je me tourne de l'autre côté et fixe la porte d'entrée. Derrière cette
porte j'imagine ma mère, ma grande sœur qui m'appellent, qui me hurlent de me lever et de courir les rejoindre. Je vois de la lumière et des oiseaux qui volent dans le ciel. Mais à peine ai-je commencé à réfléchir à une fuite possible que je sombre dans un profond sommeil.
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