SyDeC (French Edition)
Chapitre 18
Je suis réveillée au milieu de la nuit par des sons étranges. Il y a du
bruit à l'extérieur. Je me lève d'un bond et récupère mes armes. Je place mes couteaux sur mes jambes et mes pistolets dans le holster. Je m'avance en silence vers la porte et l'entrouvre en prenant mille précautions pour ne pas la faire grincer. Sur la route je vois six personnes marcher. Ils avancent lentement et je n'arrive pas à discerner s'il s'agit de dégénérés ou pas. Je sors en silence et me fonds dans les ombres pour les suivre à distance. Il n'y a pas de lune cette nuit et le village baigne dans une profonde obscurité. Ça m'arrange. Ils vont jusqu'au centre du village et s'arrêtent. C'est à ce moment pas que je les vois. Des armes. Des fusils. Ce sont des gens. Ils se séparent et pendant que certains se dirigent vers l'église d'autres vont vers des habitations. Ils essaient une première porte qui est fermée à clé. Ils essaient la seconde, toujours fermée. Maintenant ils ne sont pas très discrets et tout le hameau doit être réveillé. Mais personne ne sort. Ils continuent de descendre la rue quand l'un d'entre eux se dirige vers le potager.
Au moment où il revient avec des légumes frais qu'il vient de
ramasser, je sais qu'il sait. Le village est habité sinon qui aurait fait ces plantations. Les trois hommes sont sur le point de repartir quand un bruit de serrure se fait entendre depuis une maison. Hugo ouvre bruyamment la porte et regarde les intrus de son air innocent. A ce moment précis, je sais que la situation va déraper. Les trois hommes avancent rapidement vers lui, arme à la main quand la mère d'Hugo sort en criant :
- Reviens à l'intérieur.
Les hommes courent et l'attrape par les cheveux. Ces porcs se marrent
en la voyant paniquer. Hugo ne comprend pas et commence à pleurer en les suppliant de laisser sa maman. Maintenant je suis assez près pour les voir distinctement. Cachée derrière le mur de la maison ils ne font pas attention à moi. Quentin se montre à la porte avec son fusil de chasse mais n'ose pas le pointer sur eux, certainement par peur qu'ils ne tuent sa famille. Eux sont équipés de fusils militaires. Où est-ce qu'ils ont bien pu trouver ça? Ils poussent sa femme et le petit à l'intérieur en forçant Quentin à reculer. Si cette porte se ferme, c'est fini pour eux. J'ai l'impression de revenir en arrière et de me retrouver au gymnase. Les cris de Hugo me donnent des frissons et personne ne sort pour les aider.
En voyant la porte commencer à se refermer je fonce sans réfléchir.
J'attrape mes couteaux et me jette sur l’ouverture en priant pour que l'effet de surprise me donne l'avantage. Je sens une résistance au niveau de la porte et j’entends un homme chuter au sol. Le choc m'a fait perdre l'équilibre et je me retrouve à rouler sur le sol. Je m’arrête en rencontrant les jambes de celui qui tient la femme de Quentin par les cheveux. Dans un mouvement rapide, j'entaille profondément son mollet et il se met à hurler. De douleur je vois qu’il lâche la femme de Quentin qui attrape son fils et se réfugie dans un angle du salon. En me relevant, je lui donne un coup de coude à l’entrejambe et il se laisse tomber au sol avec un regard plaintif. Je me retourne vers la porte et vois un homme derrière en train de se relever et d’attraper son fusil. Je me jette sur lui avant qu'il ait eu le temps de le mettre à l'épaule. L'impact est violent et je ressens une douleur intense. Je lui taillade l'abdomen et l'achève aussi rapidement que possible d'un coup dans la tête. Quand je me retourne, je vois Quentin se battre avec le dernier homme toujours valide et me dirige aussitôt vers celui qui est à terre. Son arme est braquée sur moi. J’attrape la table du salon et la renverse pour m’abriter derrière. Il tire en rafale, j'entends les balles qui résonnent contre le bois du plateau. Je pousse mon bouclier de fortune dans sa direction en restant cachée et quand je sens la résistance de son corps de l’autre côté, la renverse sur lui. Je me retourne et vois Hugo et sa mère recroquevilles.- A l'étage, maintenant !
Dans un sursaut de lucidité, elle attrape Hugo et le porte en courant dans l'escalier.
L'homme à terre se dégage de sous la table, il se relève, mais
malheureusement pour lui pas dans la bonne direction. Je suis derrière lui, je lui attrape la tête et lui tranche la gorge. Je regarde dans la direction de Quentin. Il a immobilisé le dernier homme qui se débat comme un diable dans sa boîte. Je lui donne un coup de lame dans la cuisse au niveau de l'artère. Il hurle de douleur et pose ses mains au niveau de la blessure. Quentin desserre un peu son emprise et je lui plante un poignard dans la gorge.
Tous ces hurlements auront forcément attiré les trois autres.
- Monte à l'étage avec ta femme. Bouge !
Il s'exécute en courant. Je le vois monter les marches quatre à quatre. J'attrape le fusil de l'un des hommes et me poste sous le bar de la cuisine. Je place le petit miroir de Mickaël de manière à voir la porte et j'attends. Mon cœur bat la chamade et l'adrénaline m'enivre. Je n'ai pas besoin d'attendre très longtemps avant de voir un premier homme entrer. Il regarde partout autour de lui. Ses yeux se posent sur les trois cadavres et le salon sens dessus dessous. Il repère les traces de sang laissées par Quentin quand il est monté. Je reste tapie derrière le bar. Je sais que je dois les avoir tous en même temps, sinon ce sera une boucherie. Il fait signe aux deux autres de rentrer. Ils balaient le salon tel un commando et commencent à se diriger vers les escaliers en file indienne. L’un d’entre eux regarde vers la cuisine et se dirige lentement vers ma position. Les autres restent près de l’escalier, un de chaque côté. Je range mon miroir et glisse en un mouvement à l’autre bout du bar. Je me relève dans la foulée et tire plusieurs rafales dans leur direction. Je ne cherche pas à viser. Je balaye l'espace jusqu'à ce que je les vois tous s'effondrer au sol. J'arrête de tirer et entends des pas de course à l'extérieur. Je me remémore la scène quand ils sont arrivés. Je suis formelle, ils n'étaient que six. Quand je vois la tête de Salem passer par la porte avec son fusil, je baisse le mien et me laisse tomber au sol. Je respire bruyamment et j'ai un peu la tête qui tourne. Je ressens une douleur sur mon côté gauche et quand je passe la main dessus, elle est couverte de sang.
Salem vient me voir et braque son fusil sur moi.
- Qu'as-tu fait ?
Il me hurle dessus et son visage est déformé par la colère. Je n'arrive
même pas à lui répondre tellement la douleur me terrasse. Mon adrénaline est retombée d'un coup et je retrouve toutes les sensations de mon corps. J’ai mal partout, dans tous les muscles et jusque dans les os.
- Salem, non !
C'est la voix de Quentin. Je peux aussi entendre Hugo pleurer. Je suis
prise d'un violent vertige. Quand je lève les yeux je vois les visages de la famille de Quentin et je sens Hugo qui se jette sur moi. Après, c'est le black-out.
Je me réveille dans un lit propre. Je n'ai aucune idée de l'endroit où je
suis. Je me relève mais grimace de douleur. Je soulève les draps et je vois un large pansement sur mon ventre avec une tache de sang. Je le touche et je me rends compte que le sang est sec. Je rassemble mes idées et essaie de me souvenir. La route, un village, Hugo et des pillards. La soirée me revient en mémoire et je me laisse tomber sur le lit. En tournant la tête, j'aperçois un verre d'eau sur la table basse, le saisis et bois goulûment. J'en renverse la moitié mais ça n'a pas beaucoup d'importance. A ce même moment, la porte s'ouvre et un homme que je n'avais pas encore remarqué dans la communauté me regarde.
- Ha, tu es réveillée. Je vais aller prévenir Quentin.
Il ressort aussitôt et revient dix minutes après avec le conseil au
complet. Quentin me regarde en souriant
- Ça fait plaisir de te voir réveillée.
- Combien de temps j'ai été inconsciente ?
- Deux jours.
Je grimace.
- Qu'est-ce qu'il s'est passé ?
- Un des hommes t'a fait une entaille assez profonde. Louis t’a recousue.
- Vous êtes médecin ?
Louis me regarde un peu gêné.
- Pas vraiment
Je le fixe et l'interroge du regard
- Je suis Thanatopracteur
- C'est quoi ça ?
- C'est celui qui s'occupe de la préparation des corps avant un enterrement.
Je le regarde incrédule pendant cinq secondes et j'éclate de rire. Ça me
fait un mal de chien mais je ne peux pas m'en empêcher.
- Et alors, ça fait quoi d'avoir un client qui parle après que vous lui ayez fait des soins ?
Il sourit.
- Avant de rigoler, vous devriez regarder la tête de votre cicatrice. Je ne suis pas sûr que vous la trouviez très jolie.
- C'est pas grave, je survivrai.
Quentin s'approche de moi.
- Merci. Tu as sauvé ma famille. J'ai une énorme dette envers toi.
- De rien. Je ne laisse pas les enfants se faire tuer. Il regarde toutes les personnes dans la salle et ajoute :
- Avec le conseil, nous avons décidé de d'accueillir dans notre communauté. C'est le moins que l'on puisse faire.
Salem me sourit. La proposition est tentante et je n'ai pas vraiment de
raison de la refuser. Pourtant je reste silencieuse.
- Je ne sais pas.
C'est la seule chose que j'arrive à articuler.
- C'est comme tu veux. On verra ça quand tu seras remise. Pour l'instant il te faut du repos.
Sur ce, tout le monde quitte la pièce me laissant à ma réflexion.
Je passe les trois jours suivants au lit. On m'amène mes repas, tous
meilleurs les uns que les autres. Hugo vient me voir tous les jours et me lit des histoires. Il est vraiment drôle quand il me raconte l'histoire de Pierre lapin, qu'il mime les scènes et imite pleins de voix. Ensuite je l'aide à faire ses devoirs. Il me pose toujours pleins de questions sur ce que j'ai vu, comment c'est, ailleurs. Je ne lui réponds jamais, il n'a pas besoin de savoir ce qui le menace à l'extérieur. Quand je peux enfin me lever et faire quelques pas, je regarde par la fenêtre la campagne environnante. Les paysages sont magnifiques. En cette fin mars, la nature refleurit et les arbres redeviennent verts. L'endroit est calme, paisible. Les seuls bruits qui viennent perturber le chant des oiseaux sont des coups de marteaux incessants. Quentin m'a annoncé qu’après l'épisode de l'autre nuit, ils avaient décidé de construite un mur tout autour du village. Cela va prendre du temps, mais en effet, c'est plus prudent. Il viendra forcement d'autres personnes, ou des dégénérés, qui viendront semer le trouble dans ce paisible hameau. Après une semaine, je sors enfin de ma chambre. La cicatrice me lance encore mais au moins je suis capable de marcher et même d'aider à la construction du mur en faisant des taches ne demandant pas trop d'effort. Certaines parties sont en brique, d'autres en bois, selon la nature du sol porteur et les matériaux qu'ils ont pu récupérer par-ci par-là. C’est un peu anarchique mais ça a le mérite d’être solide.
Durant ma convalescence j'ai réfléchi à leur proposition, même si
personne n'a osé m'en reparler. Je serais bien bête de refuser, et pourtant... Je ne me sens pas l'âme d'une villageoise. Qu'est-ce que je ferais ici ? Ils ont tous un rôle, instituteur, cuisiner, cultivateur, membre du conseil. Quelle pourrait être ma fonction ? Je n'en vois aucune qui me conviendrait. De plus, je ne suis vraiment pas sûre de pouvoir me plier à leurs règles. Ils ont un règlement bien établi et mes derniers mois avec Micka m'ont donné un certain attrait pour la liberté. Tous les deux, on gérait notre vie comme on en avait envie. On faisait nos propres choix. Cette communauté est trop petite pour avoir un électron libre qui n'en fait qu'à sa tête. Ça ne marcherait pas, je les mettrais tous en danger. Je pense aux enfants. Ils ont besoin d'être en sécurité dans un environnement sous contrôle. Moi je suis devenue trop sauvage.
Le soir au repas, j'annonce ma décision à Salem et Quentin.
- Je vous remercie pour la proposition que vous m'avez faite de rester, mais je vais la refuser. Ma place est sur la route.
Ils arrêtent de manger.
- Pourquoi, tu ne te plais pas ici ? Tu fais partie de notre famille maintenant.
- La vie est tranquille et agréable ici, mais elle ne me correspond pas.
- Non je ne veux pas que tu partes, crie Hugo de sa place alors qu'il a entendu mes paroles.
Je me retourne vers lui et le regarde. Il est triste et fait une moue
boudeuse.
- Chacun doit trouver sa voie, tu le comprendras quand tu seras plus grand. Je ne suis pas faite pour la vie que vous menez. Mais un jour je reviendrai te voir, ajouté-je dans un sourire.
Il se lève et part de la table en courant. Pas sûre que ce soit ce qu'il
voulait entendre.
- Si ça ne vous gêne pas, je vais rester un peu ici afin de me remettre complètement et de reprendre un peu de muscle. Je vous aiderai pour finir le mur d'enceinte.
- Tu peux rester aussi longtemps que tu le souhaites, ajoute Quentin.
Un mois s'écoule calmement. Le mur est presque terminé. J'aide à la
construction le matin, l'après-midi je fais quelques exercices pour me remettre en forme. Un peu d'endurance et beaucoup de combat. Je m’entraîne avec Salem qui est toujours partant pour s'en coller une avec moi. Je lui apprends quelques trucs et il m'en apprend aussi. Je l'aime bien. Une vraie complicité est née avec cet homme. Avant tout ça, il était chauffeur pour Uber et il m'a avoué un soir de beuverie qu'occasionnellement il faisait aussi gigolo. Ça m'a fait rire mais avec sa belle gueule, ça ne m'étonne même pas. Quand tout s'est effondré, il a pris sa voiture, s'est cassé de Reims et a atterri à Châlons. Puis il a fui Châlons et c'est là que Quentin l'a trouvé. Il n'a jamais pu me raconter exactement ce qu'il s'est passé là-bas. Il m'a juste dit qu'il avait fait de mauvaises rencontres, qu'il avait changé, qu'un jour il s'est rendu compte qu’il devenait un monstre et il s'était enfuit. A l'évocation de ces souvenirs, sont regard s'est éteint. Je n'ai pas demandé de détail.
Ce matin, quand je me suis réveillée et levée, j'ai tout de suite su. Je
ne sentais plus ma cicatrice même après quelques étirements. Le soleil brillait, c'était une belle journée. Une magnifique journée pour rouler. J'ai rassemblé mes affaires dans mon sac et suis partie chez Quentin.
- Salut.
- Tu es bien matinale.
- Oui. Je peux rentrer ?
Il voit aussitôt mon sac sur mon dos. Il s'écarte et me laisse entrer.
- Je vais partir.
- Tu n'as donc pas change d'avis.
- Non, désolée.
Je laisse un blanc et reprends
- Je voudrais dire au revoir à Hugo
Je vois sa petite tête dépasser de la chambre. Il a un regard triste mais
vient vers moi. Je me mets à sa hauteur et lui dis :
- Je vais partir mais je voulais te dire au revoir. J'ai été ravie de te connaître et je saurai toujours où te trouver.
Il fait une mine boudeuse mais se reprend. Je vois bien qu'il fait un
effort pour être fort.
- Tu reviendras tu promets ?
Une promesse comme celle-là de nos jours est difficile à tenir, alors je
la contourne.
- Je te promets de faire mon maximum.
Je l'embrasse et serre toute la famille dans mes bras. Quand je ressors, je vois Salem qui fume une clope devant sa maison. Je
me dirige vers lui.
- Alors c'est le départ ?
- Oui. Ça m'a fait plaisir de te connaître.
- Ça m'a fait plaisir de te mettre des raclées ! ironise-t-il
- Dans tes rêves ! Je t'ai surtout laissé gagner !
On se sourit
- Prends soin d'eux et protège-les s'il te plaît.
- Je ferai de mon mieux.
Je le prends dans mes bras et repars vers la maison que j'ai occupée ce
dernier mois. Je récupère ma moto, l'enfourche une fois que j'y ai installé mon sac et après un dernier regard vers Salem, on m'ouvre les portes et je les franchis sans regret.
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