SyDeC (French Edition)
Chapitre 25
Je commence à me faire à l'idée d'avoir de la compagnie. Lucie et les
enfants sont dans leurs petits souliers, faisant le maximum pour ne pas me perturber et se rendre utiles, certainement pour éviter que je ne change d'avis et les mette dehors. Lucie s'occupe beaucoup du potager, Emma est collée à ses basques la plupart du temps. Enzo, lui, est assez « pot-de-colle » avec moi mais ne me parle pas beaucoup. Il me suit à la pêche, m'observe, parfois me demande s'il peut essayer. Hier, il a attrapé son premier poisson. Il est aussi devenu très complice avec Luna et la chienne commence à le suivre partout. J'en serais presque jalouse. Ils m'ont un peu raconté leur histoire et leur parcours durant les repas, alors que moi je reste silencieuse. Je pense que Lucie a compris que je ne souhaitais pas partager mon passé et respecte ça. Elle doit me prendre pour une sauvage. Malgré cette distance que je leur impose, ça fait du bien d’avoir un peu de vie dans cette maison. Ça fait à peine six jours qu'ils sont là, mais je dois bien admettre que je me suis habituée à leur présence.
- J'ai planté des courges aujourd'hui. On devrait pouvoir faire de la soupe pour cet hiver, me lance Lucie.
Je ne relève pas. Tant que ça se mange, tout me va, et le jardinage a
toujours été une vraie corvée pour moi, alors ça m'arrange qu'elle s'en occupe. Cependant il y a un sujet que je veux aborder avec elle et qui ne va pas l’emballer.
- Demain je voudrais amener Enzo en ville pour aller lui chercher une canne à pêche.
Elle me regarde, l'air affolé.
- C'est trop dangereux. Ce n'est qu'un petit garçon !
- Ce n'est plus un enfant Lucie. Le monde dans lequel il vit ne lui permet plus ce luxe. Et il sera avec moi. Il ne lui arrivera rien, je te le promets.
Elle ne sait pas quoi me dire. S'opposer à moi pour protéger son enfant
au risque que je le prenne mal ou céder, la peur au ventre.
- S'il te plaît maman. Je serai prudent et je promets d'obéir à Cassandra tout le temps.
Visiblement il a très envie de venir avec moi. Elle hésite toujours les
yeux remplis de panique. Je la laisse un peu digérer l'information et se battre avec les arguments qu’elle doit vouloir m’opposer. Après un petit moment, j'ajoute :
- On ne prendra aucun risque. Je suis déjà allée dans ce magasin et si j'ai la moindre hésitation, on fera demi-tour. Tu me prends probablement pour une folle mais pas au point de sacrifier un gosse de 11 ans.
- Maman... supplie Enzo.
Vaincue, elle jette l'éponge.
- Très bien, mais s'il te plaît fais attention à lui. Enzo, tu fais tout ce que Cassandra te dit, compris ?
- Oui, promis, dit-il dans un large de sourire.
Je lui fais un petit clin d'œil au passage en lui souriant.
J'ai besoin de parler d’un autre sujet sensible à Lucie, mais en tête à
tête cette fois-ci. Lui demander de me laisser prendre Enzo en ravitaillement devant lui est une chose, pour ce que je veux faire maintenant, je dois lui parler entre adulte. J'attends donc que les enfants aillent laver la vaisselle dans le lac pour me lancer.
- Je voudrais apprendre à Enzo à tirer avec un fusil.
Quand j'ai fini ma phrase, je crois que sa mâchoire va se décrocher.
- S'il apprend correctement il ne se blessera pas. Et s'il respecte des mesures de sécurité, tout ira bien. Mais il doit apprendre. Je sais que c'est dur à encaisser pour toi, mais c'est nécessaire. Quand vous êtes arrivés ici, vous étiez sans arme et j'ai bien failli t'abattre. A vrai dire, c'est Luna qui vous a sauvé la vie. Mais si elle n'avait pas été là...
Je laisse planer un silence pour qu'elle remplisse les blancs et je
reprends :
- Je ne serai peut-être pas toujours là pour vous protéger. On ne sait pas ce qu'il peut se passer et Enzo est un enfant attentif. Il apprend vite.
- Oui mais c'est un enfant justement, me coupe-t-elle.
- Tu préfères que je t'apprenne à toi ?
Ma réplique a fait mouche, elle se tait. J'ai bien vu qu'elle n'était pas à
l'aise avec les armes. Elle n'a même pas osé toucher mon pistolet la fois où je lui ai tendu.
- Un ami à moi m'a appris au début de tout ça. C'est comme ça que j'ai pu survivre si longtemps. L'un de vous doit apprendre.
Maintenant son regard est triste.
- Moi je ne serai jamais capable de tirer sur un être vivant, me dit-elle comme déçue par elle-même.
Nous nous taisons car Emma et Enzo reviennent du lac. Tant mieux, ça
lui laissera le temps de réfléchir un peu.
- Tiens maman, c'est propre. On peut aller se baigner dans la mer s'il te plaît ?
Je lève la tête en fronçant les sourcils.
- La mer ? il n'y a pas la mer ici Emma.
- Ben si, la mer, me répond-elle en me montrant le lac, comme si c'était une évidence.
- C'est un lac Emma.
- Oui c'est bien ce que je dis.
Je ne comprends rien à ce qu'elle raconte. Je me tourne vers Lucie qui la
regarde les larmes aux yeux, mais elle se contient. Dans son regard il y a une infinie tristesse qui n’était pas là dix minutes plus tôt. Comment peut-on passer de la panique au désespoir en si peu de temps. Je mets ces yeux rougis sur le compte du choc de comprendre que son fils de 11 ans ne peut plus être un enfant insouciant. Elle finit par tourner le regard vers moi et me dit :
- Je suis d'accord pour que Enzo apprenne à tirer.
Enzo nous regarde interloqué
- Je vais apprendre à tirer ?
- Oui je vais t'apprendre.
Il saute de joie et hurle de bonheur. Lucie ajoute :
- Vous commencez cet après-midi.
Je n'ai toujours pas compris pourquoi Lucie a changé si radicalement
d'avis mais ça me va très bien. Je pars avec Enzo dans la forêt et laisse Luna à l'intérieur pour éviter tout accident.
- La première règle c'est qu'une arme n'est pas un jouet. Une arme ça tue des gens. Alors tu suis les procédures de sécurité, tout le temps.
Il écoute attentivement et répète tout ce que je dis. Je lui montre
comment caler l'arme sur son épaule, comment viser. On fait quelques essais sur un arbre. Je lui fais économiser les munitions et avant chaque coup de feu il doit prendre son temps pour faire mouche. C'est un élève appliqué. Je lui fais répéter les opérations de sécurité encore et encore, jusqu'à ce qu’il les connaisse par cœur. On n'a pas dépensé beaucoup de cartouches, il n’en a tiré que cinq ou six et a touché l'arbre quatre fois, ce qui est très respectable. J'étais loin de ce score la première fois que j'ai tiré. Quand on rentre à la maison juste avant le crépuscule, je le laisse porter le fusil pour qu'il s'habitue à son poids.
Au moment où on passe la porte, Lucie et Emma se taisent en nous
voyant. Elles sont installées au salon devant la cheminée, Emma sur le canapé et Lucie à ses pieds. Luna me saute dessus et fait la fête à Enzo, puis elle se précipite dehors pour se dégourdir les pattes. Depuis hier, on a décidé de sauter le dîner. Ça rationne la nourriture et on n'en a pas vraiment besoin. Enzo et Lucie ont repris quelques kilos depuis leur arrivée ici. Emma, quant à elle, est toujours aussi maigre mais comme elle mange pour deux lors des repas, j'en ai déduit que c'était sa morphologie qui voulait ça. Ils se préparent donc à une soirée jeu de société et ce sera un peu de lecture pour moi.
- Demain on partira de bonne heure.
Enzo acquiesce d'un regard sérieux, peut-être pour jouer à l'adulte qui
sait ce qu'il fait.
- Je serai prêt.
Le lendemain matin quand je me lève, Enzo est déjà dans le salon,
habillé, un sac à dos sur les genoux. Dieu sait depuis quelle heure il attend comme ça, et ça me fait sourire. Lucie fait toujours la même tête qu'hier, entre dépression et infinie tristesse.
- Lucie, tout va bien se passer, lui dis-je pour la rassurer.
Elle me fait un petit oui de la tête, mais ne semble pas convaincue.
- Enzo, on y va. On prend Luna.
Dès qu'elle entend son nom, elle se dresse sur ses pattes et nous emboîte
le pas.
Monter sur une moto avec un gosse derrière et un chien devant
s'avère rocambolesque. J'ai du mal à trouver mon équilibre pour démarrer. Notre expédition ressemble aux images que j'ai pu voir de l'Afrique ou de l'Asie dans des reportages télé avant l'effondrement. Tant bien que mal, j'arrive à nous diriger vers le petit magasin de pêche que j'ai trouvé dans la ville voisine du lac. Comme à mon habitude, je laisse la moto en périphérie et explique ma façon de faire à Enzo.
- On laisse la moto ici pour éviter de faire du bruit. Quand on marche, on ne s'éloigne pas l'un de l'autre et on ne parle pas. Ne t'inquiète pas pour Luna, elle sait ce qu'elle a à faire. Tu me suis. Tu fais comme moi tout le temps. Si je me cache, tu me rejoins en courant et tu te caches. Tu ne cries pas, même si tu meurs de peur. Le silence c'est la clé. Tu as compris ?
Il opine du chef. Parfait.
On se met en route, Luna sur le flan, renifle dans tous les sens. Enzo
porte le sac, et moi j'ai le fusil. C'est aussi un bon exercice pour savoir s'il a compris les mesures de sécurité. On arrive rapidement et sans encombre à la petite boutique. Je lui choisis une canne à pêche à sa taille et la lui donne. On récupère quelques appâts, un peu de fil de rechange et un filet supplémentaire. En sortant, je fais un crochet par une petite supérette qui a été déjà bien pillée mais dans laquelle j'ai toujours trouvé deux trois conserves qui traînaient. Je charge le sac à dos d'Enzo et on repart. Tout ça sans échanger le moindre mot. Le sac à dos doit peser 10 kilos maintenant, et je ne l'entends jamais se plaindre. Courageux ce petit bonhomme, il force le respect. On rejoint la moto comme on est arrivés, sans croiser âme qui vive.
De retour à la maison, Lucie et Emma se jettent sur Enzo, ravies de le
revoir vivant.
- Tout s'est très bien passé. Nous n'avons croisé personne et Enzo a été parfait.
Il me regarde avec un sourire lumineux. Je crois qu'il est sacrément fier
de lui et il peut l'être. Le reste de la journée se déroule comme d'habitude, sauf que maintenant, on est deux à pêcher.
Le soir venu, quand les enfants sont couchés et que l'on est installées
sur le canapé, d'une voix à peine audible, Lucie me lance :
- Emma est atteinte.
J'arrête net ma lecture. Je la fixe.
- Pardon ?
J'ai besoin qu'elle répète car je ne crois pas ce que je viens d'entendre. Je
ne veux pas y croire. D'une voix un peu plus forte elle répète :
- Emma est atteinte.
- Pourquoi tu dis ça ? Elle parle et elle marche normalement. Ses yeux commencent à rougir mais elle étouffe ses sanglots.
- Hier, j'ai eu des doutes quand elle a appelé le lac la mer. Alors l’après-midi, j'ai fait quelques tests avec elle. Des tests que les media avaient relayés au début de l’épidémie pour que les gens puissent tester leur famille. Elle confond les mots, mais ne se rend pas compte qu'elle se trompe. Quand je lui ai demandé d'identifier des choses simples, elle était incapable de me sortir le bon mot, quand elle arrivait à dire quelque chose. Je vois bien qu'elle sait ce que c'est, mais aucun son ne sort de sa bouche.
Elle pleure franchement.
- Je ne veux pas la voir devenir comme les dégénérés. Je ne veux pas la perdre.
C'était donc ça qui la remuait depuis hier, et pas Enzo. Je réfléchis à
toute vitesse. Je n'étais pas là au début de l'épidémie. Je ne connais pas les symptômes initiaux. Moi, je ne connais que la fin, ces gens sans cervelle qui hurlent, se battent et mangent leurs morts. Mais alors on est censé faire quoi d'elle ? Lui tirer une balle dans la tête pour abréger ses souffrances ? La laisser se transformer petit à petit et risquer de tuer son frère ? Je suis perdue. Je n'aurais pas dû les laisser rester. Maintenant je me suis attachée à eux, je ne peux pas agir comme un automate et les tuer tous pour me protéger.
- Cassandra, qu'est-ce qu'on va faire ? Je ne pourrai jamais lui faire du mal.
Mon esprit rationnel tente de reprendre le dessus. C'est juste une petite
fille
- Sais-tu combien de temps ça va prendre pour que son cerveau soit complètement atteint ?
- Ça varie, me dit-elle en se frottant les yeux. On ne peut jamais vraiment savoir.
- Ok. Pour l'instant elle n'est pas dangereuse. Ça nous laissera du temps pour réfléchir à la suite. Cependant, je te préviens, elle ne me fait pas peur à moi avec ses 25 kilos. Mais je ne la laisserai jamais faire du mal à Luna.
- Et je ne veux pas qu'elle blesse Enzo...
Elle se remet à pleurer. Elle est face à un choix impossible à faire, alors
je tranche pour elle.
- On va aller les réveiller. Tu vas prendre la chambre avec Enzo et on va mettre Emma dans la chambre seule. On l'enferme la nuit. Ce sera plus prudent pour le moment.
Elle hoche la tête, incapable de réagir.
Les jours qui suivent, la santé de Emma se dégrade rapidement. Après
seulement trois jours, elle est incapable de parler et a des accès de colères imprévisibles. La journée, elle ne veut pas sortir et quand elle sort, elle se déplace toujours dans l'ombre des bâtiments. On dirait que le soleil lui fait mal aux yeux. Elle commence à uriner dans le salon à même le sol, la situation devient ingérable.
Durant ces trois jours j'ai eu le temps de réfléchir plus posément. On
pourrait la tuer, mais ça détruirait Enzo et Lucie. Je les entends déjà pleurer la nuit quand je me lève pour vérifier si la porte d'Emma est toujours bien fermée, alors la tuer les anéantirait. Maintenant Luna dort avec Enzo, certainement a-t-elle senti sa détresse et lui sert de peluche vivante. J'ai pensé à une autre option que je dois exposer à Lucie. J'envoie Enzo à la pêche seul avec Luna et prends Lucie entre quatre yeux.
- Il faut faire quelque chose pour Emma.
Je laisse un silence pour qu'elle s'habitue à l'idée d'avoir cette
désagréable discussion.
- Elle ne peut plus rester ici. Enzo est effondré à chaque fois qu'il la voit et elle est devenue trop violente pour la laisser divaguer dans la maison.
Toujours aucune réaction de Lucie.
- Je pense qu'on devrait la laisser aller avec les siens.
Elle me regarde enfin, horrifiée.
- Tu es folle, ils vont la tuer.
Je lui réponds calmement, pour ne pas l'affoler davantage.
- Je ne pense pas. J'ai pu observer comment ils fonctionnaient. Ils vivent en meute. Si une meute l'accueille, elle fera partie de leur famille et ils s'occuperont d'elle. J'ai regardé comment la maladie évoluait. Je ne pense plus qu'ils soient des monstres à proprement parler. Ils ne sont jamais venus ici. Leur but n'est pas de nous exterminer. Il s'agit tout simplement d'une autre forme d'existence, plus près de Neandertal que de nous. Cette maladie entraîne une régression. Et Emma a régressé. Elle doit aller avec les siens.
Le silence se fait et on dirait qu'elle digère mes paroles.
- Je refuse de la laisser partir avec eux.
- Alors on doit la tuer, lui dis-je pour qu'elle réalise la cruauté de la situation. Mais elle ne peut pas rester dans la maison.
Elle recommence à pleurer et je le comprends. Comment une mère peut-
elle prendre une telle décision ? Ma mère ne m’aurait jamais abandonnée.
- Je vais être dure, mais ta fille est partie. Tu dois maintenant penser à ton fils.
Elle est maintenant prostrée et ne dit plus rien. Je la laisse seule pour
qu'elle assimile mes paroles et qu'elle puisse réfléchir à la meilleure issue pour Emma.
Lucie n'a pas ouvert la bouche de la journée. Je comprends son
désespoir et donc je ne la brusque pas, mais il va falloir prendre une décision. La situation s'est encore dégradée dans la soirée et j'ai décidé d'enfermer Emma constamment dans sa chambre pour la sécurité de tous. Il fait nuit et je n'entends que les coups de poings et de pieds qu'Emma donne dans la porte pour essayer de sortir. Ce bruit va me rendre folle. Je ferme les yeux et essaye de dormir un peu.
Je suis réveillée par des hurlements et les aboiements de Luna. Je
saute de mon lit et cours en direction du raffut. Emma est assise sur son frère et le frappe avec toute la force qu'elle peut y mettre. Enzo est au sol et tente de parer les coups comme il le peut. Lucie, à l'entrée de la chambre pleure et hurle à sa fille d'arrêter. Je pousse violemment Lucie et enserre les bras d'Emma entre les miens. Je la soulève pour dégager Enzo qui roule sur le côté, le visage en sang. La petite se débat comme une diablesse. Elle donne des coups de pieds dans le vide, crie et essaie de se dégager les bras.
- Sortez de la pièce.
- Ne la tue pas, me supplie Lucie.
- Dehors !
Elle ramasse son fils qui est encore un peu sonné. Ils sortent et attendent
sur le pas de la porte. Je jette Emma sur son lit et opère un demi-tour en courant et claque la porte derrière moi. Je vais pour prendre la clé sur le clou, là où je la laisse toujours mais elle n'y est plus. Je jette un regard furieux sur Lucie et c'est finalement Enzo qui me la tend.
- Je suis désolé, me dit-il en pleurant. Je voulais juste essayer de lui parler pour la faire revenir.
Je saisis brusquement la clé et ferme à double tour. Quand je me
retourne vers eux, Enzo est dans les bras de sa mère et tous les deux pleurent en silence. Je suis désolée pour eux mais ce n'est pas en niant la réalité qu'ils réussiront à la modifier.
- Demain matin, je partirai pour la ville. Je la laisserai là-bas pour qu'elle parte avec les siens.
Sans un mot de plus je repars me coucher en emportant la clé avec moi.
L'ambiance est lourde au réveil. Personne n'échange un mot. Enzo a
encore le visage tuméfié par la raclée que sa sœur lui a mise hier soir. Il a l'arcade ouverte et le nez un peu tordu. Il est certainement cassé. Je me prépare, remplis un sac de provisions, récupère toutes mes armes et des liens pour attacher la petite.
- Qu'est-ce qu'il va lui arriver ? me demande Lucie d'une voix éteinte.
Je sais qu'elle ne peut pas prendre cette décision, c'est pour ça qu'hier, je
l'ai fait à sa place. Comme ça, elle se dit que de toute façon elle n'a pas le choix, ce sera un peu plus léger à porter sur sa conscience.
- Je ne sais pas, mais je resterai là-bas cette nuit pour observer.
Cinq minutes plus tard, je suis prête et pars chercher Emma. Je lui
attache les pieds et les mains, lui mets un bâillon ainsi qu’un linge sur les yeux. Quand j'ouvre la porte d'entrée, je me retourne une dernière fois.
- Je suis désolée Lucie.
Je pars à pied en direction des terres avec Emma sur l'épaule. Elle se
débat mais avec les liens que j'ai faits, elle n'a pas assez d'amplitude pour me déséquilibrer. On marche comme ça, cinq heures. Je ne veux pas la laisser dans le premier village, pour éviter que Enzo ne parte à sa recherche dans un moment de désespoir. Donc je m’éloigne le plus possible. J'arrive enfin dans un bourg moyen. Je ne m'enfonce pas trop en ville, Emma fait quand même un peu de bruit, malgré le bâillon que je lui ai mis. Je trouve rapidement un lieu parfait. Un terrain de construction avec une grande grue de chantier. Ce sera parfait pour moi pour cette nuit. Je la dépose au pied de la grue et attends la tombée de la nuit.
Le soleil décline et il va être temps de la libérer. J'entends déjà
quelques hurlements provenir de l'intérieur de la ville. Je commence par enlever ses liens à ses jambes, puis le cache de ses yeux, ensuite le bâillon et elle se met à hurler aussitôt. Quand je lui ôte ses liens aux mains, je la pousse assez fort en avant pour me laisser un peu d’avance et cours vers la grue. Je me mets rapidement hors de sa portée et commence mon ascension vers la cabine. Quand je suis enfin en haut, des dégénérés approchent déjà de l'entrée du chantier. Les hurlements d'Emma les auront guidés jusqu'ici. J'entre dans la cabine vitrée et regarde la scène qui se joue en bas. Un groupe d'une dizaine d'individus s'approche avec leur démarche saccadée et mal assurée. Une femme se détache du groupe et s'approche d'Emma. Celle-ci va vers elle et essaie de la frapper, mais la femme lui décoche une baffe qui la renverse au sol. Elle se recroqueville sur elle et n'ose plus bouger. Alors la femme s'approche à nouveau, la renifle, la touche, lui tire les cheveux et repart. Emma ne bouge toujours pas. La femme s'arrête et se retourne en lui adressant des sons rauques. Emma la regarde, se relève et rejoint le groupe. Cette scène a quelque chose d'émouvant. La vie d'Emma en tant qu'individu doté d'une conscience s'est arrêtée, mais en même temps une vie nouvelle est née, plus sauvage, plus impitoyable mais qui conserve tout de même des règles et des lois. Je me sens un peu rassurée de la voir ainsi s'éloigner. C'était le mieux qu'on pouvait lui offrir. Au moins, elle ne sera pas enfermée dans une chambre toute sa vie.
Je souffle un peu quant au loin un autre groupe s'approche. De ma
position j'assiste à la scène impuissante, mais je sais déjà ce qu'il va arriver. Ils vont se rencontrer au croisement de la rue. Et je sais déjà qu'ils vont se battre. Je ne peux rien faire hélas pour protéger Emma. Dans des hurlements de rage, ma prédiction se réalise. Une violente bagarre éclate. Emma se jette dans la mêlée avec les autres. Je ne vois qu'elle. Quand un homme la saisit par la taille et la jette au sol, je ferme les yeux. Quand je les ré-ouvre, je vois son petit corps inerte baignant dans son propre sang. Son groupe a perdu. Elle n'aura même pas survécu une nuit dehors.
Je regagne la maison le lendemain matin la mine défaite. Quand je
rentre et vois Lucie et Enzo assis sur le canapé m'interrogeant du regard, je leur dis la seule chose qui me vient à l'esprit :
- Un groupe l'a recueillie en début de soirée et ensuite ils se sont enfoncés dans la ville.
Je ne peux leur révéler la fin de l'histoire. Ils ne le supporteraient pas.
Moi je peux vivre avec. Depuis que ce monde est parti en vrille, j'ai vu tellement d'horreurs que mon esprit s'est verrouillé. Eux ne sont pas prêts.
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