SyDeC (French Edition)

Zoé Bélanger · Chapitre 31 sur 39

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SyDeC (French Edition)

Chapitre 30

 

 

Nous campons dans cette salle de classe depuis trois jours, mangeant

ce que j'avais trouvé le premier jour et nous faisant les plus discrètes possible. Les dégénérés sont restés dans leur secteur du lycée, sans jamais franchir la porte que j’avais verrouillée. Toutes les nuits, on les entend qui sortent, déambulent dans la cour, se battent dans la rue. Ils suivent une routine très bien établie qui me rassure, l’absence de surprise dans notre situation est une bénédiction. Je passe mes journées à scruter la ville à la recherche d'un signe de vie, mais personne ne s’est encore approché de notre cachette. Le deuxième jour, j'ai cru reconnaître au loin des bruits de moteurs, puis ils se sont perdus dans la campagne environnante. Sacha continue de s'acharner à lire son livre de philosophie. Parfois elle me pose des questions mais je pense que je comprends encore moins qu'elle.

Dans l'après-midi, je m’assieds avec elle.

- On part demain.

Elle relève la tête de sa lecture en faisant une mine interrogative. Je

crois qu’elle n’y croyait plus.

- On va où ?

- Depuis le début, je vais vers le sud pour passer l'hiver au bord de la mer. Ça n'a pas trop de sens, mais cette direction ou une autre...

- Tant qu'on sort de la ville, ça me va.

- On repartira chercher ma moto à l'entrée de la ville, par contre cette fois, on fait ça de jour. Ce sera plus simple qu'à l'aller, tu verras.

Je déplie ma carte et l'étudie. Je suis complètement paumée. Je n'ai

aucune idée de l'endroit où nous sommes. Je ne sais pas exactement où se situait l’abbaye et je ne connais même pas le nom de la ville dans laquelle nous avons échoué. Étant donné que nous sommes arrivées de nuit, je n’ai pas fait attention aux panneaux et j’ai besoin de cette information pour définir un itinéraire. Je replie donc consciencieusement la carte en me disant que je verrai ça demain en récupérant la moto.

Le lendemain matin de bonne heure, nous plions notre campement et

reprenons nos sacs à dos. Avec une extrême prudence et en évitant de faire le moindre bruit, nous sortons du lycée. La veille au soir, j’ai expliqué à Sacha l’importance d’être silencieuse pour ne pas attirer l’attention des meutes de dégénérés et elle respecte mes conseils à la lettre. On arpente les rues en faisant exactement le chemin inverse de celui de l’aller. On commence par traverser le cimetière, puis le lotissement, et enfin on débouche sur les champs bordant la ville. Il n’y a pas de chemin mais le seul fait de pouvoir voir où l'on met les pieds nous facilite grandement la tâche. De jour, il ne nous faut que trente minutes pour rejoindre la ferme où j'avais laissé ma moto en arrivant. Juste après la ferme, au loin, je discerne un panneau rectangulaire typique. Je m’avance en trottinant et je peux enfin lire « Chaumont » barré d'un gros trait noir oblique. En retournant dans la grange, je suis soulagée de retrouver ma moto exactement au même endroit, cachée derrière les meules de foin. Je ne suis jamais sereine quand je la laisse dans la nature car j'ai peur que l’on me la vole, mais j’ai eu de la chance encore une fois. Alors que je me détends enfin et que Sacha s'assied pour reprendre son souffle, je reprends la carte et essaie de me repérer.

Je trouve rapidement une voie qui contourne la ville et qui nous mène

sur la nationale en direction du sud.

- Reste ici.

- Tu vas où ? me demande Sacha inquiète.

- Voir si je peux trouver de la nourriture dans la ferme.

Je me lève et saisis mes poignards. Je m'approche de l’habitation

principale de la ferme. La porte est ouverte mais l’endroit semble désert. Tout en restant sur mes gardes, je franchis le palier, tous mes sens en éveil à l’affût du moindre bruit, de la moindre trace qui trahirait un danger. A pas de loup, je me dirige vers la cuisine mais comme je m'y attendais tout est sens dessus dessous. La maison a déjà été fouillée et il ne reste rien dans les placards, je le sais déjà et je ne prends même pas la peine de vérifier. Je ressors sans m'attarder et rejoins Sacha.

- Alors ?

- Quelqu'un a déjà fouillé à l’intérieur, il n'y a plus rien.

Sacha a l’air déçu.

- Ne t’inquiète pas, on en trouvera plus tard.

Je monte sur ma moto, Sacha se place derrière moi et on repart.

Ma routine revient comme si je ne m'étais jamais arrêtée. J'arrive dans

un village, je descends de ma moto, je pars repérer les lieux à pied, je fouille un peu les magasins et quand je suis sûre qu'il n'y a aucun danger je traverse. La première fois que l'on s'arrête, Sacha ne comprend pas trop ce que je trafique. Elle me suit sans poser de question et m'observe. Quand on retourne à la moto, elle me regarde pour me questionner mais finalement, aucun son ne sort de sa bouche. De mon côté je ne lui donne aucune explication. Je suis un peu dure avec elle, mais pour ma défense je n’avais pas vraiment prévu de tracer la route en compagnie d’une ado.

Pendant qu’on roule jusqu’au prochain village, je réfléchis à notre

situation. J’aime bien Sacha mais elle est si jeune et sans défense. Comment vais-je pouvoir la protéger de tous les dangers qui vont se présenter ? Si on croise un autre groupe, je devrais me défendre et la défendre, et ça, ça devient tout de suite plus compliqué. Le fil de mes pensées me ramène à moi, au début, quand Micka m'a sortie de ma cave. S’il n'avait pas été là, je serai morte à l'heure qu'il est. J'étais comme Sacha, perdue et sans défense et c’est Micka qui m’a appris comment survivre. Alors je comprends quelle sera la prochaine étape de notre voyage. En hommage à cet homme qui m’a sauvée de toutes les façons possibles, je me promets de lui apprendre à se débrouiller dans ce monde merdique.

Au village suivant, je répète ma routine mais j’en profite pour

commencer la formation de Sacha.

- A chaque village, je fais toujours les mêmes opérations. J'arrête la moto bien avant l’entrée du village afin de ne pas faire de bruit et je la cache dans un bosquet.

Elle m'écoute attentivement, à l’affût de chaque détail que je veux bien

lui donner, alors je continue.

- Ensuite je vais à pied au village et je fais une rapide reconnaissance pour voir s'il y a des dégénérés ou pire, un autre groupe.

- Pourquoi ce serait pire que des dégénérés ?

- Car les hommes tuent pour te prendre ce que tu as. Les dégénérés ne veulent que défendre leur territoire. Si tu n'empiètes pas sur leur territoire ou que tu fuis, tu n'as pas grand-chose à craindre. Les hommes, eux, te suivront jusqu'à t'abattre. Tu dois toujours te méfier de tout le monde, tu comprends ?

Elle me fait oui de la tête. Je reprends :

- Puis je cherche des choses qui pourraient me servir. Des armes, de la nourriture, de l'eau, de l'essence, n'importe quoi qui peut s'avérer utile. Je prends ce dont j'ai besoin et si la voie est libre, je pars chercher ma moto et traverse. Je fais toujours tout dans cet ordre. S’il y a un autre groupe ou une meute, alors j'avise.

- C'est clair.

- Parfait. On va aller dans ce village et faire ce que je viens de te dire. On va aussi essayer de te trouver des habits un peu plus... en adéquation avec notre situation si je puis dire.

En effet, elle porte toujours son habit de pure et il est temps de laisser

ces souvenirs derrière elle. Elle sourit.

Quand on arrive au village, Sacha ne parle pas. Elle a compris la

manœuvre et tourne la tête dans tous les sens à la recherche d'un bruit ou d’un mouvement qui donnerait l'alerte. Mais le village semble désert, ce qui est une bonne chose pour sa première reconnaissance. On arrive rapidement au centre-ville et on tombe sur une station-service. J'essaie une pompe, mais elle est vide, tout comme la deuxième. Ce n’est pas ici que je pourrai faire le plein. On continue l’allée principale et on se rend vite compte que le village est assez rustique. Juste une vieille boulangerie, une poste et une boucherie que je préfère laisser fermée au vue de la devanture de viande pourrie. En avançant encore un peu, on trouve des hangars qui ressemblent à une usine. Je me dirige vers l'intérieur de la cour. Sacha a les yeux qui s'illuminent quand elle comprend ce que je cherche. Une pompe à essence professionnelle est installée à côté du hangar du fond. Je presse le pistolet et le liquide se répand immédiatement au sol.

- On repart à la moto et on vient se ravitailler ici. Par contre il va falloir la pousser pour ne pas faire de bruit.

Quand on est enfin de retour avec la moto, je transpire à grosses

gouttes. L'usine est à la sortie de la ville et l'effort de pousser cet engin à travers toute la ville m'a épuisée. Je laisse faire le plein à Sacha pendant que je reprends mon souffle et que je regarde la carte. Je lève les yeux vers le soleil qui commence déjà à descendre tranquillement. Il ne va pas tarder à faire nuit.

- J'ai faim.

- Je sais, moi aussi. Mais je n'ai vu aucune supérette. En plus il faut qu'on trouve de l'eau.

Je réfléchis. Si on tente le village suivant, pas sûr d'arriver avant la nuit,

surtout que les journées raccourcissent. Et ici on n'a rien à manger. A moins de trouver quelque chose dans les maisons aux alentours. Mais là on pourrait tomber sur des dégénérés. Aucune des solutions n'est idéale.

- On va camper dans ce village pour la nuit, mais on doit trouver des maisons un peu plus à l'écart de l'axe principal pour être tranquille.

J'attrape le guidon de ma moto et la pousse vers une petite rue

perpendiculaire. Je vois une petite maison un peu isolée des autres et me dirige dessus.

- C'est comme une reconnaissance de ville mais en plus petit. On entre, on est sur nos gardes, on écoute et on fait le tour de toutes les pièces. Au moindre doute, on fait marche arrière en silence.

La porte est fermée à clé, ce qui est plutôt bon signe. Je la déverrouille

en crochetant la serrure et on entre. L'intérieur est étonnamment propre. Évidemment, il y a de la poussière qui s'est accumulée, mais les meubles sont en place et la maison est rangée. Je me détends et fais passer Sacha devant. Je suis sûre que c'est vide, mais c'est un bon exercice pour elle. Elle sort son petit cran d'arrêt et fouille minutieusement toutes les pièces. Quand on revient dans l'entrée, elle me dit fièrement :

- C'est bon, c'est vide.

Elle me fait rire avec son air de guerrière, mais je ne veux pas la vexer

alors je m'abstiens de tout commentaire.

- Il faut rentrer la moto et chercher de la nourriture.

- Occupe-toi de la moto, je prends la cuisine, me dit-elle sûre d'elle.

J'essaie de faire passer la moto par la porte d'entrée, mais rien n'y fait,

elle est trop petite. Je vais au salon et ouvre les volets de la baie vitrée. Ils grincent dans un son caverneux et Sacha rapplique en courant.

- Désolée, il faudrait mettre de l'huile.

- Pas grave, mais préviens la prochaine fois, j'ai eu une trouille d'enfer.

Je finis enfin par réussir à faire rentrer la moto au milieu du salon et

referme soigneusement toutes les ouvertures.

Quand je me pose enfin sur le canapé, Sacha revient les bras chargés

de victuailles. De l'eau, des chips, des gâteaux secs et deux pâtés en bocaux.

- Il reste plein de bouffe dans les placards et la cave est remplie de bocaux !

- Combien il reste d’eau ?

- Il en reste encore sept bouteilles, plus celle-là.

- Parfait. On va voir comment se passe la nuit, mais je pense qu’on va rester un peu ici.

- Tu ne veux plus aller vers le sud ?

- Si, mais pour l’instant il y a d’autres priorités. Je t'expliquerai demain. Mange, il faut que tu prennes des forces et que tu te reposes.

La nuit a été relativement calme, mais ce constat n'est pas du goût de

Sacha.

- Comment peux-tu dire que c'était calme. Des dégénérés ont déambulé à côté de la maison toute la nuit.

- C'est vrai mais personne n'est entré, lui réponds-je avec un calme olympien.

- Ils auraient pu défoncer la porte à tout moment !

- Ils ne faisaient que passer. On doit être sur leur route entre leur habitat et la ville où ils vont se ravitailler. C'est normal.

- Hors de question que je reste ici une nuit de plus.

- Si tu veux partir, tu es libre. Je t'en prie, lui dis-je en lui montrant la porte.

Ma phrase a le mérite de lui clouer le bec. Elle n'est pas prête à sortir

seule, et elle le sait.

- Pourquoi tu veux rester ici ?

- On a une maison qui ferme, en bon état et on a de la nourriture et de l'eau. C'est parfait pour passer quelques jours.

- Et on va faire quoi pendant ces quelques jours ?

- Je vais t’apprendre à te défendre et les rudiments de la survie.

Elle reste muette de surprise.

- Et j'espère que tu en forme car les leçons commencent aujourd'hui.

Le petit déjeuner avalé, on sort dans le jardin arrière et je débute en

lui montrant les rudiments de self-défense. Je n'ai pas le temps de faire le même entraînement que celui que j'ai suivi avec Micka. Nous, on avait un gymnase à disposition, de la place et surtout du temps, beaucoup de temps. Là, je veux juste qu'elle soit capable de se défendre et de se servir de son cran d'arrêt si nécessaire, bien que j'espère au fond de moi que cela arrivera le plus tard possible. Ce n'est encore qu’une enfant et tuer un autre être humain anéantirait aussitôt le peu d'innocence qu'il lui reste. Je lui montre donc comment faire rouler un homme au sol, comment se servir de son poids et toutes les petites choses que Micka m'avait montrées. A la fin de la journée, elle est épuisée et courbaturée mais elle m'a fait tomber deux fois, ce qui la rend déjà assez fière, même si je sais que c'est bien insuffisant.

En fouillant un peu plus la maison, j’ai pu trouver des habits pour

Sacha. Rien de fabuleux, un jean, un tee-shirt et des pulls pour toutes les deux, de manière à ce que l’on ne meure pas de froid. On s’est installées à l’étage dans une des chambres disponibles. Les lits ont le mérite d’être propres et en bon état, par contre ils ne sont pas très confortables. Les matelas sont vieux et en laine mais avec les édredons que l’on a trouvés, au moins on est au chaud. On a aussi récupéré des lampes de poches et un sac de couchage pour Sacha.

Le lendemain, je lui montre comment se servir de son cran d'arrêt et

surtout où le planter pour tuer à coup sûr. Je la sens réticente, mais c'est normal. Apprendre à tuer à son âge est contre-nature et je m'en veux un peu de devoir lui imposer ça. Puis je repense à Lucie, incapable de protéger ses enfants et, même si Sacha n'est pas ma fille, c'est ma responsabilité de la protéger et la protéger signifie lui apprendre à se défendre. Je lui fais répéter encore et toujours les mêmes gestes sur un bonhomme que j'ai confectionné avec des oreillers et des draps. En fin de journée, on révise le self défense de la veille, mais elle n'est pas très efficace dans ses attaques, trop épuisée de sa journée.

Au bout de six jours, Sacha est enfin un peu plus aguerrie. Elle me

repousse avec plus d'aisance et frappe son adversaire en plumes de façon plus précise. C'est loin d'être une guerrière mais elle sera capable de riposter si on l'agresse. Durant ces soirées, je lui ai aussi expliqué un peu de stratégie, quoi faire si on rencontre des groupes ou des meutes, quand aller à la confrontation ou quand battre en retraite, le genre de chose que j'ai apprises sur le tas, au fil de mes voyages. Je lui ai aussi montré comment se servir d’une arme. En partant de l’abbaye, j’avais pris deux pistolets en plus en pensant qu’il lui faudrait bien des armes. Elle n'a pas encore tiré de balles, nous ne sommes pas assez isolées pour pouvoir nous le permettre, mais elle a au moins appris à les prendre en main et à viser.

- Maintenant que tu as les bases, on va reprendre la route.

- Ha ? En fin de compte, je commençais à m'habituer à cette maison.

- On ne peut pas rester, de toute façon, les placards sont presque vides et il ne reste qu'une bouteille d'eau. Alors demain, on décolle.

Au petit matin, j'ouvre les volets, reprends mon sac à dos et sors la

moto. J’y harnache tout mon équipement, Sacha s'installe derrière moi et nous reprenons la direction du sud.

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